Une Vérité qui dérange (Davis Guggenheim, 2006)

Parfois je suis naïf, trop naïf.
Je pensais que cette vérité là serait aussi facile à aborder et à démonter qu’un film de Michael Moore, et c’est donc la fleur au fusil que je me rends à la projection de Une Vérité qui dérange, film dont je ne savais que trop rien sauf que ça parlait de Al Gore et de réchauffement climatique. Me voilà donc dans la salle entouré de gros beaufs qui bouffent du pop-corn et rigolent à la pub du Parisien (oui oui, celle qui tourne dans les cinoches depuis trois bon mois – entre nous, c’est un bon moyen de reconnaître les films qui attirent ceux qui d’habitude ne vont pas au cinéma) et je me réjouis en secret d’aller voir un film de merde entouré de gros blaireaux.
Et finalement je ne sais pas trop par quel bout prendre ce film.

On pourrait même se poser la question si c’est bien un film. Éternelle question que de savoir si l’identité cinématographique tient du support ou au contraire du langage utilisé. Ne nous y trompons pas, Une Vérité qui dérange n’est pas un film, ou si peu, mais une conférence filmée (en gros, on est proche du talk-show monologué). Il ne s’agit finalement d’un simple renversement de support : là où dans une conférence les séquences filmées projetées sur écran servent d’illustration elle constituent ici une sorte d’alibi au film pour sa sortie en salle, le gros du film étant constitué des conférences de l’ex-candidat aux élections US.
La délicatesse à aborder ce film (et mon hésitation à en parler en ces pages) provient probablement de ce caractère résolument non-filmique. Et ce manque d’attribut cinématographique oblige en quelque sorte le critique à délaisser sa vocation première et à aborder le sujet du fond, du discours. Ce qui n’est à vrai dire ni son « rôle » ni son domaine de compétence. Je vais essayer d’esquiver tant que faire se peut, mais encore une fois, c’est dur.

Alors certes on peut se pencher sur la forme du discours de Gore, et le critiquer de la même manière dont on critique un film, un article ou un livre. Sur ce plan, c’est sans grande surprise : c’est efficace et admirablement rodé. Al Gore va jouer sur différents niveaux, les alternant au fil de son discours. Ainsi il s’appuiera sur une caution « scientifique » de chiffres, de graphiques et de déclarations d’experts, dans une volonté évidente d’apporter une rigueur à son discours ; rigueur bien illusoire (encore plus au cinéma qu’en conférence, où l’on peut interpeller l’orateur pour lui demander des précisions ou des sources, et surtout consulter des comptes rendus plus précis). Al Gore va aussi beaucoup jouer sur l’humour – ressort oratoire bien connu – un premier temps pour détendre l’atmosphère, mais surtout avec la volonté de ridiculiser ses contradicteurs, ce qu’il s’évertuera à faire de manière quasi systématique. Il va aussi s’appuyer sur la connivence. Grâce à l’humour bien entendu, mais aussi en précisant bien à chaque fois que tel spécialiste est son ami et que tel expert est sa connaissance. Finalement Al Gore c’est le pote à tout le monde. Bien évidemment, il va se servir sans se faire prier des catastrophes vécues par les américains, en premier lieu le passage de Katrina en Louisiane (même s’il faut reconnaître qu’il choisit son lot de catastrophes naturelles un peu partout dans le monde). Plus surprenant (quoi que) et plus discutable est son utilisation de la fibre émotionnelle, sentimentale et familiale, voir même en un certain sens patriotique. On va alors apprendre, photos et films d’archive à l’appui, que son père élevait des taureaux et adorait ça ou encore qu’il cultivait du tabac jusqu’à ce que sa nièce meurent d’un cancer du poumon. On voit aussi le jeune Al Gore s’amuser en travaillant dans les champs paternels ; plus tard le même nous affirme que quand son fils a failli mourir dans un accident de voiture il a redéfini ses priorités dans la vie. Le politicien est un homme comme tout le monde, you know ?
Enfin, Al Gore en tout cas. C’est d’ailleurs l’un des seuls aspect cinématographiquement élaboré du film, qui transparaît lors des parties « reportage » du film (en gros une infime partie). Outre les passages dans lesquels Al Gore est vu de dos avant d’entrer sur scène, en ombre noire découpée sur les projecteurs avec une telle insistance qu’on s’attend presque à le voir s’approcher du micro et prononcer « hello, I’m Johnny Cash » (ça c’est la facette « Al Gore est une star »), on note dans de nombreux passages un rapport quasi intimiste à la caméra (ça c’est la facette « Al Gore est un homme »). Un exemple flagrant lors de sa défaite contre Georges Bush (curieusement et heureusement quasiment absent du film, du moins physiquement et nommément) : alors que Bush est filmé de loin, la plupart du temps en plongée, Al Gore est filmé en légère contre plongée en des gros plans sur son visage marqué. Le nabot gesticulant et arrogant, mais en fin de compte méprisable contre l’homme fort et intègre, mais surtout humain. Une belle leçon de communication en somme.

On pourra quand même se demander la pertinence de son transfert en film. Si intrinsèquement elle doit être quasi nulle (voir moins que ça, ne bénéficiant pas de la présence physique du conférencier) – je ne vais pas m’apesantir – médiatiquement et d’un point de vue de la communication pure l’impact est de manière évidente décuplé par la puissance médiatique (et par son rayonnement dans les autres média) auprès du grand public tout d’abord, puis par ricochet auprès de la sphère politique.

Mais il est surtout très regrettable – d’autant plus venant d’un politique – qu’Al Gore s’en tienne à dresser un bête constat : la Terre se réchauffe, c’est la faute des gaz et dans quelques années on va avoir les pieds dans la flotte. Et c’est à peu près tout.
Dans une scène à mon sens très significative, quand une femme dans l’assemblée de l’une de ses conférences lui demande quelles solutions il préconise (la question qui me brûlait les lèvres dès le début du film), il répond en substance : « Si nous faisons les bonnes choses nous créerons de la richesse et de l’emploi. » (Voui, je sais, ça parait hallucinant dit comme ça, mais croyez moi chez certains ça passe tout seul.) Certes, plus tard il parlera de réduire les émissions de gaz à effet de serre (ah bon ?), d’énergies de substitution, d’isolation thermique, de politiques d’économie d’énergie,… mais pas forcément de manière plus approfondie que ce que je viens de vous faire. Pas une fois il ne mettra ces solutions potentielles à l’épreuve, n’évaluera leur impact environnemental et encore moins leur faisabilité économique. De la même manière il survolera rapidement, voir même passera sous silence des problèmes qui me semblent pourtant essentiels, comme la surpopulation mondiale ou la croissance rapide des besoins en énergie des pays émergeants. A aucun moment – et ce malgré ses appels constants à des changement radicaux – il ne remettra en cause la quête actuelle de croissance économique et démographique. C’est pourtant à mon sens le nerf de la guerre.

J’ai dit plus haut que la rigueur que voulait bien afficher Al Gore était illusoire, mais c’est le propre de tout documentaire filmé. Privé de support non éphémère (comme un document papier), le spectateur confronté à cette avalanche de courbes, de graphiques, de schémas animés, etc. est-il en possibilité de vérifier les affirmations de Al Gore ? Plus grave, a-t-il le temps de se poser sur le problème et d’exercer son jugement critique ? Il est probable que non. On se retrouve donc face à un discours en forme de parole d’évangile, d’autant plus irréfutable qu’il est d’emblée présenté comme « vérité ». Du fait de ce caractère éphémère, le documentaire film ne peut avoir valeur de démonstration, tout au plus peut-il alerter et attirer l’attention.
Effet pervers, le spectateur qui ne s’en laisse pas compter en vient à douter. Enfin, moi en tout cas. D’autant plus quand on me sort des énormités comme « nous pouvons réduire nos émissions de CO2 à zéro » (c’est même écrit noir sur blanc dans le générique). Mes amis, je crains qu’il ne soit temps d’arrêter de respirer.

On pourra enfin se poser la question de l’utilité et du caractère subversif d’un tel film dans notre pays. Je veux bien croire que ce genre de propagande ait un impact sur une population d’américain moyen conservateur et chrétien qui s’insurge « ces conneries de réchauffement climatique c’est une invention des fornicateurs communistes pour détourner les braves gens de la foi et de la prière » (tant qu’à utiliser un gros cliché qui tache) et que dans un pays n’ayant pas ratifié le protocole de Kyoto cette vérité puisse déranger. Mais qu’en est-il chez nous où c’est la doctrine officielle et où il est impossible de remettre en cause cette théorie (cf l’accueil reçu par Etat d’urgence de Michael Crichton – ce indépendamment de la qualité discutable du roman) ? Dans ce genre de contexte on rassemble plutôt les gens dans les salles de cinoche pour ce qui semble davantage être des séances de branlette collective que de réflexion critique : « oh ! t’as vu ? les ours polaires meurent (émouvante et ridicule scène en animation 3D) et l’atmosphère est polluée, on fait vachement bien de manger bio et de rouler en Toyota à moteur hybride ».
Et oui, on est les gentils, nous qui avons compris depuis longtemps le problème et trions nos déchets quand c’est pas trop fatigant. Y a donc pas de raison de ne pas applaudir ce soporifique mais nécessaire enfonçage de portes ouvertes. Car ne nous voilons pas la face, dans nos contrées civilisées, bien pensantes et responsables, cette vérité rassure plus qu’elle ne dérange.

§ 4 commentaires sur “Une Vérité qui dérange (Davis Guggenheim, 2006)”

  • X says:

    Salut à toi camarade Abdalofien,

    Suite à la lecture de cette chronique, je ne peux m’empêcher de réagir face à certaines de tes remarques. Bon, dans l’ensemble je partage ton opinion, à savoir que ce long métrage souffre de maladresses quasi-inhérentes au “film-documentaire”. C’est vrai, on peut y voir une campagne sur-médiatisée par le grand écran dont les instigateurs ont par ailleurs reçu le prix Nobel. Mais je réagis juste sur 2 items de ton article:
    - Tu mentionnes le fait que ” le spectateur est confronté à cette avalanche de courbes, de graphiques, de schémas animés, etc. est-il en possibilité de vérifier les affirmations de Al Gore ? “. Je me demande juste à quoi tu t’attendais ? Dans quel autre film ou autre documentaire as-tu pu vérifier la véracité du propos ? Tout comme je ne peux vérifier tes assertions – intéressantes mais subjectives. Seul les articles publiés dans des revues internationales de rang A apportent un consensus validé par la communauté scientifique. Mais ces articles sont – largement- inaccessibles au grand public. Le film est donc un support vectoriel ad hoc, qui permet de toucher également un public plus vaste que celui des “scientifiques”.
    – tu cites ensuite l’infâme livre “Etat d’urgence” de Michael Crichton (je pense que le livre n’a pas eu l’accueil qu’il méritait, j’irai même jusqu’à dire que les critiques ont été dithyrambiques à son égard) en conjecturant que personne ne peut remettre en cause la théorie du réchauffement. A mon sens, Crichton a voulu “attirer l’attention” sur le réchauffement climatique comme sait très bien le faire C. Allègre en France dont la crédibilité scientifique est indéniable mais dont la crédibilité en tant que climatologue (qu’il n’est pas) est sérieusement à amender (tout comme celle de Crichton – biologiste de formation). Il semble que n’étant plus sous le feux des projecteurs, certains soient prêt à se ridiculiser pour être à nouveau écoutés. Je dis tout ça car je ne vois pas bien en quoi on peut comparer le délire parano de Crichton sur le climat avec le discours -certes formaté et ennuyeux- mais bien plus robuste de A.Gore.

    Bref, à l’éclairage de tout ceci et au jour d’aujourd’hui, je pense que tout comme le français lambda moyen, le critique cinéma se veut subversif en criant haut et fort que le réchauffement climatique est une connerie, et préfère se ranger du côté des “pseudo-réacs” en voulant susciter à son tour un “dérangement”. Car je dis vrai, celui qui remet en cause le réchauffement sait tout à fait où il va et ne lorgnera jamais vers des sujets moins brûlants qui ne dérangent personne….

    Un auditeur (et oué, un auditeur).

  • Epikt says:

    Salut à toi camarade auditeur,

    Je te rassure tout de suite, je ne doute pas une seconde de l’existence du réchauffement climatique (ni de l’épuisement des ressources énergétiques, qui me semble d’ailleurs un problème plus grave et à plus court terme). Il ne s’agit donc pas de m’inscrire à la suite de Crichton (ou d’un autre) pour déranger en faisant du révisionnisme (c’est pas le terme, mais on se comprend).
    Cela dit, je me pose la question « la fin justifie-t-elle les moyens ? » et, si oui, « devons-nous être dupe de ces moyens ? ». Il est facile de dénoncer la propagande lorsqu’elle sert un but mauvais, mais dans le cas contraire ? La littérature de SF regorge de textes sur des sociétés où l’individu est abruti pour son propre bien.
    La forme filmée est pas le meilleur médium pour une bonne vulgarisation (parce qu’elle laisse pas le temps de réfléchir) et en effet je ne m’attendais pas à autre chose. Mais, entre la publication de référence et l’enfonçage de portes ouvertes, on doit pouvoir faire quelque chose, non ? Une Vérité qui dérange (tout comme Home) n’est qu’un gros spot de pub. Et (tout comme une pub pour anti-ride) il utilise l’argument scientifique pour se donner une légitimité, mais le réduit à une formule magique « d’après une étude scientifique ».
    Le plus gênant est l’absence de propositions concrètes. Ça c’est rassurant. Un premier temps parce qu’on est conforté dans l’idée d’être dans le bon camp (ceux qui se préoccupent de la planète), un second temps car on ne nous demande finalement pas de changer notre mode de consommation/production/…, si ce n’est de façon marginale.

  • MK says:

    Tiens, marrant.
    J’ai discuté avec un Anglais du département de Physiques Astro recemment et il m’expliquait que “LOL, le Soleil influence bien plus notre climat que nos pets et nos bagnoles”.

    Bon, mise à part le fait que ça m’a rendu soudain très triste de n’avoir pas continué les Sciences et effectivement pouvoir affirmer ou infirmer ses dires, je me dis que soit l’influence humaine sur le réchauffement de la planète est absolument et scientifiquement évidente donc personne n’y touche soit c’est devenue une religion.

    Du coup, j’ai cherché un peu.
    Marrant, après un petit passage à la biblio (c’est là que je me dis que les Anglais sont quand même vachement bien de construire des biblio géantes avec des ref de ouf dans les uni), je me retrouve avec : “bah, je dois être sacrément crétin car l’influence de l’Homme sur le climat ne me parait pas tellement évident”.

    D’ailleurs, pis que ça, le rapport entre le CO2 et l’effet de serre ne me parait pas même pas évident.

    Par contre, comme je suis jeune (encore) et (donc) rebelle, le fait que les Etats/Gouvernements trouvent dans l’écologie une nouvelle manière de contrôller le peuple me parait vachement plus évidente.

    Qui sait, dtf, le film sux de trop.

  • Epikt says:

    Euh… l’influence de l’homme sur le climat est évidente – je ne rentrerai pas dans la question “dans quelle mesure ?” -, de la même manière que le rapport entre concentration en CO2 (et autres) et effet de serre est évident.

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