Song Il-Gon

Quand il m’arrive de parler de cinéma coréen récent, vous commencez à me connaître, il est rare que je n’en vienne pas à Lee Yoon-Ki. Et là, allez comprendre, le plus souvent on me répond Song Il-Gon (quand la personne en face a un minimum de goût, s’entend). Assez peu considéré et c’est bien dommage, Song Il-Gon est un cinéaste intéressant, à la filmographie certes disparate (contrairement à Lee il ne s’en dégage pas particulièrement de thème de prédilection ou de signature immédiatement identifiable) mais valant indiscutablement le détour.
A noter aussi que, c’est décidément une maladie, Song Il-Gon semble rencontrer quelques problème à produire ses films : scrogneugneuh !
En attendant donc du nouveau (un documentaire sur les coréens de Cuba semble-t-il)(sortie en octobre, comme quoi tout n’est pas foutu),  petit tour d’horizon des quatre films qu’il a réalisé à ce jour.


Flower Island (2001)

Le premier film de Song Il-Gon reste toujours aujourd’hui mon préféré. Pendant un premier quart d’heure absolument magnifique j’ai même regretté d’avoir tant tardé à le découvrir, me demandant si je tenais pas là un gros gros poisson – notez en passant que, le film datant de 2001, cela n’aurait pas remis en cause ma conviction que lecinémacoréenpost2002cétoupourite, l’honneur est sauf.
Malheureusement, sur la suite Song Il-Gon abandonne la mise en scène abstraite (façon de parler, disons qu’elle est assez détachée de l’objet de sa représentation, par l’usage de montage parallèle notamment) qu’on ne retrouvera désormais qu’en inserts (et un peu à la fin) pour une réalisation beaucoup plus terre à terre. On se dit alors que le bonhomme a des idées, mais manque peut-être d’assurance. Le film finit donc par s’appuyer sur un trio d’excellentes actrices plutôt que sur la mise en scène, comme il avait pu le faire dans son entame (c’est toujours vexant).
Reste une histoire assez belle, quoiqu’elle doive sans doute ne parler qu’aux suicidaires. L’histoire de trois femmes, l’une cherchant sa mère, l’autre cherchant la mort et la dernière se rendant à Flower Island, où elle pourra oublier sa tristesse. Les deux premières échouant dans leurs quêtes respectives elles accompagnent finalement la troisième sur son île (où accessoirement elles trouveront ce qu’elles cherchent). La trame est très simple et s’apparente à un road movie mais se révèle très riche en thèmes et questionnements – un film qui se cherche quoi.


Spider Forest (2004)

Spider Forest est un film de commande, ce qui explique sans doute la trame pseudo policière qu’emprunte de temps à autre le film. Il faut le reconnaître, Spider Forest est un film raté – beaucoup trop bancal, Song n’ayant visiblement pas su comment prendre les impératifs de la production (qu’il est facile d’accuser de tous les maux).
Grosso modo, je dis bien « grosso modo » car l’histoire est incompréhensible, un homme y surprend sa fiancée et son patron en pleine action… par la même occasion il surprend un inconnu en train de les assassiner, le course mais se fait fracasser la gueule. Il se relève, erre un peu, arrive sur une route où il se fait renverser par une camionnette (journée de merde, oui). Il se réveille à l’hôpital après s’être fait trifouillé la cervelle, il sait plus trop qui il est, les flics le suspectent du meurtre, il s’acharne à enquêter lui-même…
Bref, ça part dans tous les sens, d’autant plus que le mec à travers des yeux duquel on suit l’histoire déraille un peu – on aura d’ailleurs droit à quelque pseudo twists où sa mémoire ou ses facultés de perception seront remis en question (j’écris « pseudo » car ils ont le bon goût de ne pas s’imposer comme une vérité mais de laisser planer le doute). D’autant plus également que le zapping stylistique est de mise, pas innocent dans le doux sentiment de dérapage incontrôlé ressenti par le spectateur : si cela aurait pu être intéressant pour raconter les divagations d’un homme perdu, à travers notamment des sortes de « boucles », cela se révèle au final trop peu maîtrisé pour être solide.
Du coup, ce sont les passages typiquement song-il-gonesques qui convainquent, en particulier lorsqu’il retrouve la mélancolie de Flower Island, et qui poussent à se dire que malgré tout, si ce film est effectivement passé à coté de quelque chose il n’est pas passé loin.


Feathers in the Wind (2005)

Feathers in the Wind est, sous son apparence très lisse, un drôle de petit film. Pas qu’il soit extravagant (sa drôlerie ne remet absolument pas en cause le coté lisse), mais il entretient avec le genre de la comédie romantique des rapports assez particuliers. Jugez plutôt : un bonhomme se rend sur une petite île pour y retrouver son ex petite amie. En effet, il y a 10 ans ils s’étaient fait la promesse de s’y retrouver. Archétype de la romance / comédie romantique post My Sassy Girl. Pour enfoncer le clou il y a du piano, du tango et une time-machine, une autre histoire de grand amour en arrière plan, etc… Pour autant, on ne peut pas dire que Song Il-Gon aillent dans la même direction que les innombrables romances (plus ou moins drôles / larmoyantes / nunuches, mais souvent assez mauvaises) qui fleurissaient à l’époque. C’est assez mélancolique, un peu à la Flower Island soft en fait (le coté insulaire doit jouer). C’est surtout bien mis en scène, d’une manière aérienne propice à mettre en valeur personnages et paysages – pas encore tout à fait débarrassé de caractéristiques « film d’auteur qui fait une romance sans y toucher », mais au moins est-ce bien fait.
Cela dit, on est bien loin de l’anti-romance à laquelle on pouvait s’attendre, qui prendrait les codes du genre à rebrousse poil (au contraire la fin est à ce sujet archétypale au possible, too much à mon goût d’ailleurs), non, c’est juste que Song Il-Gon y fait son nid.


Magicians (2005)

Du quatrième film de Song Il-Gon, il existe deux versions. La première de 40 minutes est une commande du Jeonju Digital Project (une initiative du festival de Jeonju qui chaque année depuis 2000 produit trois moyens-métrages dans ce cadre ; le résultat est aléatoire mais on y trouve des choses chouettes, Haze de Tsukamoto Shinya par exemple) ; une seconde version plus développée de 96 minutes fut réalisée par la suite. Le film étant dans les deux cas composé d’un unique plan séquence il ne s’agit pas de deux montages différents mais d’une prise entièrement nouvelle. Je n’ai personnellement vu que la version courte, mais faisons avec.
Dans le cadre du Digital Project, Magicians fait vraiment figure d’air frais : quand vous vous êtes enfilé tout une série de films pour les réalisateurs desquels « tourner en numérique » signifie visiblement « faire un film de pauvre » (et/ou un documentaire), je vous assure que ça fait du bien d’en croiser un qui s’empare du support de façon pertinente ! (soyons honnête, pris chronologiquement le premier film intéressant de ce point de vue est le Digital Search de Park Ki-Yong, qui décidément fait des choses bien en vidéo). Song Il-Gon décide donc d’exploiter la possibilité offerte par le numérique de filmer d’une traite de longues séquences. C’est tellement évident qu’on se demande pourquoi il a fallu attendre six ans avant qu’un film ne s’y essaye…
Mais le mieux dans l’affaire, c’est que Song Il-Gon ne s’en contente pas (à vrai dire au début j’avais un peu peur de me retrouver face à un truc réalisto-chiant) et trouve le moyen de sublimer son procédé de mise en scène avec pas mal d’audace : en théorie un plan séquence signifie unité de lieu et de temps, Song casse ce principe en créant un espace fantasmagorique et quasi abstrait où il s’autorise à procéder par flash-back successifs. Ainsi le plan unique est composé de plusieurs séquences. Et c’est très joli !

  • Titre : Flower Island / Spider Forest / Feathers in the Wind / Magicians
  • Titre original : 꽃섬 (ggotseom) / 거미숲 (keomiseop) / 깃 (git) / 마법사들 (mabeobsaseul)
  • Mise en scène : Song Il-Gon
  • Pays : Corée du sud
  • Série d'articles : N films de...

§ 2 commentaires sur “Song Il-Gon”

  • Gilles says:

    Pour la précision, Le dernier film de Song Il-gon, Dance of Time, est en effet un documentaire sur la danse cubaine, dans une approche historique à ce que j’ai cru comprendre. Et il est sorti la semaine dernière.

    J’ai aussi entendu dire qu’il était sur un projet un peu plus commercial, avec un gros tonton du cinéma coréen. Donc je sais pas trop ce que ça va donner, je n’en attend pas grand chose spécialement, mais j’espère que si ça marche, ça lui donnera la possibilité de faire d’autres trucs intéressants.

  • Pierre says:

    Un des réalisateurs coréens les plus intéressants du moment, à condition qu’il arrive à faire ses films (on restait sur notre faim depuis 2005, heureusement qu’il est de retour). J’aimerais aussi beaucoup voir ses courts.

    Je suis tombé sur ces deux interviews :
    http://www.filmfestivals.com/c.....t_id=22288 (à propos de Flower Island)
    http://www.acc-rouen.com/agora.....n.html#2;2 (beaucoup plus récent, il parle de ses projets à la fin)

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