Yokohama Mary (Nakamura Takayuki, 2006)

Dernier film présenté en séance publique du festival du film japonais contemporain, Yokohama Mary détonne dans une programmation jusqu’alors intégralement consacrée à la fiction. Je ne suis pas fan de documentaire mais j’avoue avoir été emballé. C’est bien, j’aime finir un festival sur une note positive, il n’y a rien de plus frustrant que de conclure avec un spectacle au rabais. Mais en guise de tombée de rideau, Yokohama Mary ne pouvait pas faire mieux.

Sur les photographies de Mori Hideo qui ouvrent le film sous forme de diaporama, Yokohama Mary semble venir d’un autre monde. Le visage blême couvert de poudre blanche, la peau parcheminée et les cheveux blancs, les yeux et les lèvres outrageusement maquillés, elle est à la fois fantôme et extraterrestre. « Fantôme », c’est un des nombreux noms qu’on lui donne, parmi les innombrables « paillette » (à cause de son maquillage chargé), « impératrice » (la légende dit d’elle qu’elle descend de la famille impériale), d’autres noms sans aucun doute plus colorés et méprisants qu’on donne aux putains, et bien entendu « Mary ». Son vrai nom ? Peu de gens le connaissent vraiment (un nom est avancé dans le film, mais sans confirmation de la part du réalisateur – et pour tout vous dire, je l’ai oublié). Mais si Mary est une extraterrestre, elle est surtout un pur produit du Yokohama d’après guerre, ancienne pan-pan, ces femmes qui se prostituèrent auprès des soldats américains, spectre hantant les galeries commerciales, clocharde magnifique et symbole d’un Yokohama qui lentement disparaît. Mary a disparu elle aussi, mais subitement un jour de 1995, repartie dans sa famille pour y « devenir une vieille femme bien ». C’est cette disparition soudaine d’une icône locale qui pousse Nakamura Takayuki à s’intéresser à elle et à recueillir des éléments de sa vie, pour finalement en livrer un film, portrait de Mary, de Yokohama et des gens qu’elle y a côtoyés, en particulier le chanteur Nagato Ganjiro.

Mary absente dès le début du tournage en 1997, Nakamura n’a alors d’autres choix que de mener son reportage de manière indirecte, recueillant les témoignages de ceux qui ont pu partager sa vie et fréquenter les mêmes lieux. Après un démarrage laborieux où j’ai senti mes vieux démons (ceux qui dorment devant les documentaires) refaire surface, le film commence à – à travers les témoignages divers – prendre de la consistance, et peu à peu se dessine le vieux Yokohama, où dans les années 50 le personnage de Mary est apparu. Notamment grâce à un intéressant (bien qu’un peu long et tournant parfois en rond) croisement d’entretiens autour d’un club à la mode (vous me pardonnerez, j’ai oublié le nom), symbole du bouillonnement cosmopolite de l’après guerre, où l’on croisait pêle-mêle GIs, marins et voyous locaux, une clientèle « 50% yakuza 50% flic » (dixit un des interviewés qui s’empresse d’ajouter « c’était le bon temps ! ») qui vient y jouir vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la musique, de l’alcool et bien entendu des prostituées. Nakamura interroge aussi ceux qui croisèrent quotidiennement le chemin de Mary, coiffeuse, blanchisseuse, patronne de bar, courtisane,… même cette tenancière de l’institut de beauté toute fière de raconter comment ce fut elle qui lui conseilla la marque de la poudre blanche qui sa vie durant allait recouvrir son visage. A travers leur propos, émerge toute l’ambiguïté du personnage de Mary, entre paria et icône, un intriguant paradoxe : si une fut contrainte par la pression des clients (qui avaient peur du sida véhiculé par les prostituées !) de l’exclure de son salon de coiffure, une autre raconte ironiquement comment, suite aux plaintes des habitués qui ne voulaient pas boire dans les mêmes tasses, Mary eut droit à sa tasse personnelle. Entre les deux Mary est une légende, elle inspire les artistes, chanteurs ou danseurs, et fut l’objet d’un premier film, avorté et dont les bobines sont désormais perdues. Et quand de sa vie on puisse la matière d’une pièce de théâtre, l’actrice principale ne se fait pas d’illusions : à la fin c’est Mary que le public applaudit.

Ce Yokohama n’existe plus, ou presque. La blanchisserie est devenue un restaurant chinois, le club à la mode a brûlé et à sa place trône de nos jours un parking. Il disparaît par l’érosion logique du temps, mais aussi car il est aussi ce que les « bonnes gens » (un terme maintes fois utilisé dans le film) ne veulent pas voir. De son ventre sont nés tous ces enfants métisses, bâtards de GIs et de pan-pan-girls que la romancière Yamazaki Yoko nomma justement « enfants de Mary », que le Japon ne veut pas voir, qui lui rappellent l’humiliation de la défaite et de l’occupation. C’est pourtant dans les ports comme celui de Yokohama, autour des bars et des bordels et de leur dynamisme décadent, que le pays a commencé à se reconstruire – certains ont du mal à admettre qu’ils le doivent à des femmes de petite vertu. « J’admire les femmes japonaises » confesse l’auteur de la pièce de théâtre Yokohama Rosa, louant leur force et leur initiative alors que les hommes japonais furent si pathétiques.
Ce Yokohama qui s’éteint, c’est aussi Nagato Ganjiro, chanteur, ami intime de Mary et seconde figure du Yokohama mythique, qui se meurt en phase terminale de cancer. A défaut de la présence physique de celle qui donne son nom au film, il en est le point central et son témoignage lui sert de colonne vertébrale.

C’est au son d’une de ses chansons, de manière évidente inspiré par son ami, que j’aurais bien vu le film se conclure. Venait de s’achever une séquence dont je ne me souviens de rien sauf d’une vive émotion – car voilà, Yokohama Mary est plus émouvant que n’importe quelle fiction dramatique, et en même temps en dit plus sur la société et avec infiniment plus de finesse que la plupart des films soi-disant politiques ; j’en connais des réalisateurs feraient bien d’en prendre de la graine, même s’il est vrai qu’on ne tombe pas deux fois sur un tel sujet – que le réalisateur enchaîne avec ce concert de Ganjiro, et quelle ne fut pas ma surprise de voir le film continuer, je ne voyais en effet pas comment mieux finir. Comme vous vous en doutez, j’avais tord.
A l’inévitable séance de questions-réponses à la fin de la projection (exercice souvent très chiant, sauf bien sûr quand on a affaire à Momoi Kaori), une personne dans le public a cru bon de citer Samuel Beckett, pour qui on n’existe qu’à travers le regard des autres (et pourquoi pas), remarquant que le film fonctionne de la sorte. Et en effet sur la plus longue partie du métrage, le réalisateur fait exister Mary – qui n’est présente qu’à l’état de traces et de souvenirs – à travers le récit de ses proches, leur regard. Mais il y a Mary, et la femme dernière Mary. Et c’est là où (défiant la toute puissance de la citation d’auteur) je vais me permettre de le contredire, et où accessoirement Yokohama Mary s’achève de manière grandiose et véritablement belle.
Ganjiro n’a alors pas revu Mary depuis son départ, et elle lui envoie une lettre disant qu’elle aussi aimerait le revoir. Et le film embraye sur Ganjiro qui chante une reprise en japonais de ‘My Way’ (qu’il chantait déjà dans une scène similaire plus tôt dans le film, le choix de la chanson n’est sûrement pas indifférent). Au bout d’une minute ou deux la caméra amorce un panoramique et se tourne vers le public, public traditionnel de maison de retraite, et s’arrête sur une petite vieille fébrile mais souriante – Mary, qui, nous indique le texte, « vit maintenant sous son vrai nom ». Elle qui depuis si longtemps (depuis le début) existait comme une ombre, cachée dernière son maquillage qui, loin d’avoir la délicatesse de celui des geishas, était pour elle un masque fantomatique. Pour le danseur de butō se couvrir de peinture blanche c’est disparaître : il en est de même pour Mary. Et c’est enfin là, débarrassée de ses artifices et se montrant sans fard (loué soit le français pour la polysémie), débarrassée de Mary, qu’elle existe, vivante et humaine.

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