Tokyo électrique (anthologie, 2006)

Je défends quiconque d’insinuer que je ne me suis intéressé à ce bouquin qu’en raison de son illustration de couverture. Certes, les jeunes filles je trouve ça très joli et nul doute que celle-là suffise à capter mon regard, même noyée dans un rayonnage regorgeant de gros barbares avec des haches. Et pis faut dire aussi que sa beauté un peu grossière, rustique, contraste étrangement avec la sophistication que nos esprits tordus à nous autres pervers associent immédiatement à l’uniforme marin des écolières japonaises.
Mais trêve de digressions. Même illustré d’un petit chaton dans son panier d’osier (ce qui parait-il plait à certaines catégories de personnes) la publication d’un recueil de nouvelles par des écrivains japonais contemporains est une excellente initiative. Les auteurs publiés ici ayant le double intérêt de ne presque pas avoir été publié en Français et de connaître un certain succès au Japon, un tel recueil permet d’élargir son regard sur la littérature japonaise contemporaine, tout comme d’y faire ses premiers pas. En effet, cette anthologie, plutôt facile d’accès pour le non initié sans pour autant se trouver être de la vulgarisation à l’arôme sushi chimique, est susceptible d’intéresser un peu tout le monde.

Les cinq textes présentés sont le fruit d’une commande de l’éditeur français (même si par la suite il a été publié au Japon) et traitent toutes d’un même thème : Tokyo. Cela dit, même si en effet chaque texte prend racine dans un cadre urbain, leurs thèmes seraient plus à rechercher du coté des relations entre hommes, entre ses individus qui, justement, peuplent les quartiers tokyoïtes dans lesquelles ces nouvelles tiennent place. Mais là où ces cinq récits se rejoignent de façon inattendue c’est que chacun se présente comme le récit d’une fascination, preuve entre d’autres que la capitale japonaise ne réserve pas son magnétisme qu’au gaijin.

Yumeko de Muramatsu Tomomi, le premier texte de ce recueil, suit la conversation de cinq habitués d’un bar de Fukagawa. Comme souvent, la discussion tourne autour d’une femme. Mystérieuse, ils s’interrogent sur l’ombre de son passé. Criminelle en fuite ? Ils se posent la question de leur réaction à cette éventualité. Construit en flash-back rassemblés autour de la discussion principale, ce récit adopte un ton légèrement nostalgique et illustre le vide de la vie de ses protagonistes, entre leurs fabulations et leurs tentatives de combler ce vide, remettant au passage en question les liens sociaux et la solidarité traditionnelle des vieux quartiers. Joli, mais rien d’extraordinaire au final.
Dans la seconde nouvelle, Les Fruits de Shinjuku par Morita Ryûji, il est à nouveau question de fascination pour une femme. Enfin, pour une gamine. Celle d’un jeune paumé – dont le quotidien de parasite social se résume à se débrouiller pour chiper de quoi manger dans les supérettes, à squatter les salles de classe du collège pour profiter de la climatisation et à se shooter au détergeant – pour une jeune prostituée philippine qui emmène ses clients dans le love hotel au vis-à-vis de son appartement. Au début il se contente de voler des clichés au téléobjectif, mais un jour il la croise dans la rue et passe la journée avec elle. Les Fruits de Shinjuku est un texte tendre mais cru, voir cruel. Le style de Morita, sans fioritures et incisif, est à l’image de son récit, sans concessions et de loin le meilleur de recueil.
Amant pour un an de Hayashi Mariko, le troisième texte, est nettement plus soft mais non moins ironique puisqu’il est question d’une fille suppliant un jeune homme de la laisser jouer le rôle de bouche-trou durant un an, le temps que sa vraie petite amie rentre des États-Unis. Complexée par ses origines provinciales, elle est attirée par les études supérieures qu’il a pu faire et son emploi dans l’import-export, mais surtout par le fait qu’il est né à Tokyo. Cette nouvelle traite donc évidemment de l’importance de la classe sociale dans la société japonaise et du lot de frustration et de mal être qui en découle. Le tout sous un angle très féminin, qui fait à vrai dire pour beaucoup dans la saveur que peut avoir cette nouvelle ; même si en fin de compte il n’en reste pas grand chose.
La Tente jaune sur le toit de Shiina Makoto est sûrement le récit le plus atypique de Tokyo électrique : l’histoire d’un salaryman qui à la suite de l’incendie de son appartement campe sur le toit de l’immeuble de sa société – pour ce qui ne devrait être qu’une seule nuit, mais tout d’abord trop épuisé pour chercher un nouveau logement, il fini par prendre goût à cette existence loin de l’agitation des rues.
Et pour clore le recueil, Une Ménagère au poste de police de Fujino Chiya, un autre texte assez intrigant, sur l’histoire d’une femme fascinée par les postes de police de quartier (à la suite de la remarque de sa fille comme quoi on n’y voyait jamais de femmes). Mais si la nouvelle réserve quelques sympathiques réjouissances dommage qu’elle ne décolle jamais vraiment. Et entre nous, ceux me connaissant doivent se douter que le fait que l’auteur soit une femme née homme fasse pour beaucoup pour l’intérêt particulier que je porte désormais à son oeuvre.

Face à une anthologie dont on n’a pas forcément envie de dire du mal mais qui n’emballe pas forcément des masses, il est d’usage de dire qu’elle est inégale. Ce qui n’est pourtant pas le cas de Tokyo électrique, dont la plupart des textes se valent mais qui, sans pour autant être mauvais, peinent à convaincre véritablement.
Reste la nouvelle de Morita. Il serait d’ailleurs pas mal qu’un éditeur francophone s’intéresse sérieusement à lui. Car après tout, c’est à repérer de tels auteurs que servent ce genre d’anthologies.

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