Rehearsal (Kang Jeong-Su, 1995)

Premier film de ma sélection de films coréens pas connus, Rehearsal est apparemment le troisième film de Kang Jeong-Su, réalisateur que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam et qui ne semble d’ailleurs pas vraiment prolifique. Et pour une entrée en matière, c’est une bonne surprise (c’est le genre de film avec lesquels on ne sait pas trop à quoi s’attendre), et je pense que je vais essayer de jeter un oeil à ses autres réalisations (j’ai d’ailleurs son dernier film en date, Run 2 U, sur ma pile et à vue de nez ça a l’air cool [1]).

Rehearsal c’est l’histoire de Kim Min-Soo, homme de main d’un petit mafieux local. C’est un dur, du genre à cinq contre un il rétame tout le monde, et son boulot, c’est de prendre l’air méchant pour faire cracher aux mauvais payeurs l’argent qu’ils doivent à son patron. Un jour qu’il s’emploie consciencieusement au racket d’un patron de théâtre, il y croise Seung-Hye, une actrice de la troupe. Elle est plutôt jolie gosse, et ni une ni deux voilà notre bellâtre qui la prend de force dans les toilettes. Mais visiblement elle aime ça et en redemande, puisque les deux tombent amoureux l’un de l’autre. Et voilà donc nos deux tourtereaux, auparavant chacun doué dans son domaine, qui délaissent leurs activités principales au nom de l’amouuuuur ! Ce qui n’est pas sans poser de problèmes, puisque Seung-Hye a été repérée par une metteuse en scène réputée pour jouer le rôle principal de Hiroshima mon amour, et que de son coté le patron de Min-Soo commence à ne plus trop le voir d’un bon oeil. Sans compter que le coté ours mal léché du bonhomme commence à refaire surface, et le voilà qui se remet à laisser traîner des cannettes de bière vides par terre et à fumer dans la salle de bain. Ça va chier !

Dit comme ça, je vous l’accorde, ça fait un peu peur. D’ailleurs, le générique lui aussi fait peur : un gars et une nénette qui baissent, le tout avec l’image en couleurs inversées (si si, vous connaissez, c’est le truc sur votre téléphone portable qui permet de faire des photos en faux négatif), ça fait quand même furieusement penser à un type qui découvre les effets spéciaux numériques mais qui sait pas quoi en faire. Donc voilà, pendant une ou deux minutes je me suis préparé au pire.
Pourtant, le premier plan m’a de suite rassuré. Un des plus beaux du film faut dire, un plan séquence très bien composé, parcourant l’appartement de Min-Soo et suivant son réveil. Un petit plan d’insert plus tard, la deuxième scène – une baston brutale et brutalement amenée – laisse elle aussi présager du meilleur pour la suite, autant que la troisième (avec entre les deux une transition très astucieuse, soit dit en passant) qui met en scène Min-Soo et son boss. En bref, trois scènes plutôt belles (et qui plus est chacune dans un registre différent) et qui mine de rien, en deux minutes à peine, mettent parfaitement en place le personnage : solitaire, brutal et ne trouvant d’autre objet de satisfaction que son rôle de toutou pour le parrain du coin.

Pour autant, Rehearsal est handicapé par quelques défauts, pas forcément super graves, mais gênants quand même. Non des moindres est son acteur principal, dont le charisme et le jeu n’ont d’égal que ceux d’une huître. Certes c’est pas encore Steven Seagal, mais il s’y applique. Disons que dans le genre bel homme viril et fort (les standards d’y a dix ans, avant que la mode ne soit aux éphèbes androgynes) c’est typiquement le type d’acteur à se retrouver dans des actioners de seconde zone et/ou dans des productions érotiques – ce qui en fin de compte, avec deux trois réserves et sans aucune connotation péjorative, pourrait bien définir Rehearsal. Sa partenaire, sans faire d’étincelles, s’en tire déjà mieux.
Un petit mot aussi du scénario, puisqu’il s’agit de la deuxième faiblesse du film. Il est assez classique et finalement assez anecdotique, son propos se limite au trivial, mais comme je l’ai souvent dit ici, on s’en fout un peu. Le problème vient de certaines incohérences ou facilités d’écriture un peu fâcheuses. Passe encore que la demoiselle soit séduite après avoir été baisée debout contre le mur des chiottes publiques – quoi que dit comme ça… – mais on aura par contre un peu du mal à saisir les motivations du mafieux – Min-Soo lui a manifestement emprunté un peu sa meuf (une autre), mais pourquoi quand ils se font face il lui reproche simplement de se laisser aller à une histoire de fesses avec une autre ?

Rehearsal est donc bien sauvé par sa mise en scène, très plaisante sans en faire trop et assez sophistiquée malgré tout. La photo ne paye pas de mine, mais reste très correcte – voir même plus, par exemple les scènes théâtrales et leurs couleurs acidulée qui tranchent avec le reste du film –, d’autant plus que la (présumée mauvaise) qualité du master comme celle du DVD doivent sûrement lui filer un coup (même si dans le genre on a vu franchement pire). Idem du cadre, qui dans l’ensemble sait se faire oublier – c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai du mal à affirmer (même si quelques rares éléments le laissent penser) si oui ou non le film a été recadré (présenté en 1.33 alors que la KMDB annonce 1.85), le tout ne brillant pas forcément par son audace mais demeurant parfaitement cohérent (ce qui me laisse à penser que c’est bien le format original, enfin passons, s’il est recadré de deux choses l’une, le cadre original est boiteux et/ou le pan&scan est bien foutu, ce qui est douteux de la part d’un éditeur HK). Quoi qu’il en soit, l’intérêt de Rehearsal tient bien plus dans sa gestion des niveaux de plan et à la manière avec laquelle la caméra va passer de l’un à l’autre. Celle-ci se fait d’ailleurs toujours mobile et fluide, ce qui ma foi est bien agréable, et permet à la mise en scène de ne jamais s’afficher, quelque soit parfois sa sophistication, de manière ostentatoire ou artificielle. De nombreux plans (séquences) vont donc opérer des va-et-vient entre les niveaux de plan et les différents éléments, un peu à la manière d’une double hélice si vous voyez ce que je veux dire (l’un passe devant, l’autre passe derrière, ainsi de suite, il y a un sorte de jeu de cache-cache au coeur de la séquence). La première scène dont j’ai parlé plus haut est bâtie sur ce principe, de même que par exemple les deux scènes de représentation au théâtre, qui alternent les prestations des différents acteurs au cours d’un petit travelling latéral (ainsi, s’il y a « va-et-vient », il n’est pas du fait de la caméra, qui progresse toujours dans le même sens, mais des acteurs qui se déplacent, sortant et entrant dans le cadre). Voilà donc une mise en scène qui sans prétention donne incontestablement du volume au film.
Et en fin de compte Rehearsal est un film qui, malgré un acteur de la finesse d’un rhinocéros et un scénario pas toujours très clair, s’en tire plutôt pas mal. Car si le film se suit finalement sans ennui, c’est entre autres grâce aux qualités de sa mise en scène qu’il se distingue, ce qui entre nous me donne quelques espoirs quand aux autres films de son réalisateur.

[1] entre temps j’ai pu voir ce fameux Run 2U, et en fait c’est pas si cool que ça – assez semblable à Rehearsal dans sa structure, mais totalement asseptisé (une version commerciale allégée en quelque sorte)

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