Suicide Club (Sono Sion, 2002)

Note : ce texte très bordélique (à l’image du film dont il parle) constitue une version augmentée d’un premier texte publié sur un blog ami et désormais hors-ligne. A l’époque j’avais structuré ma critique de Suicide Club d’après les titres des chansons entendues dans le film, ce qui en fait n’est pas bête du tout. Les passages en insert en reprennent la plus grande partie.

- Mail me -
Paradoxe à l’« âge de l’information », des téléphones portables, de MSN, des blogs et autres cochonneries soi-disant outils de communication, le lien social se désagrège, les générations ne se comprennent plus entre elles, les individus ne communiquent plus. Même si finalement le lien avec les autres est le plus simple à (r)établir, quitte à mourir ensemble. Le malaise profond ? L’impossibilité pour l’individu de reconstituer son lien avec lui-même, désorienté, sans repère ni motivation, incapable de se (re)construire dans un monde de plus en plus oppressant.
Aimez, aimez-vous ; ou alors mourez, car ça n’en vaut pas la peine.
L’avenir incertain, sans lien avec le passé, on vit alors dans l’éphémère, le gadget, l’immédiatement démodé. À l’image de ces groupes de pop qui brillent le temps de 3 singles puis se fanent. Comme la vie. Et on se suicide. Tout seul dans son coin, en famille, entre copines ; en sautant dans le vide, en mettant la tête dans le four, en se jetant sous un train,…

Suicide Club naît d’un traumatisme, le suicide collectif de 54 écolières se jetant sous un train, et se nourrit de son impact médiatique, entraînant dans sa traîne les policiers dépassés par les événements, les inconscients qui se laisseront entraîner par l’effet de mode, les désespérés qui y trouveront leur salut, les arrivistes cherchant leur quart d’heure de gloire médiatiques et autres victimes collatérales d’un fait divers davantage reflet d’une déchirure sociétale que d’un quelconque malaise individuel. Au milieu de ce maelström, le film suit les trajectoires croisées et contraires de Mitsuko (Hagiwara Saya), jeune fille témoin malgré elle du suicide de son petit ami et qui va entreprendre de comprendre ses motivations, et de l’inspecteur Kuroda (Ishibashi Ryo), policier chargé de l’enquête qui voit peu à peu ses convictions s’écrouler en même temps que sa famille, pourtant modèle, se désagrège. C’est justement parce qu’il est ainsi tiraillé entre révélation et égarement, tout en ne basculant jamais de manière tranchée d’un coté ou de l’autre et refusant de donner la moindre réponse solide, que Suicide Club reste difficile à appréhender au delà de ses caractéristiques marquantes (et marketables !) que sont le gore, les gamines à couettes, le sulfureux et la provoc’.

- La vie est un puzzle -
Totalement désemparés et dépassés par un « suicide club » insaisissable, les enquêteurs vont enchaîner les hypothèses les plus fumeuses, tomber dans les pièges les plus grossiers, appréhender le problème avec une vision totalement biaisée. Rien d’étonnant si on regarde le film sous l’angle de la rupture générationnelle : les adultes se montrent incapables de comprendre leurs ados et d’envisager leur comportement, et s’appliquent à dresser des grilles d’analyse préétablies et rationnelles. Mais ici l’absurde et la pulsion mènent la danse. Non content d’être à coté de la plaque, les enquêteurs se fourvoient dans la recherche d’un « suicide club » fantôme, devant davantage à la rumeur et à la mode. Sans cesse se créent ponctuellement des « suicide clubs » autoproclamés sans rapport les uns les autres et dont les apparences changent constamment (à la manière du groupe Desert, tour à tour orthographié « Dessart » voir même « Dessret »). A force, le film abandonne son allure de thriller, pour adopter un caractère plus introspectif autour du personnage de Mitsuko et de sa découverte du « club », dont la fin n’est pas le suicide mais au contraire la restauration du lien perdu entre les individus. Introspection aux airs de Peter Pan dépressif, parfois à la limite de l’incohérence et incontestablement étrange. Et le film de véritablement devenir un puzzle, délirant et surréaliste.

Le film est alors très foutrac, empruntant à de nombreux genres avec autant de styles de mise en scène différents. Ce zapping stylistique parfaitement assumé par le réalisateur est une bonne idée, à laquelle je souscris d’ailleurs totalement, mais qui n’est pas sans fragiliser le film lorsqu’il emprunte des formes que Sono Sion maîtrise visiblement moins que les autres. Cela vaut surtout pour la première partie (dans l’hôpital) qui tourne vite en parodie de yurei-eiga (film de fantômes) à la Ring avec effets sonores stridents, suspense artificiellement mis en place et apparitions fantomatiques superflues (les deux infirmières suicidées qui se manifestent subitement au gardien de nuit ou encore le sac qui dégringole de l’ascenseur). D’autant plus regrettable que cette partie constitue l’entame du film et a alors tendance à refroidir tous ceux que l’impressionnante première scène aura enthousiasmé.
Heureusement qu’elle s’achève (plus ou moins), amorçant le virage vers le film policier, sur une scène vraiment splendide – deux plans en fait, une scène d’une banalité affligeante (le classique « Tadaima. – Okaerinasai. » qu’on doit avoir dans trois films japonais sur quatre) mais qui casse totalement le déroulé du film, surprend, étonne, soulage,… tout ce que vous voulez.
Car sur la suite Sono Sion gère bien ses différents registres qu’emprunte son film, greffant sur une trame policière des épisodes d’humour nonsensique (la scène sur le toit du lycée, ou encore la vague de suicide sous forme de clip musical) ou encore de pseudo comédie musicale horrifique, avant de le faire définitivement basculer dans l’introspectif dans le final.

- Because the dead shine all night long -
Parlez de Suicide club à quelqu’un qui a vu ce film, et il évoquera immanquablement (et à priori dans les 10 secondes) sa première scène. Pas surprenant quand on la connaît. En effet, malgré le fait que la majorité du film soit globalement assez sobre (plan séquence, caméra portée, photographie réaliste et crue,…) il frappe de temps à autre par des fulgurances esthétiques qu’il est pour la plupart difficile d’oublier, notamment à cause du décalage qu’elles créent avec l’austérité générale. Les premières sont les effusions gore qui parsèment le métrage, qui frappent par leur démesure. Le suicide des 54 lycéennes bien entendu (qui se doutait qu’il y avait autant de sang dans des si petits corps ?), mais la liste ne ce résume pas à ce déluge d’hémoglobine et de jupettes. L’autre atmosphère marquante de Suicide Club est l’univers décadent de Genesis, interprété par le chanteur de visual-kei Rolly (un rôle taillé sur mesure), qui outre les ambiances de cabaret déviant rappelle l’imagerie du rock visuel, avec gimmicks et son extravagance de façade.

Il n’y a pas que dans ses thèmes, multiples, et dans sa structure, inégale, que Suicide Club est en dents de scie. La mise en scène est elle aussi très disparate d’un point de vue de sa virtuosité (ou non). La première scène est en fin de compte un assez bon exemple. Ses prémices – alternance de plans sur les filles, cadre à l’épaule un peu négligé et voltigeur, le tout monté habilement – sont plutôt séduisantes et pleines de candeur. La suite (l’événement proprement dit) est quand à elle complètement foutrac et assez illisible, puisque montée en dépit du bon sens et multipliant les faux raccords. Alors ça oui, y a des trains (un), des jupettes (cinquante-quatre) et de l’hémoglobine (au moins quatre cents litres).
Mais comme je l’ai déjà remarqué il y a de bien belles choses aussi. C’est en particulier dans sa gestion, parfois un brin esthétisante, de la temporalité et de ses suspensions de respiration, ainsi que dans ses magnifiques ellipses et inserts (un exemple parmi d’autres, la chanson ‘Puzzle’ emboîtée dans le discours de Genesis) que Suicide Club séduit. Dans ce genre d’instants le film révèle toute l’humanité et la mélancolie de son propos, car c’est bien ce qu’il est au delà de ses frasques sanglantes et provocantes.

- C’est vrai c’est effrayant; mais c’est drôle aussi -
Parce que oui, malgré les apparences et le sujet très sensible, Suicide club est un film plutôt fun ; il y a des choses trop graves pour être abordées de façon sérieuse. Le ressort « comique » de Suicide Club est basé sur l’excès et l’exubérance, mais surtout sur le décalage : s’il fallait décrire Suicide Club en un mot et un seul, ne cherchez pas plus loin, le voilà, « décalé ». Le décalage s’opère principalement entre le sérieux de la situation et du propos (suicide, dépression, violence,…) et l’insouciance des protagonistes, qui vont à la mort avec un grand sourire, voir même avec enthousiasme. Insouciance accentuée par les apparitions régulières du groupe Desert, girls band composé de gamines de treize ans dont les chansons naïves mais incroyablement addictives rythment le film. L’apothéose de ce décalage est atteinte dans une vague de suicides absurdes étrangement mise en valeur par une chansonnette aux voix d’enfants souhaitant adieu aux suicidés et leur intimant de sécher leurs larmes.
Mais finalement le spectateur ne sait sur quel pied danser. A l’image de cette fin cultivant l’ambiguïté (entre le constat d’échec du policier, l’illumination blasée de Mitsuko et la légèreté du groupe Desert) et l’ironie (la dernière déclaration de Desert à leur fans, « Vivez comme il vous plait », pouvant très bien être comprise comme « mourrez comme il vous plait »), Suicide Club, en bon film d’amour et de mort, est un film qui distille chez le spectateur un indicible et indélébile malaise.

Voilà donc un film plus qu’intéressant malgré son fort penchant bancal, et on se réjouit de le voir enfin disponible chez nous, d’autant plus accompagné de sa pseudo-préquelle Noriko’s Dinner Table. A ce sujet, les deux films fonctionnant en triptyque avec le manga éponyme de Furuya Usamaru, il serait intéressant qu’un éditeur nous traduise le roman (écrit par Sono Sion et qui sert de base au film), histoire de voir s’il ne propose pas un nouveau point de vue et si par hasard le triptyque ne deviendrait pas « quadriptyque » (on peut toujours rêver).

§ 2 commentaires sur “Suicide Club (Sono Sion, 2002)”

  • Bébé Pigeon says:

    Je pense qu’il est important de noter la référence plus qu’explicite au Rocky Horror Picture Show dans ce film, lorsque Genesis pousse la chansonnette.

  • Epikt says:

    Je ne suis pas sûr que cela soit la référence principale. On y pense, forcément, mais sans doute les occidentaux y pensent plus que les japonais. C’est plus le visual-kei qui est la “référence” il me semble.

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