Rub Love (Lee Seo-Goon, 1998)

La voilà enfin ! Il m’en fallait bien une parmi tous ces films coréens pas connus, une bonne petite série B comme je les aime. Et pour le coup cette appellation n’est ni dépréciative ni condescendante, puisque toute fauchée et kitch soit-elle, cette série B diablement étonnante est réjouissante à plus d’un titre. Et oui ! D’ailleurs c’est souvent dans les petits films qu’on fait les grandes surprises, non ? Pour le reste, Rub Love est le premier (et pour l’instant dernier, presque dix ans après le méfait, ça commence à sentir le sapin) film de Lee Seo-Goon, l’année d’avant scénariste du 301 302 de Park Chul-Soo – le réalisateur de Bong-Ja et éditeur du DVD de Rub Love (en gros une personne qu’il fait pas bon pour lui si je le croise), comme quoi le monde est petit.
Par contre, pestons tout de suite contre l’édition DVD (celle chez Park ChulSoo Films, la seule à ma connaissance [1]) de toute évidence indigne d’un tel film, et qui malheureusement nous empêche de l’apprécier pleinement. Car au-delà d’une image pas vraiment clean (bien que 1, cela ne soit pas si grave et 2, je soupçonne la photo originale d’être déjà crade) le film se voit surtout recadrer, de façon plutôt sauvage qui plus est. Et si ce genre de désagréments honteux ne pose finalement pas trop de problème pour des navets comme Truth or Dare, il en est tout autrement pour un film qui, comme on le verra, tire à priori plutôt bien parti de l’espace de son cadre (rien de plus évident lorsque des personnages se trouve totalement décadrés d’un coté et de l’autre de l’écran). A partir de maintenant ça tient de la spéculation, mais un peu d’imagination permet de 1, reconstituer l’idée de certains plans qui manifestement doivent bien fonctionner dans leur format 1.85 original et font souvent preuve d’idée et 2, passer outre ce handicap pour apprécier tant bien que mal le film à sa juste valeur.

Alors ça se passe visiblement dans le futur, même si je me rappelle pas qu’une date soit précisée, mais dès le début, pendant le générique, un spot télé nous apprend la bonne nouvelle : un scientifique serait en train de finaliser la mise au point d’un sérum permettant de supprimer certains souvenirs, la grande classe. Pour la même occasion, l’image se met en quatre pour nous convaincre qu’on est bel et bien dans le futur. Mais budget de toute évidence hyper rikiki, pas question de se faire construire une cité du futur en images de synthèse par ILM. On a donc droit à une esthétique science-fictive low-tech, un futurisme à peu de frais consistant pour une bonne part à augmenter la luminosité de l’image et à pousser certaines couleurs bien craignos (rouge, vert,…) pour noyer le tout dans une luminosité blafarde. Le tout associé à quelques touches sinoïsantes retro (les fringues de la fille, le motel, la boite de nuit,…) qui, chez les plus déviants d’entre nous, font immédiatement penser à un Wong Kar-Waï converti au cyberpunk basse-définition et perverti par les gémissements de film porno filtrant à travers les cloisons du motel (gémissement dont on découvrira, comme dans un hors-texte, la provenance complètement déviante). On est pas loin en effet d’une version « rough » de 2046, débarrassé de ses oripeaux de film de riche (photo de Chris Doyle, musique jazzy et semelles compensées lumineuses) pour épouser le parti de l’enterrement vivant esthétique volontaire, dans une débauche de ce que sans jugement de valeur aucun nous appellerons un mauvais goût consommé, rappelant même parfois l’esthétique radicale d’un Nam Ki-Woong (réalisateur de Teenage Hooker became a killing Machine in Daehak-Roh, plus grand pornawak filmique que la Corée ait jamais produit). Alors forcément, ça ne plait pas à tout le monde. Mais comme je le dis souvent (et il n’y a pas si longtemps le faisait rapidement remarquer à propos du dernier film de Fujiwara Kei) en matière de cinéma l’efficacité d’un effet spécial ou d’un parti pris esthétique n’est pas forcément corrélée à la finesse de sa réalisation, mais peut pourquoi pas trouver sa singularité dans le refus du réalisme, souvent privé de matière et acceptisé – malheureusement la norme de nos jours, que cela soit en science-fiction ou en animation, à l’exception notable que quelques films comme Sin City. Alors oui, je l’affirme sans honte, Rub Love est kitch, mais Rub Love est beau ! Parce que finalement le beau est toujours bizarre (comme dirait mon pote Baudelaire) et que titiller les rétines avec un objet qui a tout pour nous les arracher c’est plus stimulant que l’académisme lisse. Dommage juste que cette voie ne soit trop souvent un refuge par défaut pour petits films sans budget – mettons quand même les choses à plat, le résultat est loin d’être à chaque fois à la hauteur, et alors bonjour le ridicule. Mais ici, convoquant une esthétique pseudo futuriste immédiatement connotée (rangée dans nos gentilles cervelles juste à coté des jeux vidéos 80s et du Minitel), Rub Love se pose d’emblée comme objet pulp et poseur – une démarche similaire sera utilisée (pour une toute autre ambiance, beaucoup plus sérieuse) dans le très chouette Nabi de Moon Seung-Wuk, autre grand film de SF coréen fauché (détail amusant, il est comme Rub Love centré sur une « invention », ici un virus, qui efface la mémoire) qui déploie lui aussi tout un attirail de mise en scène, du travail sur la photographie au choix des environnements en passant par le cadrage et le mixage audio, pour évoquer un monde futuriste (avec brio qui plus est), se payant même le culot de montrer un banal avion de ligne comme d’autres auraient filmé une navette spatiale ; c’est beau, iconoclaste et couillu.

C’est donc l’histoire de Cho, un dessinateur de bandes dessinées qui vit dans un motel un peu pourri, et qui comme par hasard tombe follement amoureux de Mina, sa voisine de palier. Il la prend en filature jusqu’à un club où – horreur ! – il la surprend en train d’assassiner un homme. Car la belle est une tueuse à gage (redoutable, on n’en doute pas une seconde), ce que nous autres spectateurs omniscients savions déjà, l’aillant vue dézinguer un couple de danseurs dans la (très jolie) scène d’ouverture. Un peu pris au dépourvu (on le comprend), le jeune homme n’a d’autre réaction que de lui avouer son amour, donnant lieu à un instant bizarrement comique, totalement absurde et déplacé. Elle n’en a un peu rien à foutre de sa déclaration, mais se résigne à le laisser l’accompagner. Ainsi, la première partie de Rub Love est bien plus proche du buddy-movie que de la romance, et en attendant un événement qui changera le cour des choses le jeu consiste surtout pour la tueuse à s’accommoder de cet encombrant prétendant qui tient souvent du gros boulet de service. Un méga twist de la mort plus tard – plus sérieusement, la narration de Rub Love a quelque chose de totalement négligée, de telle manière qu’un changement assez radical de la dynamique du film, un effacement même, n’est jamais présenté comme exceptionnel – et le film prend enfin un ton de film d’amour (enfin !) dans lequel tout irait pour le mieux si cette idylle n’était pas peu à peu envahie par la mélancolie et le pathétique. En passant, je trouve cette rupture amener de façon plutôt futée, mais d’une certaine manière d’une déconcertante simplicité : la première partie était portée par le personnage de Mina, qui ne pouvait vraisemblablement pas céder la place à Cho, loser fini : reste alors à la priver de volonté (d’une façon parfaitement artificielle, mais c’est pas grave) pour laisser la place à un nouveau moteur narratif.

Alors comme je viens de le faire remarquer, Rub Love fonctionne de façon fort négligée, avec un scénario à la marabout bout de ficelle accueillant à l’occasion parfaitement bien de nouveaux éléments avec une bienveillance je-m’en-foutiste. Et c’est peut-être la que le bas blesse un peu, Rub Love manque d’un véritable rythme – même si c’est finalement anecdotique, et que le film étant court on se laisse facilement porter (et que c’est le genre de chose qui me gênent moins que d’autres) – qui aurait rendu le film plus dynamique.
Reste que Rub Love recèle de petits plaisirs comme je les aime et fourmille de bonnes idées. J’ai déjà évoqué son humour pince-sans-rire. « Sans rire » et pour cause, puisqu’il semble parfaitement étranger au film (dont la réalisation fait comme si de rien n’était, ce qui renforce encore l’OVNIisme de cet humour qui semble sorti de nul part)(j’invente des mots si je veux), en totale rupture de ton avec la fausse froideur sophistiquée dont se pare le film. C’est particulièrement vrai lors du passage dans l’hôtel qui, osons le dire, devient du n’importe quoi, dans une mise en scène burlesque qui s’ignore. Signalons au passage quelques gadgets de mise en scènes très rigolos, comme toute une série de jeux avec des miroirs – c’est pour le coup assez gratuit (mais en parfaite adéquation avec l’ambiance chinoise en toc) mais c’est le genre de trucs que j’aime – ou encore cette scène ou la conversation est couverte par le bourdonnement d’une mouche – une grosse mouche horripilante en images de synthèse mal réalisées, aussi embêtante visuellement qu’auditivement… bref, un petit bonheur de mocheté visuelle, énervante au plus haut point. On est d’ailleurs pas bien loin (toute proportion gardée, mais y a de l’idée), dans l’utilisation de ce genre d’artefacts étranges au sein du film, du très grand Resurrection of the little Matchgirl de Jang Sun-Woo (film lent, je-m’en-foutiste et détraqué devant l’éternel).

Je ne m’attarderai pas sur quelques beaux moments de mise en scène (bien foutue, mais malheureusement entachée par le recadrage subi) pour toucher un mot de la dernière scène qui finalement concentre toutes les qualités du film décrites plus haut. Ce gun-fight totalement absurde dès l’origine (puisque les assasins se trompent de cible) et persistant dans cette absurdité (les tueurs qui, une fois la mauvaise personne descendue, se confortent dans leur erreur en pointant son soi-disant désordre mental, sa psychopathologie même !) est peut-être la plus belle réussite humoristique du film (peut-être justement car elle n’en a pas l’air), mais fait aussi intervenir son plus beau mécanisme de mise en scène, un (double) split-screen (alors forcément, le recadrage y est d’autant plus évident, l’équilibre du plan y est encore plus détruit, et tel quel le résultat est très moche ; ce qui n’empêche pas de reconstituer les morceaux d’image et de se rendre compte que ça fonctionne) montrant tour à tour ou simultanément trois point de vue, dont celui de Mina (la véritable cible, à coté de laquelle tout le monde passe à coté) assise sur son banc, en plan fixe et les yeux dans le vide tout le long de la scène, indifférente à la tension qui peut régner dans les autres parties d’écrans. Et c’est finalement sur elle que le réalisateur va se focaliser, laissant l’action se dérouler en hors champ (ayant assez du son pour saisir ce qu’il s’y passe) comme si, absurde de toute façon (comme cet amour qui a tout déclenché), elle n’avait en fin de compte pas grand intérêt.
Une fin étrange, qui eu été noire et désespérée sans la nonchalance que s’acharne à revêtir le film, mais qui pour le coup ressemble (et le film avec) à une gigantesque farce, gratuite, lointaine et sans conséquence. Une farce que je ne peux que vous recommander, car belle et classe, malheureusement entachée d’une édition DVD qui confine à l’attentat. Espérons qu’un éditeur sérieux et soucieux de l’intégrité des œuvres veuille bien le sortir de l’ombre un de ces jours.

[1] faux : je viens de voir ça, le film sort (pile poil maintenant) dans une édition japonaise à priori en 19/6 « letterbox » ; pouvons-nous espérer qu’il soit au format ? (à défaut d’avoir des sous-titres compréhensibles)

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