Telepolis (Esteban Sapir, 2007)

C’est la première vraie bonne surprise d’une année 2008 qui de mon coté a commencé tout doucement. Non, j’ai toujours pas vu No Country for old Men (et je n’en parlerai sans aucun doute pas ici) mais je m’y emploie. Il y a bien eu deux surprises plutôt enthousiasmantes même si nuancées, avec Live! et Dancing Queens dont je vous ai parlé rapidement. Mais Telepolis, malgré son titre français peu fédérateur et sa provenance pas casher, est le premier à me faire sortir les yeux des orbites.

Le postulat de base est pourtant du genre galvaudé à mort, déjà vu des milliards de fois en science-fiction (littérature, cinéma, bande dessinée et j’en passe) depuis un bon siècle, et encore plus depuis le 1984 de Orwell. Telepolis se déroule donc dans une ville-dictature privée de voix sous la chape de plomb d’une télévision surpuissante. Les habitants y vivent télé, y pensent télé, y mangent télé, le tout sous l’oeil « bienveillant » de M. Télé, magnat qui semble cumuler les pouvoirs économique, politique et médiatique (forcément, puisque tout est contenu dans le dernier). Seuls deux personnes ont conservé la parole, La Voix, une mystérieuse femme chantant à la télévision, et son fils aveugle dont elle cache le pouvoir au reste du monde. Et quand le vil M. Télé entreprend d’instrumentaliser le pouvoir de La Voix pour ses noirs desseins son fils va devenir le contre pouvoir. Un sujet d’actualité comme on dit, et à ce titre le propos du film se limite à enfoncer un certain nombre de portes ouvertes, parfois n’évitant pas une certaine naïveté – naïveté non pas dans le constat et la dénonciation de l’omniprésence télévisuelle, mais surtout à travers ses personnages de « révolutionnaires » (qui n’en sont d’ailleurs pas, ou alors bien malgré eux) et certains « dialogues » parfois nian-nian. Mais on ne peut s’empêcher de trouver l’illustration de ce propos (tout limité soit-il) particulièrement brillante, montrant un système qui littéralement se nourrit des personnalités, émotions, expressions,… de chacun pour les restituer broyées et uniformisées à travers le prisme télévisuel, abrutissant et prévenant toute révolte.

Sans oublier que si Telepolis est intéressant, ce n’est pas tant par ce qu’il peut dire (qui de toute manière en une heure trente de temps sera toujours bien léger devant une étude sociologique) que par ce qu’il peut représenter au sein de la production cinématographique contemporaine. J’avoue ma totale ignorance de la situation de la production en Argentine mais vu à l’aune de la situation française et de son cinéma totalement étouffé par la télévision (qui le produit et le formate) ce genre de film est d’autant plus salutaire que sa seule présence en salles (très limitée certes, même pas dix copies contre cent fois plus pour le mastodonte Astérix aux jeux olympiques) est un gros fuck off au tout venant de la soi-disant création cinématographique. Enfin… je doute que Esteban Sapir soit si hargneux, c’est mon coté militant qui ressort, mais si Telepolis constitue effectivement une charge contre l’hégémonie de la télévision, c’est bien parce qu’il se permet tout ce que le cinéma télévisuel se refuse.
Alors on pourra lui reprocher quelques fautes de goût – la seule notable étant l’utilisation de l’étoile à six branches sur laquelle est attaché l’enfant de La Voix, convoquant une opposition trop précisément datée avec la svastika qui retient sa mère ; cette dernière n’étant de son coté pas de trop, rappelant, au delà de son indéniable esthétisme, que derrière tout contrôle de la pensée se profile la dictature – et autres fautes de forme – l’esthétique très début du (vingtième) siècle ancre son expérimentation dans le passé (mais ceci n’est pas forcément une mauvaise chose, j’y reviendrai) – ce qui ne serait rien d’autre que cracher dans la soupe !

Car Telepolis est un des rares films pouvant vraiment se prévaloir de pratiquer un cinéma de l’imaginaire (quoiqu’avec les sorties prochaines de films signés Michel Gondry, Wes Anderson ou encore Peter Greenaway, sur les trois on devrait au moins en avoir un autre dans les semaines qui viennent), pour lequel la mise en scène, le montage et les effets spéciaux n’ont pas pour vocation à recréer le réel mais bel et bien de le transfigurer par l’expression artistique. C’est pourtant si simple, pourquoi y a personne (si peu) qui le fait ?
Telepolis est donc un film qui place la recherche de l’émotion esthétique, ainsi que la mise en scène dans ce qu’elle peut avoir de plus sensorielle et incarnée, au coeur du processus créatif. Alors si se référer à Méliès (rien de moins que l’inventeur du cinéma, difficile de remonter plus loin) peut sembler une démarche passéiste et est en cela discutable, du moins partiellement maladroite, quoi de plus naturel ? Méliès c’est par excellence celui qui malaxe la matière cinématographique, démarche qui à la vue de la production récente semble reléguée aux anciens temps (où la télé n’existait d’ailleurs pas encore) des pionniers – comme si rien ne restait à inventer et à expérimenter ! Peut-on pour autant qualifier Sapir de pionnier ? Je ne le pense pas, mais cela n’empêche pas son film d’être vraiment ce qu’on peut attendre d’un film de cinéma, c’est à dire de la mise en scène (bordel !).

Ainsi, Telepolis est un vrai concentré de petits bonheurs visuels, du genre que dès les premiers plans on regarde les yeux écarquillés et pleins de « ooooohhh ! ». Mais plutôt que de m’essayer à expliquer avec des mots ce que seules les images peuvent dirent je m’abstiendrai afin de vous préserver ces surprises. Quoi qu’il en soit, le film utilise différentes techniques, principalement basées sur des incrustations et des superpositions d’images, propices à des variations d’échelles entre les différentes composantes du cadre ou encore à des jeux d’ombre chinoise (le film paraissant parfois en 2D), mais aussi de l’animation image par image et autres bizarreries comme le livre en pop-up qui ouvre le film. Il y a surtout dans le film un énorme travail sur la typo : les gens ayant perdu leur voix, ils parlent donc avec des mots écrits à l’écran ! Les mots acquièrent alors une vraie existence physique, et le film en tire très bien parti. Exemples parmi tant d’autres, des paroles murmurées restent cachées par le col du personnage, quand la petite fille intime à son père de se taire en lui fermant la bouche de la main elle cache le mot au spectateur, ou alors les « tatatata » des rafales de mitraillette deviennent des balles ! La plupart des plans sont formés de morceaux disparates – ce que de manière incompréhensible les photos d’exploitation ne mettent absolument pas en évidence, celles-ci sont d’ailleurs (comme souvent) extrêmement mal choisies, comme si on avait voulu totalement gommer l’originalité du film… ce qui n’est pas sans me laisser dubitatif – accordant ainsi une place primordiale à la composition de l’image et du plan, faisant du film un véritable collage. A ce niveau, le final est un vrai festival.
Alors les grognons et autres rabat-joie reprocheront (à raison) au film de Esteban Sapir sa naïveté et son recours facile à une esthétique quelque peu nostalgique. Ceux qui n’ont rien compris à la vie lui reprocheront (à tord) son formalisme. J’en conviens, Telepolis a ses faiblesses. Mais voilà, mesdames et messieurs mes estimés lecteurs, ceci est un engagement idéologique : la seule réponse qu’un réalisateur puisse adresser à la dictature de la télévision, c’est de faire du cinéma.

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