Strawberry Shortcakes (Nananan Kiriko, 2002)

« Malgré les apparences, au fond, nous sommes comme des mille-feuilles aux fraises : jolis, fragiles, sucrés.
Un jour vous comprendrez, bande d’abrutis ! »

Strawberry shortcake c’est un gâteau tout plein de crème qu’on s’en fout plein les doigts. C’est aussi une petite fille aux cheveux couleur de fraise et au parfum de fraise. Elle vit à Strawberryland, un monde magique où tout le monde il est beau tout le monde il est gentil ; la maladie comme la mort sont inconnues, les voleurs comme les serrures sont interdits, tout est gratuit et disponible à volonté. Les enfants pas sages ne peuvent pas être punis et sont quand même comblés de cadeaux à Noël. Un monde idyllique, un fantasme aseptisé, sans consistance et fade qui a dû bercer l’enfance d’un certain nombre de petites filles.
Puis ces petites filles grandissent et découvrent que la vie n’est pas comme à Strawberryland. Moins douillette, plus ordinairement frustrante. De leurs prises de becs avec les copines, de leurs premières expériences amoureuses ratées, elles gardent de futiles cicatrices dans leur petit coeur de fillette rose bonbon. Chacune convaincue de couver en elle une souffrance indescriptible et inaccessible aux autres. Chacune sachant aussi qu’au fond tout cela est bien ridicule ; n’est que caprice d’enfant gâtée qui ne connaît pas son bonheur. Et trouve le moyen d’en éprouver encore plus de remords.

Je n’aurai de cesse de l’affirmer, Blue, première oeuvre de Nananan traduite en français, est la seule bande dessinée digne de ce nom parue chez nous en 2005 (ou presque, ne soyons pas prétentieux). La seule à exploiter pleinement les possibilités du médium en terme de mise en page, de rythme, de cadre et de narration. La seule à réellement développer un langage élaboré, à base d’ellipses, de hors-champs et de silences, une narration propre à la bande dessinée qui en exploite les pleines capacités. Un chef d’oeuvre de simplicité et de sophistication.
Soyons heureux, Strawberry Shortcakes est de la même veine.

« En ce moment sous le même ciel que moi,
Chihiro doit se sentir amoureuse,
Comme il faut, comme ça se fait…
Comme une conne… »

Strawberry Shortcakes est l’histoire de quatre filles.
Toko est mangaka, et noie dans sa boulimie l’échec de sa dernière relation amoureuse. Sa colocataire Chihiro vient au contraire de se trouver un petit ami qu’elle n’est pas sûre d’aimer. Mais elle s’ennuie à mourir dans son emploi de bureau et est jalouse de la vie qu’à choisit Toko. Riko, elle, vit seule dans son appartement d’où elle ne sort que pour aller manger des beignets ou du mais grillée dans le parc. Aigrie et dépressive, elle aimerait tomber amoureuse mais en est incapable. Akiyo elle est amoureuse, mais n’arrive pas à se déclarer. Et sans cesse elle parle de mourir, tout en sachant bien qu’elle ne le fera jamais.

Nananan Kiriko, ce n’est pas seulement un nom rigolo. C’est aussi un style inimitable, des longues cases empruntant toute la largeur de la page, des gros plans décadrés. Des alternances de case muettes, comme suspendues dans le temps, et de grands aplats noirs parcourus par quelques lignes de textes comme un monologue intérieur. Un manga de Nananan est comme une respiration, une méditation ; les yeux ouverts on contemple, on observe, puis les yeux fermés on cogite, on ressasse.
Le caractère totalement anodin des histoires, et par là même de leur propos, est compensé, si ce n’est sublimé, par une sensibilité à fleur de peau et un naturel certain dans l’illustration de ces scènes de vie toutes simples. Nananan excelle dans sa retranscription de l’intime, de manière légère et pudique. En fait, ça ferait même grand bien à pas mal de mecs de lire ses manga sous un angle éducatif, histoire de voir à quoi ressemble une nana (je sais, je devrais avoir honte d’utiliser ce genre d’argument).

J’ai dit que Strawberry Shortcakes était de la même veine que Blue, ce n’est pas tout à fait vrai. Pas qu’il soit là quelconque question de qualité car si Strawberry Shortcakes est peut être moins sublimement accompli il n’a pas à rougir de la comparaison avec son prédécesseur.
Mais disons que les deux livres divergent sur quelques points. Tout d’abord, il y a entre les deux oeuvres une nette évolution au niveau du dessin : très lisse et élégant, peut-être plus recherché, dans Blue, il est beaucoup plus brut, spontané et libre dans Strawberry shortcakes ; tout en restant toujours très épuré.
Aussi (surtout ?), Blue marquait les esprits par l’excellence de sa mise en page, de son découpage et de ces cadres, alors que de ce point de vue Strawberry Shortcakes est plus en retrait. On y retrouve bien entendu les caractéristiques de style de Nananan, mais s’il faut y chercher sophistication ce n’est plus sur le plan du graphisme, mais plutôt de la structure du récit. Si à première vue il s’agit d’un recueil, le livre étant découpé en vingt-trois histoires que l’ont pourrait lire chacune indépendamment des autres, procéder de la sorte lui ferait perdre beaucoup de son intérêt. Car Strawberry Shortcakes, à travers ces récits entrelacés et fragmentés, raconte bel et bien une histoire. Enfin, compte tenu de la superficialité de l’enjeu (rien de bien palpitant, rien que la vie ordinaire), peut-être ferais-je mieux de parler d’évolution ou de chemin parcouru par les quatre jeunes filles que le lecteur va accompagner durant ce petit instant de vie. Quand à la fragmentation du récit et à ces changements de points de vue, ils permettent une relativisation, une mise en perspective, des histoires personnelles qui contrebalance l’égocentrisme et le manque de recul d’un récit intime ; recul qui manquait aux récits précédents de Nananan et qui est introduit dans Strawberry Shortcakes sans pour autant sacrifier la proximité et la complicité de son regard.

Si vous ne devez en lire qu’un, que ce soit Blue. Mais cela serait trop dommage. Car rendons-nous à l’évidence, tout ce que fait Nananan est simplement BEAU.

  • Titre : Strawberry Shortcakes
  • Titre original : ストロベリーショートケイクス
  • Auteur : Nananan Kiriko
  • Pays : Japon
  • Année : 2002 (2006 pour la traduction française)
  • Autres tags : bande dessinée

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