Redacted (Brian De Palma, 2007)

Dans les dortoirs de la base un soldat filme ses compagnons ; l’un d’entre eux lit un livre ; il lui demande ce que c’est, de quoi ça parle. Le titre fait mention d’une ville irakienne, mais le livre n’a rien à voir ; c’est une pratique courante, dit-il, avant de conclure « on ne juge pas un livre à sa couverture ». Et même si l’homonymie fonctionne moins bien en anglais (si « to cover » peut bien vouloir dire « couvrir » au sens journalistique, le substantif est « coverage » et non « cover » comme celle d’un livre) cette phrase semble contenir la part la plus intéressante du propos de Redacted : tout ce dont on dispose (nous, l’opinion publique) pour juger d’une guerre et de n’importe quel événement c’est sa couverture médiatique, et rien d’autre. Alors Redacted s’attache à explorer la frontière entre ce qui est montré et ce qui reste caché, et à dévoiler l’existence, sous la couverture, de toutes les pages.
Le film est tiré d’événements réels, mais comme l’indique l’inscription légale de rigueur au début du film, « toute ressemblance patati patata » ; une hypocrisie dont De Palma semble se jouer avec ironie, puisque ce texte se trouve progressivement biffé, puis simplement effacé, pour ne laisser que quelques lettres, qui formeront le titre. Une manière de souligner que le film lui-même est part de la « couverture », ce qui est passé à travers à travers le spectre de la censure ? Curieux aveu d’échec, mais après tout le film s’inspire d’une des rares affaires (un peu comme celle d’Abou Ghraib) ayant émergé sur la place publique, et ne dévoile rien sur le plan factuel (et on ne lui demande d’ailleurs pas). Mais si Redacted ne révèle que ce qui est passé à travers les mailles du filet et se trouve peut-être lui même un objet édité/censuré (« redacted »)(ce qu’affirme De Palma au sujet des photographies concluant le film, présentes dans le montage vu en salles et dont je reparlerai, que Magnolia Pictures aurait un premier temps supprimées, pour raison politique affirme le premier, pour raison juridique se défendent les seconds ; que dans la version visible en salle elles soient traités de manière à ce qu’on ne reconnaisse pas les visages donne du poids à cette deuxième raison, mais ont-elles finalement été montrée aux USA ?), redacted (« redaction » est aussi l’acte de rassembler le produit de plusieurs sources et auteurs)(promis, fini de jouer avec les mots) signifie aussi (et à mon sens, surtout) le procédé mis en oeuvre par De Palma pour écrire son film, y agglomérant toute sorte de contenus disparates : films tournés par les GIs, documentaires, spots d’information, caméras de surveillance, reportages de journaux télé, vidéos Internet, enregistrements d’interrogatoire,…

Ça se passe donc en Iraq au sein d’une compagnie de GIs chargés de surveiller un checkpoint. Les gars sont un peu à cran, ils s’ennuient peut-être un peu, se sont des gros connards aussi et un beau jour ils décident d’aller violer une gamine un peu mignonne qui vit à coté du checkpoint  plutôt que de « se branler dans une chaussette » (je garde l’expression, car j’aime bien). Inspiré d’une histoire vraie donc, dont De Palma reconstitue les prises d’images.
Redacted n’en est pas pour autant un film à charge, même s’il a du mordant (et pas qu’un peu), et ne constitue ni une remise en cause de la présence américaine en Iraq (la question est soulevée par le biais des soldats, forcément) ni une attaque contre les troupes (même s’il met en lumière leurs exactions) et on lui est reconnaissant d’être nuancé et de ne pas faire du Michael Moore. Par contre il n’en tire pas moins à la sulfateuse sur le traitement médiatique qu’est fait de la guerre, sur la complaisance des média, ainsi que sur l’aveuglement maladif de ses compatriotes. Dans la dernière scène (avant les fameuses photos), de retour au pays un des soldats impliqués (il n’a pas participé mais y a assisté, tentant parfois de s’interposer et de raisonner ses camarades mais ne sachant que faire) se voit pressé par ses amis de raconter une anecdote de la guerre, il refuse un premier temps puis décide de leur raconter ce qu’il a vu : et alors qu’il termine son récit et s’effondre en pleurs les autres (restés au pays) n’ont d’autre réaction que de s’exclamer « reprends-toi, on est là pour célébrer le retour d’un héros » et d’applaudir. Ecoeurant.

On se dit parfois que De Palma en fait trop, qu’il exagère. Par exemple lorsqu’il fait tirer ses soldats sur une voiture, blessant à mort une femme enceinte – le truc larmoyant au possible. Pourtant cet événement (comme la plupart de ceux décrits dans le film) trouve rapidement sa justification et son intérêt, dédouanant presque le réalisateur de son racolage sentimental. Si le chauffeur roulait vite à l’abord du barrage c’est justement pour conduire sa femme à l’hôpital. Mais une voiture qui va vite, qui ne s’arrête pas quand on lui fait signe, c’est une voiture suspecte, non ? C’est marqué partout qu’il faut ralentir, s’arrêter, sortir de la voiture. 50% des irakiens sont analphabètes et incapables de déchiffrer les panneaux. Pas plus que les soldats américains comprennent les personnes qu’ils ont en face d’eux. Redacted pointe du doigt l’incompréhension mutuelle qui entoure la présence des troupes et les noeuds stratégiques que sont les checkpoints, alimentant une méfiance et un état de stress permanent, aussi bien du coté des civils irakiens que des militaires américains, une tension qui souvent dégénère sur un malentendu.
Il y a cependant des (un) instants où De Palma en fait trop, les fameuses et susmentionnées photos (authentiques) de civils irakiens tués par les troupes qui composent le diaporama de fin de film. Tout ça manque de subtilité (d’autant que cela avait déjà été montré dans le film) et sent même le racolage misérabiliste. Moi qui ne suis pas là pour pleurer sur l’injuste injustice du monde et me félicitait de la mesure dont, malgré son engagement, le film faisait preuve jusqu’à cette ultime fausse note – finalement, la version censurée (s’il ne s’agit que de ces images) est meilleure !

Mais si du point de vue politico-sociologique De Palma est exemplaire (il a été attaqué, mais à mon humble avis pour de fausses raisons, et par des intégristes du genre bornés), à l’image de Cloverfield (qui lui en plus était très con dans son propos) il est dommage que son point de vue particulier n’induise pas la réflexion sur la structure narrative qui devrait l’accompagner.
Techniquement il n’y a pas grand chose à redire, même si (comme pour Cloverfield encore) on chipotera toujours au sujet de quelques contrechamps de très mauvais goût sur une reporter qu’on se demande de quelle caméra sort l’image. Mais ces détails ne sont rien face à la résignation à adopter une structure de récit traditionnelle. Soyons honnête, le récit est savamment délinéarisé par différents inserts, et n’oublions pas que (contrairement, cette fois, à Cloverfield) le film est résultat d’un montage qui aura pour conséquence de dégraisser les sources vidéos originales pour ne conserver que l’intéressant et le signifiant. Il est toutefois toujours agaçant de voir notre caméraman se trouver présent la caméra allumée au moindre élément d’intrigue. Je sais, je malmène sexuellement des diptères.
Ils n’y a pas vraiment non plus de réflexion cinématographiquement impliquée (je me comprends) sur le processus de censure des média – j’avoue, j’ai pas trop d’idées sur ce à quoi cela pourrait ressembler, mais c’est pour ça que Brian De Palma est réalisateur et moi pas. Quoi que certains inserts pourraient trouver écho à cette problématique ; je pense à ceux qui utilisent des vidéos provenant d’Internet. Face au filtre idéologique imposé par les média institutionnels (et vous seriez bien naïfs de croire que la France est épargnée) Internet est en effet un lieu de diffusion alternative (plus ou moins) à l’abri des ciseaux du censeur où les voix dissidentes peuvent se faire entendre. On peut donc y voir les femmes des GIs en service faire part de leur inquiétude et relativiser l’enthousiasme général et l’héroïsation des hommes présents sur le terrain – n’en déplaise à la propagande hollywoodienne (cf Independance Day puisque c’est le premier qui me vienne à l’esprit) la famille moyenne ne se félicite pas d’avoir en son sein un héros mort. On y voit aussi, revers de la médaille, les vidéos de propagande islamiste et les soldats égorgés par les combattants irakiens. Mais Internet est surtout montré comme canal de diffusion alternatif ; c’est notamment par ce biais qu’un des soldats révélera l’affaire, sous la forme d’un appel à l’aide.
C’est à mon sens lors de ces séquences que De Palma appuie là où ça fait mal. Comme lorsqu’au détour d’une réaction d’internaute sur YouTube il s’en prend à l’industrie cinématographique « vous n’avez qu’à faire un nouveau film sur le 11 septembre, car tout le monde sait que la vie d’un américain vaut plus que celle d’un vietnamien, d’un afghan ou d’un irakien ». C’est probablement cette volonté de filmer à contre-courant et d’y aller frontalement à grand coup de rangers qui fait qu’un film de De Palma vaut plus que ceux des autres. Et pour conclure je reprendrai (j’espère ne pas me tromper dans la formule) une nouvelle fois les termes de cette internaute qui achève son intervention indignée d’une manière particulièrement rentre dedans, iconoclaste et belle : « Heil Hitler! You mother fuckers! »

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