Yellow Flower (Lee Ji-Sang, 1998)

Dixième et dernier film coréen pas connu, et je sens déjà que je vas vous manquer ! Lee Ji-Sang, réalisateur de Yellow Flower, était le seul réalisateur de la selection que je connaissais de nom, mais c’était pour un film (A sudden Crash of Thunder, réalisé en 1999) dont le titre m’avait paru vachement classe mais sur lequel je n’ai jamais été capable de mettre la main (si quelqu’un à des infos, je suis preneur). Un réalisateur qui, d’après les bruits qui courent ici et là, serait spécialiste des films totalement désespérés et avec plein de cul dedans. Je demande qu’à voir ! Quoi qu’il en soit, Yellow Flower fait dans le genre plutôt bizarre.

Le film est composé en deux parties. Dans la première « Thirty, the Martyrdom in our Time » on suit un homme et une femme d’une trentaine d’années dilapidant le butin d’un vol en ne faisant rien d’autre que l’amour et autres jeux plein d’inconsistance. Dans la deuxième « Nineteen, nothing but Satire or Emancipation » on retrouve les mêmes (enfin, je crois, c’est pas tout à fait clair)(si je suis convaincu qu’on y retrouve la fille, le résumé officiel affirme que l’homme est le même) à dix-neuf ans comme personnages plus ou moins secondaires d’un autre drame. Alors que la première partie est, mis à part ses flash-back et son final, totalement coupée de tout (les deux amants vivent dans une « maison » à l’environnement minimaliste, dans une étrange et paisible lumière verte), la deuxième se prend la réalité en pleine face : crise sociale et existentielle, drogue, violence, exclusion,… tout y passe. Et le sexe, bien entendu.
Inspiré par le poète Kim Soo-Young (que je ne connaissais même pas de nom) dont il reprend des textes, Yellow Flower revêt en effet les atours de la poésie, cinématographiquement parlant. Volontiers elliptique et obscure, il s’aventure souvent sur le terrain de la métaphore et de l’image poétique. Une photo très granuleuse et presque délavée, particulièrement lors de certains flash-back, et une caméra à l’épaule souvent légère procure au film comme une impression de flottement, qui culmine dans les passages quasiment abstraits de la première partie (reclus, les deux personnages semblent aspirer à vivre hors du temps). Cette atmosphère est encore soulignée par une musique omniprésente (et accessoirement très bonne), ce qui glisse peu à peu le film dans la catégorie « film clipé soft », délaissant plus d’une fois son (semblant d’) intrigue pour s’adonner à la contemplation en musique (le plus souvent de deux personnes forniquant, mais reconnaissons que ces scènes ne donnent en aucun cas dans le soft-porn de bas étage).
Forcément, ce style de démarche a forcément son revers de médaille, et les limites du procédé comme du film sont évidentes. Certaines scènes (moi aussi j’aime prendre l’air dans mes bras avant de me replier sur moi-même) sont aussi vaines que 99% des « performances » artistiques contemporaines. De la même manière, je regrette le systématisme du recours au sexe comme échappatoire/soulagement au monde réel, élément que l’on retrouve souvent chez ce genre de réalisateur (dont certains que j’aime d’ailleurs particulièrement, comme Jang Sun-Woo) et qui sent parfois le passage obligé du réalisateur alternatif, même si encore une fois les scènes de cul sont dans l’ensemble bien foutues. Tant qu’on parle de « réalisateur alternatif », et on en aura fini avec les petites lourdeurs de Yellow Flower, un mot du contenu anti-capitaliste qui soutend le film et qui aurait gagner à faire l’objet d’un traitement moins frivole et d’images moins lourdingues. C’est pas forcément très gênant dans l’ensemble et n’empêchera personne d’apprécier le film, mais je pense entre autre à la très (très) longue scène où l’on voit le personnage déposer des liasses de billets sous les lampadaires avant qu’elles soient ramassées par un balayeur (ça a pas l’air comme ça, mais ça dure plusieurs minutes !).

En fait on est parfois pas loin de Tsai Ming-Liang (au mauvais sens du terme) et de ses thèmes de prédilection : désert existentiel, phrases obscures et vides de sens (« J’ai faim. – Oh, ne mangeons rien, ne faisons rien. – Sauf baiser ? »), délabrement affectif et finalement le sexe (beaucoup de sexe) comme seul acte véritablement libérateur et « révolutionnaire » (même si pour ma part je soupçonne tous ces réalisateurs de n’être que des gros mateurs qui s’assument pas). Mais chez Lee Ji-Sang il n’y a pas, et fort heureusement, le refus de la mise en scène que l’on observe chez le réalisateur de I don’t want to sleep alone. Au contraire, dans un esprit pourtant similaire (les deux font un cinéma à tendance underground anti-commercial et dépeignent des marginaux dans une béatitude cotonneuse, mais où le retour de bâton est d’autant plus brutal) Lee Ji-Sang prend sa mise en scène à bras le corps, n’épargnant pas sa peine dans les effets de montage, les variations dans la photographie, la gestions du rythme,… C’est particulièrement vrai du point de vue du montage, qui fait preuve d’une belle richesse. Que ce soit au niveau de la structure globale ou de la séquence, Lee Ji-Sang brise la linéarité de son film, multipliant les inserts et flash-back – parfois très obscurs, notamment la scène présente dans les deux parties et semblant faire le lien entre elles dont on ne sait pas trop d’où elle sort (même si on a bien notre petite idée). A l’échelle de la séquence aussi les inserts sont nombreux (encore plus en fait), qu’il s’agisse de très légers flash-back ou d’amorce de narration alternée. Une autre spécificité du montage de Yellow Flower est son rythme particulièrement haché. Lee Ji-Sang utilise en effet beaucoup de microcoupes, enlevant ci et là une dizaine d’image dans un plan (tout spécialement dans la scène du vol), qui semble alors sauter, à la manière d’une pellicule dans un vieux projecteur. En résulte un film très instable, aérien par intermittences. Approche similaire dans une scène où, soutenue par une mélodie indus digne de Ishikawa Chu (compositeur attitré des films de Tsukamoto Shinya), la caméra avance par bref à-coups, comme guidées par les battements d’un coeur quelque peu hésitant (un effet très efficace dans les films d’horreur). Même approche encore en ayant recourt à des images fixes, à la manière d’un photo-roman cinématographique : Lee Ji-Sang fige le cours du temps comme il le brise.
Quand aux autres films du réalisateur, auxquels on aimerait jeter un oeil et qui doivent sans doute valoir le détour, j’ai bien l’impression qu’ils ne soient disponibles nul part. Alors si un jour vous avez l’occasion de croiser leur route au détour d’un festival, n’hésitez pas, vous aurez beaucoup d’autres occasions de voir le nouveau Park Chan-Wook (et dans une salle moins pleine).

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