Windstruck (Kwak Jae-Yong, 2004)

Au début, je pensais intégrer cette critique dans un cycle à venir, dont le but affiché ne sera pas moins que de proposer une alternative au cinéma coréen ordinairement mis en avant. Dès le début je savais que c’était limite, mais j’ai fini par me dire que c’était vraiment too much : en effet, ce film représente en quelque sorte la quintessence du cinéma coréen commercial, le blockbuster Seoulywood par excellence. Je n’en renonce pas pour autant à publier cet article (ne serait-ce parce qu’il est déjà écrit, et qu’il faut pas gâcher).
Pourquoi Windstruck donc ? Et bah justement parce qu’il s’agit du meilleur blockbuster coréen de ces dix dernières années. Et aussi parce qu’il y a quelques années j’ai parié avec quelqu’un (je ne sais plus qui, qu’il se dénonce) que si Windstruck sortait un jour en France j’écrirais un article dessus, parce qu’il le vaut bien, ma crédibilité dusse-t-elle ne jamais s’en remettre. Et justement, le film vient de sortir en DVD (une sortie au cinéma eut été tellement plus grandiose, mais on va s’en contenter).

Avant de se plonger dans le film à proprement parler il est nécessaire de le remettre dans son contexte. Trois années auparavant, Kwak Jae-Yong réalisait My sassy Girl, sympathique comédie romantique dont le succès monumental dans toute l’Asie changea la face du cinéma coréen – éwé, quoi qu’on puisse penser de ses qualités cinématographiques très moyennes, My sassy Girl est le film coréen le plus important de ces dernières années (rien que ça) et son influence se fait toujours sentir sur la production (même si la mode commence à passer, et c’est sans doute une bonne chose, le mal est déjà fait). Bref, difficile de poursuivre après un tel succès et un tel impact. Surtout quand Kwak Jae-Yong se lance dans un film avec la même actrice, se présentant suivant l’humeur comme une suite ou une préquelle de son film culte – une sorte de spin-off on va dire.
Gardons ceci à l’esprit en regardant Windstruck – et même si cela fait parfois un peu gadget il est même préférable d’avoir vu My sassy Girl avant de s’y plonger.

Windstruck c’est l’histoire d’un bonhomme qui, suite à une série de malentendus (elle le prend pour un voleur de sac à main et l’embarque au poste), rencontre une nana, une fliquette un peu sassy girl justement – le genre de nana qu’il faut pas trop faire chier car de toute façon avec elle vous avez tord, qui vous fait porter les sacs de courses, qui cuisine trop salé, etc… bref qui est trop chiante mais qu’on ne peut s’empêcher d’aimer car elle est kro kro mignonne et que de temps à autres elle sait vous montrer tout son amour.
Enfin… même si elle est (au moins en partie) racontée en voix-off par le gars c’est surtout l’histoire de la fille. Une fille qui au delà de son apparence joviale et assurée cache des parts d’ombres non assumées, en particulier la mort de sa soeur jumelle – parallèle, encore une fois, à faire avec la sassy girl originale dont le petit ami était mort (oui, c’est très gai les comédies romantiques coréennes).
La première partie du film est alors dans la veine de My sassy Girl, en moins enlevé sans doute, à savoir une petite comédie romantique plutôt sympa mais tout ce qu’il peut avoir de plus classique : ils se rencontrent sur un malentendu, au début le gars ne veut pas d’elle (et on le comprend) mais comme elle a la bonne idée de le menotter il va quand même tomber amoureux d’elle (et on le comprend). C’est mignon tout plein, avec une poignée de scènes romantiques et décalées comme les coréens savent le faire. C’est aussi nunuche comme tout, et la petite chose fragile et émotive que je suis en est toute émue.

Cette partie de comédie romantique est rapidement expédiée (en général il leur faut deux heures de film pour commencer à se prendre la main, là non, leur relation est rapidement établie) et pour cause le film bifurque bientôt radicalement dans le mélodrame. Le spectateur attentif qui a noté que le film s’ouvre par la fille qui se suicide en se jetant du haut d’un building aurait du s’en douter. Et dans le genre, Windstruck donne sans complexe dans le gros mélo qui tache. On aura même rarement fait plus radical (il doit bien y avoir deux trois films HK allant aussi loin dans le nawak larmoyant).
Il y a donc des pleurs, des cris et des violons dans tous les sens, avec une emphase peu commune. Plus que ça, Windstruck est un foutrak filmique de grande envergure, mêlant fantastique et scènes d’action à sa romance coconne et à son mélo larmoyant, sans grande finesse mais avec culot : en tournant Windstruck, l’esprit de Kwak devait être « ça passe ou ça casse » – la seule option possible après le carton de My sassy Girl si vous voulez mon avis. Et en effet, ça casse pour pas mal de monde, déstabilisés par ce film qui, tout en étant moins fun et moins prenant, donne beaucoup plus que son aîné, sans trop savoir où donner de la tête.
Film sur siège éjectable, blockbuster mutant (comme j’aime bien le qualifier), Windstruck est un peu son Resurrection of the little Matchgirl (certains apprécieront l’ironie de la chose) : un film de très mauvais goût flirtant constamment avec les limites de l’acceptable, en faisant constamment trop, poussant sa mécanique putassière de gros film commercial dans ses retranchements, jusqu’au point de rupture. Tous les poncifs du mélo y passent, à la puissance mille : les personnages meurent, puis ressuscitent pour mourir à nouveau avec une reprise de ‘Knocking on Heaven’s Door’ en fond sonore ; la caméra tourbillonne dans tous les sens autour de Jeon Ji-Hyeon en pleurs ; certaines scènes ressemblent à une pub pour bagnole, d’autres à un polar hardboiled ; on s’y fait des promesses avec le petit doigt ; y a des avions en papier et des lâchés de ballons à chaque plan ; on y poursuit les bad-guys sur un fond de lover-boy-hip-hop remixé avec les dialogues les plus émouvants du film ; … j’en passe et des meilleures, c’est hardcore.
On regrettera juste que comme bande son ils n’utilisent que ‘Tears’ de X-Japan et pas ‘Forever Love’ ce qui aurait été encore plus radical – incontestablement moins larmoyant, mais terrible sur le plan symbolique [1]. Enfin bon, je rigole mais la bande son – aussi excellente que racoleuse – est utilisé de manière plutôt intéressante, créant constamment le décalage avec l’image, tour à tour désamorçant les effets puis les exacerbant. En résulte un film peut-être pas constamment surprenant mais joliment déstabilisant.
Du coup, pour quelqu’un comme moi que le nouveau cinéma coréen dégoûte par sa constante grandiloquence et son manque total de retenue, Windstruck est en quelque sorte (que cela soit délibéré ou non de sa part) le film qui combat le mal par le mal.

Mais ce n’est pas tout. Il se trouve qu’au delà de son caractère franchement outrancier, Windstruck est un film, à défaut d’être particulièrement fin, plutôt sophistiqué. Outre donc ses évidentes qualités lacrymales (je suis très client) une bonne part de l’intérêt que je lui porte et de la fascination qu’il peut exercer sur moi est à porter au crédit des rapports ambigus qu’il entretient avec My sassy Girl, et la manière avec laquelle l’articulation entre les deux films met en évidence la structure et la narration particulières de Windstruck (et/ou inversement).
Et là, désolé, je vais être obligé de spoiler : ceux qui s’en soucient sont donc invités à se rendre directement à la conclusion (ils ne regretteront rien : la démonstration s’annonce ennuyeuse, lourdingue et capilotractée).

A la fin de Windstruck est rejouée la scène de la rencontre de My sassy Girl : Hyong-Jin (qui n’a pas de nom dans My sassy Girl) est sur un quai de métro, s’approchant dangereusement de la voie alors que le train approche (dans My sassy Girl elle est bourrée, mais cela ne change pas grand chose), et est retenue in extremis par un jeune homme, qui se révèle être incarné par l’acteur de My sassy Girl. Bien sur on ne pourrait n’y voir qu’un clin d’oeil aux fans du premier film (comme peut l’être l’apparition, lors de la scène où les prétendants font la cour à la princesse, de l’acteur de The Classic qui s’évanouit tout le temps), mais il y a à mon sens plus que cela. On ne peut pas décemment affirmer, sur la seule base de cette scène, que Windstruck est une préquelle à My sassy Girl, le raccord est beaucoup trop grossier. Mais cette scène, trop mise en évidence pour être anecdotique, semble exister pour nous faire comprendre que les deux films sont bien plus liés qu’ils en ont l’air au premier abord.

La clé de l’articulation entre les deux films est à mon sens à aller chercher au niveau de la gémellité de l’héroïne – celle-ci avait une soeur jumelle, extrêmement semblable au point où elles échangeaient fréquemment leurs identités malgré des personnalités différentes, dont elle n’arrive pas à faire le deuil de la mort – et d’une manière générale on se rend compte que le film est entièrement structuré autour de la notion de double, de miroir, fonctionnant comme un ensemble de pièces dont on verrait successivement les cotés pile et face.
Première pièce, l’ensemble My sassy Girl / Windstruck, mais nous verrons ça plus tard. Deuxième pièce, la bipolarité du film, entre comédie romantique / mélodrame : un premier temps léger et presque insouciant, le film devient grave (et larmoyant !) à partir de la mort du jeune homme. Troisième pièce, les deux soeurs, ou plutôt la manière avec laquelle la survivante s’acharne à vivre pour la disparue. Mais aussi, et là ça commence à devenir foutrak, on remarque que toutes les scènes significatives fonctionnent par paire, l’une pendant de l’autre, présentant à chaque fois des événements similaires sous des visages différents. En vrac, sans volonté d’exhaustivité : Myung-Woo « meurt » deux fois, une où il est sauvé de justesse, l’autre où il meurt (cette phrase est géniale) ; Kyung-Jin tente par deux reprises de se jeter du toit, la première on l’en empêche, la seconde elle parvient à ses fins ; Myung-Woo part deux fois au secours de sa fiancée poursuivant des bad guys, la première est traitée sur un ton comique, voire absurde (il reste coincé entre deux murs), la seconde est mélodramatique au possible ; de la même manière il y a deux principaux gun fights, dans le premier (avec les trafiquants de drogue), projeté sur une musique guillerette qui joue sur le décalage, on ne prend pas le danger au sérieux, contrairement au second (dans le parking) où l’atmosphère est beaucoup plus lourde et le danger bien réel (d’ailleurs elle se prend une bastos en pleine carafe) ; etc… il y en a d’autres mais je m’arrête.
(quoiqu’il en soit essayez, c’est un petit jeu rigolo)

Peut-être plus important, on remarque aussi que Myung-Woo revient deux fois (oh oh) d’entre les morts. La deuxième fois il revient « pour de vrai », c’est bô, c’est magique et c’est émouvant tout plein. Mais auparavant il est apparu dans le rêve de Kyung-Jin inconsciente – dans cette scène, c’est pas tant de son petit ami dont elle apprend à faire le deuil, mais de son poumon gauche (dans le rêve c’est le petit ami qui est affublé de ce handicap, mais ne nous laissons pas abuser : c’est bien elle qui l’a perdu), autrement dit sa soeur jumelle. Comme si son histoire d’amour (certes tragique) avec Myung-Woo lui permettait de ne plus se sentir coupable de la mort de sa soeur, d’arrêter de vivre en son nom, et surtout de vivre pleinement sa vie à elle (il lui peint les touches du piano en blanc, trop chou). Deux deuils pour le prix d’un. Deux fois plus de larmes aussi, tant qu’à faire.
Et My sassy Girl dans tout ça ? Pseudo suite sans doute. Mais ne pouvons-nous pas considérer ces deux films, alerté par la structure particulière de Windstruck, comme des films jumeaux ? (vous le sentez l’enculage de mouches cahiers du cinoche staïle ?) Les deux films ne racontent-ils pas finalement la même chose, un deuil et l’histoire d’amour permettant de le surmonter ? Mais, à l’image des deux soeurs de Windstruck, ces deux films pourtant semblables (jusqu’aux gimmick d’écriture de Kwak, par exemple avec l’introduction d’histoires dans l’histoire qui font écho au film) montrent deux visages bien différents : alors que My sassy Girl joue la carte de la frivolité, ne se mouillant pas à explorer son sujet pour se contenter d’être une comédie romantique bien sympatoche, Windstruck l’aborde de manière frontale, quitte à en mettre une deuxième couche et à y aller au bulldozer – du coup, dans My sassy Girl on ferait bien de se foutre du petit ami mort comme de son premier rot (et effectivement, je sais pas vous mais moi j’y ai jamais vraiment fait attention, c’est surtout un argument scénaristique bien commode mais n’est jamais réellement incarné à l’écran). D’une certaine manière, avec Windstruck Kwak Jae-Yong refait My sassy Girl en allant au bout des choses.
Enfin voilà, c’est sans doute aussi cohérent qu’un film de Sono Sion, mais vous savez que j’aime ça, me prendre le chou sur les oeuvres bancales (et les défendre avec des arguments tout aussi branlants).

Qu’en dire alors ?
Que Windstruck est un grand film nawak et généreux, hyper larmoyant et de la finesse d’un rhinocéros, mais aussi plus sophistiqué et profond qu’il n’en a l’air au premier abord. C’est aussi un film superbement troussé, débordant de séquences d’anthologie jouant avec culot sur le décalage entre les situations et les codes du genre, avec une bande originale du feu de Dieu (même si, comme le film, elle n’hésite pas à donner dans le très mauvais goût) et une actrice super mignonne (très important).
Une remarque en passant, une réflexion que je me suis faite avec le temps : j’ai l’impression que souvent les fans de My sassy Girl ne sont pas particulièrement friands de ce film, et inversement. Choisissez votre camp.

[1] pour les chanceux qui ne connaissent pas X-Japan, ‘Forever Love’ est le morceau qui a été joué aux funérailles de hide, guitariste du groupe, devant quelques dizaines de milliers de fans en pleurs. Bref, vous voulez faire pleurer en Asie vous jouez cette chanson, c’est limite pavlovien.

§ 4 commentaires sur “Windstruck (Kwak Jae-Yong, 2004)”

  • el ryu says:

    Je confirme, gros fan de my sassy girl, j’ai pas pu dépasser la 30 mn de ce film. Et pourtant je fait toujours preuve d’une mansuétude absolue pour le mélo et l’humour type Coréen mais là c’était trop.
    ça confirme aussi le fait que j’ai toujours des gouts inversé par rapport aux tien…

  • pikul says:

    Je suis totalement du même avis : Windstruck, c’est grand. Autant sur le papier, ça semble être un gloubi-boulga dégoulinant et improbable, autant à l’écran à force de générosité et de culot le mélange devient bouleversant. C’est presque miraculeux que ça fonctionne.

    Tu as vu les 2 derniers films de Kwak ? Je ne sais toujours pas encore quoi en penser exactement, il y a toujours cette sensation que le film pourrait s’écrouler dans une scène sur deux mais aussi que Kwak propose un cinéma et un mélange que personne d’autre que lui ne pourrait faire, une façon de se frotter à la moelle du mélo avec un tel absence d’ironie que ça finit toujours par accoucher d’une émotion sincère. My Mighty Princess, c’est récréatif et limité mais à un moment il y a l’idée géniale que le bruit d’un larme qui tombe peut te sauver la vie (?!) et Cyborg Girl, c’est trop long et parfois niais mais à la fin il arrive à tout rééquilibrer alors qu’on avait l’impression qu’il se perdait. Je crois que ce sont aussi de belles oeuvres bancales.

  • Epikt says:

    Il y a en effet quelque chose de miraculeux dans le fait qu’un tel truc tienne debout.

    J’ai pas encore vu les films qu’il a fait après. J’en ai toujours eu envie, mais à chaque fois il y a eu d’autres priorités (trop dure la vie).

  • “Myung-Woo « meurt » deux fois, une où il est sauvé de justesse, l’autre où il meurt (cette phrase est géniale)”.

    Je trouve aussi.

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