Tachiguishi Retsuden (Oshii Mamoru, 2006)

C’est l’arlésienne de ces deux dernières années, sa sortie ayant été annoncée puis constamment repoussée depuis, jusqu’à sa présence dans les bac en janvier 2009 (enfin !). C’est peut-être même bien la sortie cinéma de ce début d’année, pour les amateurs de cinéma bizarre en tout cas. Une preuve encore une fois – je ne l’ai pas encore vu, mais il est possible que Southland Tales de Richard Kelly vienne confirmer – qu’en France on préfère sortir les vrais films en DVD, abandonnant les salles obscures à une production d’inspiration télévisuelle bas du front où l’expérimentation n’a pas le droit de citer. Tout va bien, ne vous en faites pas.

Un secteur français de l’exploitation en salles qui ne semble de toute manière pas très favorable à Oshii Mamoru puisque si son dernier né (le pourtant à priori plutôt accessible et tout public Sky Crawlers) est sorti au Japon plus ou moins en même temps que le Ponyo sur la falaise de son confrère Miyazaki Hayao (comparaison abusive, j’en ai bien conscience, puisque déjà dans leur pays Miyazaki est une méga star et Oshii à peine un inconnu célèbre) ce dernier est déjà largement montré chez nous alors que le premier n’a pas encore de date annoncée – quand bien même Oshii est le réalisateur de quelques honnêtes succès et, en toute subjectivité, un des cinéastes les plus importants de ces vingt dernières années.
Dans nos contrées il est surtout connu pour sa brillante adaptation du manga de Shirow Masamume Ghost in the Shell. Moins de gens savent qu’il aussi réalisé un certain nombre de films en prises de vue réelles (on connaît tout de même Avalon), tellement la frontière entre les deux mondes, cinéma d’animation d’une part et cinéma live de l’autre, semble hermétique (tenez, regarder sur Allociné : « animation » est un genre, comme si cela suffisait à qualifier et à catégoriser l’oeuvre) et les cinéastes cantonnés à l’un ou à l’autre. Cette règle qui veut que chacun reste sagement chez soi, Oshii semble s’en foutre, cela fait maintenant vingt ans qu’il navigue sans complexe entre les deux. Et c’est pas avec Tachiguishi Retsuden qu’il va rentrer dans le rang, tant on serait incapable de décréter si ce film est de l’animation ou de la prise de vue réelle – preuve que tout cela n’est finalement que du chiqué et/ou une invention du marketing.

La science-fiction a toujours été un élément majeur de l’oeuvre de Oshii Mamoru, dès ses débuts. Et depuis que celle-ci s’est structurée de manière forte de sorte à ce qu’on voit s’en dégager des thématiques récurrentes et des grands axes de recherche, on pourrait distinguer dans sa démarche science-fictive deux principales facettes. Tout d’abord sa plus connue, composée des deux Ghost in the Shell et de Avalon, qu’on pourrait qualifier de cyberpunk et qui questionne sans relâche la réalité dans un monde construit par et pour le virtuel. Mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui, une oeuvre uchronique se situant au sortir de la seconde guerre mondiale – étrangement Jin-Roh, le seul film de cette mouvance vraiment connu, n’est pas de lui (il n’est que l’auteur du scénario) mais réalisé par son disciple Okiura Hiroyuki.

Il n’est donc pas inutile de revenir sur cette série dite « Kerberos » (d’après le tricéphale gardien des Enfers, Cerbère) déclinée à partir d’un feuilleton radiophonique d’où ont été tirés plusieurs mangas et films. On y distingue deux arcs. Le premier suit principalement les Panzer Cops, une unité militaire d’élite surarmée qui doit faire face à son démantèlement et dont les membres doivent trouver leur place dans une société qui les exclut – au cinéma on compte Lunettes rouges (1987), Stray Dogs (1991) et Jin-Roh (1999). Le second s’intéresse aux « écumeurs de gargotes », marginaux dont l’activité principale est de tromper les tenanciers des baraques à nouilles et autres établissements de restauration rapide – au cinéma le cycle se compose à ce jour de Tachiguishi Retsuden (2004), Onna Tachiguishi Retsuden (2006) et Shin Onna Tachiguishi Retsuden (2007), peut-être même aussi de Lunettes rouges qui par bien des aspects semble à cheval sur les deux.
Énoncé ainsi on pourrait se demander quel peut-être le rapport entre un arc dont rien que le résumé fait clairement montre d’un engagement et d’une réflexion politique et un autre qui semble tout avoir de la bonne blague potache. Il se trouve qu’au delà d’un univers (après-guerre uchronique) et de personnages (Ginji, le premier personnage de Tachiguishi Retsuden, apparaît déjà dans Lunettes rouges) communs toutes ces oeuvres s’attachent avant tout à peindre un tableau de la marginalité et de l’exclusion, que ce soit à travers les Panzer Cops ou les écumeurs de gargotes.
Ainsi, les écumeurs escrocs de Tachiguishi Retsuden sont des insurgés, des artistes, des activistes, des bandits, des rêveurs, des vagabonds… Nés de la reconstruction du pays après 1945, ils sont le grain de sable dans la belle machine japonaise que les institutions tentent d’afficher au monde, la lie honteuse qu’on aimerait voir disparaître au profit d’une façade lisse et glorieuse (d’où l’importance primordiale de la digression sur la traque aux chiens errants lors de la préparation des JO de Tokyo en 64), expression de l’individualisme et de la singularité dans un monde standardisé, allant jusqu’à employer des méthodes terroristes pour détruire le système en le poussant dans ses retranchements (splendide scène où une bande d’écumeurs commande en grande quantité des nouilles, puis des hamburgers, mettant à mal le système de production en série et son exigence de qualité uniforme ; scène montrée à la manière d’une opération militaire dans toute sa complexité stratégique). Un point de vue singulier pour décrire l’évolution de la société japonaise depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, à travers le prisme de ses marginaux et de ses légendes urbaines.

Tachiguishi Retsuden est donc un film bien moins trivialement portnawak qu’il n’y parait à première vue, qui pouvait laisser penser à un bon et innocent délire sur la bouffe – à ce sujet, essayez de relever la place que peut avoir la nourriture dans les films de Oshii Mamoru, de Lunettes rouges à Ghost in the Shell 2, c’est loin d’être accessoire : tout surprenant qu’il puisse être pour le néophyte, Tachiguishi Retsuden ne sort définitivement pas de nulle part et est très cohérent dans la filmo de Oshii, autant dans ses thèmes que par les figures qu’il met en scène.
Cela dit, force est de constater que Tachiguishi Retsuden est complexe et pas facile à apprivoiser – il est donc à déconseiller à ceux qui ne sont pas familiers avec l’univers du réalisateur, qui seront bien inspirés de s’y plonger avec des films plus « accessibles » (qu’ils n’en attendent toutefois pas le schématisme d’un Disney, hein) comme Ghost in the Shell ou Jin-Roh (qui, rappelons-le, n’est pas de lui). Dans l’oeuvre de Oshii Mamoru, le film le plus proche de Tachiguishi Retsuden est Talking Head (réalisé en 1992, son chef d’oeuvre à mon humble avis, aux cotés de GitS 2), à savoir une oeuvre expérimentale, conceptuelle, excentrique et particulièrement bavarde.
Avec sa narration qu’on pourrait rapprocher d’une conférence (un homme raconte les exploits des écumeurs de gargotes, s’appuyant sur des ouvrages et des articles de journaux, de manière très documentée), Tachiguishi Retsuden est comme Talking Head un film autoréflexif, analysant constamment la scène en cours, la décortiquant sous tous les angles pour mieux en dévoiler le sens. C’est également un film qui forge sa propre logique (certes d’une manière moins évidente que Talking Head), développant sa pensée dans un environnement parfois contre intuitif, ou plutôt non naturel. C’est flagrant dans la manière avec laquelle sont dépeintes les techniques des écumeurs sensées leur permettre de manger à l’oeil : celles-ci ne sont pas tant des stratégies réalistes d’escroquerie qu’une représentation fantastique des rapports de force.

Un mot tout de même de la technique, tant celle-ci est remarquable.
Le film est réalisé avec un procédé appelé « superlivemation », déjà utilisé à petite dose dans Avalon (les explosions qui, plutôt qu’être réalisées en 3D, étaient constituées d’une succession de photos en 2D)(de même que, si ma mémoire est bonne, la désintégration des cadavres des joueurs éliminés), qu’on pourrait rapprocher de l’animation en papier découpé, sauf que les éléments 2D sont ici intégrés à un environnement 3D et peuvent y évoluer, tout en n’ayant aucune épaisseur – un peu comme pourraient le faire des marionnettes plates en papier, comme l’apparaissent parfois les personnages (avec la baguette qui les soutient !). Les personnages, les décors et les accessoires sont donc un assemblage disparate de photographies (certains personnages sont alors incarnés par quelques grands noms de l’animation ou de l’équipe de Oshii loin d’être des acteurs, comme le producteur du studio Ghibli Suzuki Toshio ou le compositeur Kawai Kenji)(le réalisateur en profite aussi pour caser des photos de ses chiens, forcément), de dessins, d’images d’archive, etc…
Les différents témoignages concordent, pour un animateur, du point de vue technique en tout cas, il n’est pas très intéressant de bosser sur un film de Oshii Mamoru : ils sont en effet très statiques et on n’y trouve finalement pas grand chose à animer ! (tout le contraire de Morimoto Koji et du Studio 4°C dont les réalisations sont des monuments à la gloire du mouvement et de l’animation)(à ce sujet, le DVD nippon de leur omnibus Genius Party Beyond est sorti et à priori ça poutraille sévère) Il en fut sans doute différemment sur Tachiguishi Retsuden compte tenu du caractère novateur et expérimental du procédé, mais cela ne change rien aux remarques que l’on peut faire sur la mise en scène. Réalisateur fondamentalement contemplatif, Oshii accorde bien davantage d’attention à la subtilité et la composition d’un plan fixe qu’à la réalisation du mouvement qui le suit ; ce qui ne l’empêche pas, en bon perfectionniste, d’aller chercher parmi les meilleurs animateurs pour l’exécuter (l’un dans l’autre faisant que les films de Oshii sont à chaque fois techniquement irréprochables). On comprend alors mieux pourquoi ce procédé convient parfaitement à la mise en scène de Oshii Mamoru, puisqu’il consiste avant tout à manipuler des éléments fixes.

Beau film donc, grand film même.
Déstabilisant à la première vision, il nécessite de s’y coller une deuxième fois (et sans doute d’autres ensuite) pour se défaire de l’impression de rouleau compresseur qui l’accompagne : complexe, extrêmement dense et bavard, Tachiguishi Retsuden est en effet un film épuisant à regarder, sollicitant l’attention du spectateurs à tous les postes. Du coup, il est conseillé de le revoir en essayant de se détacher de son écrasant verbiage afin de pouvoir admirer son étonnante plastique, à couper le souffle, et véritablement apprécier le film dans toute sa richesse.
Déconseillé aux cinéphiles du dimanche – sauf bien sur à ceux qui douteraient encore de l’existence de films à la fois beaux, intelligents, profonds et novateurs.

§ 5 commentaires sur “Tachiguishi Retsuden (Oshii Mamoru, 2006)”

  • Coeur Noir says:

    Hurlè-je ou pas ? Non que je ne partage pas votre point de vue cinéphile mais – de grâce – ne mettez pas tous les gérants de salle dans le même panier et – pitié – tapez au bon endroit : si ce film n’a pas trouvé de distributeur en France c’est peut-être parce qu’ils sont trop “occupés” à vouloir imposer aux salles des films “pop corn” facilement médiatisables, ces mêmes distributeurs soumis aux diktats des producteurs et chaînes de télé qui amènent le fric ??? Grouuummmfff, j’me sens mieux ! Cela dit, l’est ‘achement bien ce blog, je devrais y passer plus souvent ;-)

  • Epikt says:

    Honnêtement je ne sais pas trop sur qui je tape, ni sur qui j’aurais du taper.
    Sans doute pas sur les exploitants d’ailleurs, même si j’ai écrit « exploitation ».
    (quoique… Tachiguishi est typiquement ce genre de film où UGC et cie d’un coté et les “art et essai” de l’autre se refilent la patate ; si d’un coté comme de l’autre les exploitants disent « ce truc c’est pas pour nous », ou simplement si les distributeurs s’imaginent qu’ils vont dire ça, ça doit pas aider)

    Par contre je fais deux constats :
    1/ au sujet de Sky Crawlers, je remarque que si les deux films (celui là et le Miyazaki) sont sortis en même temps au Japon et relevent peu ou prou de la même catégorie (Sky Crawlers serait un peu plus « ado » alors que Ponyo est clairement « jeunesse », mais je doute que ça fasse une vraie différence), l’un est sorti immédiatement en France alors que l’autre n’a à ma connaissance toujours pas été acheté.
    2/ au sujet de Tachiguishi (qui lui à un distributeur français), je remarque que si en 2007 on avait annoncé une sortie salle (confidentielle, certes), le film a fini par sortir en DVD uniquement.
    L’un dans l’autre j’en conclue peut-être un peu vite que Oshii n’intéresse pas grand monde. Ce qui est triste.

  • jonsnow says:

    Ta critique sur la filmo de Oshii est intéressante. Je n’ai pas vu encore tous ces films “live”, il y en a qui sont durs à trouver; par contre je me suis régalé de presque tous ces films d’animation -dont les gits plusieurs fois.:D

    Après tu regrettes que skycrawlers n’ait pas eu autant de succès que Ponyo (ou autant d’exposition media) et là je crois que c’était prévisible. Je n’ai pas vu ponyo mais etant aussi admiratif de Ghibli que de Oshii, leurs univers n’en sont pas moins différents. Leurs methodes de narration divergent aussi. Cela n’empêche pas d’être touché par les 2 ceci dit! :)
    Tu admettras aussi que skycrawlers est qd même très lent et assez obscur… pr le spectateur lambda c’est plus facile d’aller vers Miyazaki que Oshii lorsqu’ils se trouvent en concurrence. C’est dommage certes.

    En tout cas je suis content d’être tombé sur ton blog, j’avais abandonné la recherche de tachiguishi vu le peu de cas qu’en faisait les editeurs (malgré les bonnes critiques) mais comme tu dis qu’il est finalement sorti je m’en va le chercher! Les images que tu as mises sont superbes, j’ai hâte de voir ce que ça donne une fois en mouvement! :)

  • Efelle says:

    “Déstabilisant à la première vision, il nécessite de s’y coller une deuxième fois (et sans doute d’autres ensuite) pour se défaire de l’impression de rouleau compresseur qui l’accompagne : complexe, extrêmement dense et bavard, Tachiguishi Retsuden est en effet un film épuisant à regarder, sollicitant l’attention du spectateurs à tous les postes.”

    C’est bien l’impression que j’ai eu.
    Je n’ai d’ailleurs pas réussi à le suivre en VO tant les sous titres défilaient vite.
    La VF m’a semblé agréable mais j’ai perdu au passage la traduction des poèmes affichés à l’écran.

    Assez déstabilisant mais avec une image très travaillée qui interpelle. Il faut que je trouve le temps d’y revenir.

  • Lord_Braathen says:

    Nous y avons exactement la même chose ! Tachiguishi Retsuden est en effet ce que Jin Roh aurait donné si Mamoru Oshii était à la réalisation.
    C’est en quelque sorte l’antithèse de Jin Roh, dans le sens où chacune des deux œuvres tentent de cartographier et de dépeindre nos sociétés à travers nos conflits et notre incohérence.
    Jin Roh fait davantage dans le contemplatif et l’émotionnel alors que Tachiguishi les décrit par une transposition métaphorique qui n’a de valeur qu’à la condition de sa totale compréhension.
    Je dirais donc que c’est plutôt un plaisir personnel que s’est fait Oshii dont l’autosatisfaction qu’il lui procure se suffit à elle-même.
    Entre nous, je suis bien content que Jin Roh soit comme il est, même la bande originale qui n’est pas de Kenji Kawai est magnifique.

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