[REC] (Paco Plaza & Jaume Balagueró, 2008)

Continuons à la suite de nos récentes pérégrinations au pays du cinéma sous inspiration télévisuelle et mettant en avant leur méthode de prise de vue, jusqu’à presque en faire un « personnage » du film, du moins un élément physiquement incarné (nous n’avons pas affaire à une caméra « abstraite » qui n’existe uniquement sur le plateau de tournage, mais bien dans l’action du film), et aucun doute que celui-ci fut le plus attendu de la série. Par moi en tout cas, car vous n’êtes pas sans savoir qu’ici on apprécie beaucoup le cinoche horrifique espagnol (ce qui ne m’empêchera pas de rappeler que L’Orphelinat c’est quand même très pourri). Et sans trop éventer le suspense, et sans nier les qualités du film, il faut encore avouer que sur ce plan là au moins [REC] déçoit. Toute intéressante soit l’idée, le cinéma en caméra embarquée peine à créer quelque chose de fondamentalement spécifique ; on en est même à se demander si rétrospectivement on ne devrait pas réfléchir à réhabiliter un peu The Blairwitch Project, film pourtant pas génial mais peut-être le plus convainquant de cette manière (i.e. il y a des questions de mise en scène à se poser).
Mais ne brûlons pas les étapes. Aux commandes nous avons donc Jaume Balagueró – réalisateur de quelques films épatants, dont Fragile – et Paco Plaza – réalisateur de films que j’ai pas vu mais dont on m’a dit le plus grand bien, comme Les Enfants d’Abraham –, bref la crème du jeune cinéma espagnol et rien que ça devrait intéresser au projet quiconque s’intéresse un tant soit peu au cinéma. Rajoutons que le film fut particulièrement bien accueilli aux festivals du film fantastique de Gerardmer, Sitges et Bruxelles, ce qui n’est pas forcément une assurance de qualité (encore une fois, l’inintéressant L’Orphelinat est couvert de prix) mais attise toujours la curiosité. Et d’un point de vue tout personnel, j’étais bien curieux de voir ce que pouvait donner un cinéaste dont j’apprécie particulièrement l’élégance des cadres et l’efficacité du montage (comme l’excellent travail effectué par ses directeurs photo) une fois privé de ces outils traditionnels de mise en scène.

On suit donc les pas de Angéla, délicieuse journaliste avec des couettes et des dents de rongeur (définitivement craquante donc)(ah c’est sûr que quand il s’agit de créer de l’empathie pour une moche y a tout de suite moins de monde qui se bouscule !), qui accompagnée d’un caméraman suit pour une télé locale une équipe de pompiers en intervention. L’opération de secours à la personne s’annonçait on ne peut plus banale, une N-ème grand-mère faisant un malaise et poussant des cris qui réveillent tout l’immeuble, mais dégénère lorsque la mémé devient hystérique et saute à la gorge d’un policier. Par dessus le marché, lorsque les pompiers tentent de sortir pour emporter le malheureux dans l’ambulance l’immeuble est condamné de l’extérieur par la police qui les empêche d’ouvrir les portes, leur intimant de rester calme, de se rassembler dans le hall et d’appliquer les instructions.

Voilà une situation intéressante : les personnages sont confrontés à deux menaces, plus précisément deux phénomènes incompris et incompréhensibles potentiellement agressif, le second les rabattant et les confinant à porté de menace du premier. Bien roublard comme j’aime. L’amateur du cinéma de Balagueró pense immédiatement à A louer dans lequel l’héroïne se trouvait déjà enfermée dans un immeuble et prise en chasse par une freak psychopathe, mais l’ajout d’une puissance extérieure quasi abstraite (elle n’est matérialisée que par des spots de projecteurs à travers les fenêtres et des messages de haut-parleurs, et bien entendu par les portes closes !) ajoute incontestablement un plus d’oppression – on pense cette fois (et j’en aurais fini avec les comparaisons) avec le brouillard de The Mist qui confine les gens dans la supérette et les amène à s’entredéchirer.
Du point de vue scénaristique [REC] propose donc quelques belles choses, même s’il faut reconnaître que le tout se fait dans le cadre d’un film d’épouvante et de zombie tout ce qu’il y a de plus classique, et qu’il y a peu de chances que l’amateur de film du genre soit surpris par son déroulement. On pourrait même regretter, je creuserai l’idée plus après, que les réalisateurs ne transcendent pas les figures du genre qu’ils empruntent, ainsi que leur imagerie plutôt classique, comme Balagueró avait pu le faire dans Fragile ou Darkness.

Ce que voient les spectateurs est donc, tout comme dans Cloverfield, ce que capte la caméra, et tout comme dans Cloverfield on peut s’indigner de ne pas voir ce parti pris de mise en scène réellement exploité. Relisez mon article sur le film de Matt Reeves, je pourrais reprocher quasiment la même chose à [REC]. Enfin, pas exactement non plus, il n’a pas la même mécanique de blockbuster catastrophe ricain (ni l’idéologie qu’il en transpire) et les divers points de détail que je soulevais sont moins flagrant : ainsi l’image de [REC] est bien moins « faussement amateur » avec ses cadres constamment cassés à 30° (et pour cause, le cadreur est un caméraman professionnel faisant en sorte de réaliser autant que faire se peut des images propres, ce qui évite visiblement de trop tomber dans le faux amateur peu convainquant) et il n’y a pas de micro-coupes au sein de la séquence par exemple (sauf lorsque la caméra est heurtée, ce qui permet au passage l’évolution des maquillages). Ce qui reste des points de détail.
Et même si ponctuellement les réalisateurs font preuve d’une certaine distance teintée d’ironie sur leur parti pris de mise en scène (dans les scènes d’introduction on voit la journaliste bafouiller et refaire des prises, puis conseiller à son cadreur de couper si l’interview devient chiante, deux procédés qui seront par la suite refusés au film) celui-ci n’est jamais véritablement l’objet (comme cela a pu l’être, d’une certaine manière même si je chipote aussi à son endroit, dans Redacted de Brian de Palma) d’un questionnement formel au delà de ses caractéristiques superficielles, par ailleurs plutôt brillamment exploitées. Alors je pourrais alors adresser à [REC] le même principal reproche qu’à Cloverfield : ne pas prendre en compte la spécificité de sa méthode de prise de vue d’un point de vue narratif ! Scandaleux ! (je ne vais pas me répéter, je vous renvoie donc à l’avant dernier paragraphe de mon papier sur Cloverfield) D’une certaine manière les réalisateurs en sont conscients et même le revendiquent, [REC] épouse volontairement une structure narrative traditionnelle. On pourrait alors sérieusement se demander ce qu’apporte la caméra embarquée au film.

L’apport est à mon sens clair, le film gagne en capacité d’immersion, en immédiateté – il y a d’ailleurs un passage assez troublant (quoique douteux sur le plan formel), lorsque nous voyons le caméraman rembobiner la bande, ce qui laisse entendre que le spectateur ne regarde pas la vidéo à posteriori comme dans Cloverfield ou The Blairwitch Project (il n’y verrait que ce qui y est effectivement enregistré) mais se trouve au contraire au coeur de l’action –, en authenticité et finalement en efficacité.
Dans le cadre d’un film d’horreur procéder en narration subjective (et non omnisciente suivant différents personnages et actions) réduit d’autant la compréhension de ce à quoi sont confrontés les personnages, ce qui dans le cas de [REC] s’ajoute à l’abstraction de la menace extérieure (bonne idée quoi) et à la fureur incontrôlable et inexpliquée des « zombies » cloîtrés dans l’immeuble (même si encore une fois on finira comme d’habitude par avoir des explications sur le pourquoi du comment). Cela permet aussi quelques jeux rigolos, ce que capturant la caméra n’étant pas forcément ce que voit le caméraman, ou encore en jouant avec le hors champ, les protagonistes qui bouchent le cadre et autres visions tronquées (la scène plutôt intéressante dans laquelle le caméraman espionne à travers une fenêtre entrouverte). Mais c’est en fait au niveau du son qu’on trouve les effets les plus sympas, contournant ainsi les possibilités limités dues à l’option de prise de vue (cela dit, les réalisateurs se foutent de notre gueule en affirmant ne pas avoir utilisé d’effets sonores ; je les défie de me présenter un être humain capable hurler de la sorte sans mixage par derrière !)(à ce sujet, ce qui serait plus grave, mon camarade de projection m’affirme qu’il a entendu une bande son additionnelle sur la fin du métrage, cela m’a échappé, la honte, mais si quelqu’un peut confirmer) par des coups de latte dans le micro (pendant des fameux coups de latte dans le trépied de La Secte sans nom !) qui donnent certains passages particulièrement inaudibles et oppressants. J’avoue aussi avoir bien aimer l’effet artisanal qui consiste pour le caméraman à se prendre les pieds dans des casseroles (ou un truc non identifié du même style).
Et il faudra aussi souligner l’efficacité des scènes de prise de vue en infrarouge, qui semblent un passage obligé du genre (on en trouvait déjà dans Cloverfield). Outre la texture d’image particulière, accentuant les teints blafards et autres yeux rendus translucides (l’effet sur le freak de la scène finale de [REC] est particulièrement réussi), la sensation de peur vient du décalage entre ce que capte la caméra (une image fantomatique) et ce que voit le personnage (rien, ou presque), et donc de sa dépendance vis-à-vis de sa caméra. Et là curieusement, l’option d’une vue en caméra subjective n’est pas la plus pertinente, au contraire. Une vue « à la troisième personne » (pour persister dans le langage vidéoludique) est beaucoup plus intéressante. Dans Frontière(s) de Xavier Gens qui contient lui aussi une scène d’obscurité vue à travers la vision nocturne d’une caméra (ça me fait mal de prendre ce très mauvais film en exemple, mais que voulez-vous c’est peut-être la seule bonne scène du film) l’effet de peur vient justement de cette confrontation entre l’arrière plan totalement obscur où se dissimulent des êtres uniquement révélés par l’écran du caméscope en premier plan – le même genre d’effet (un peu différent, la caméra révélant ici ce qui n’existe pas) est aussi utilisé dans La chambre du fils de Alex de la Iglesia et dans d’autres films que je ne vais pas non plus m’amuser à tous citer.

Mais Balagueró (je me concentre sur lui n’ayant pas vu les films de Plaza) a-t-il besoin de cet artifice pour être efficace ? Quand on a pu voir ses précédents films on est persuadés que non. Balagueró est justement un cinéaste à l’efficacité sans faille, même lorsqu’il utilise des schémas ultra usités (cf A louer), et dont l’impact purement viscéral des films ne peut être remis en cause. Il est donc probable qu’au delà de l’évident chamboulement esthétique il ne gagne rien de particulier à adopter ce style de point de vue – à moins que pour son prochain essai il ne se sorte les doigts du cul et adopte une narration spécifique (à la fin du film mon camarade de projection, encore lui, me parlait de Timecode de Mike Figgis qui, tout en ne jouant pas exactement sur le même tableau [1], est en effet probablement le film le plus intéressant de ce point de vue, et sans aucun doute celui faisant le moins de compromis à une narration classique).
On pourrait alors se demander ce qu’il y perd. Et c’est encore une fois évident. Dans [REC] le procédé formel semble vampiriser l’attention, au détriment d’une quelconque profondeur du film, qui n’est finalement qu’artifice superficiel (si on veut être méchant) ou mécanique immersive (si on veut être gentil). Je veux bien croire que les réalisateurs aient souhaité réaliser un film dont le but premier est de faire peur – même si personnellement je m’interroge vraiment sur la capacité du cinéma à faire peur ; je n’ai personnellement jamais peur au cinéma, bien sur je suis surpris et sursaute devant une porte qui claque mais vous m’accorderez que ce n’est pas cela, « avoir peur » –, mais il est un peu décevant de s’en contenter. On a parfois l’impression que, plus que les cinéastes, ce sont les spectateurs qui sont limités par le procédé de mise en scène, du moins supposés limités (ce qui est grave) ; est-ce pour cette raison que Plaza et Balagueró ont répugné à superposer à leur point de vue formel pouvant être déstabilisant une véritable profondeur, lui préférant un canevas narratif hyper classique ?
Rageant, puisque les plus grandes réussites du réalisateur (Fragile en tête) ne jouaient pas uniquement, loin de là, sur leurs caractéristiques horrifiques. Et si [REC] n’est à proprement parler pas un mauvais film (que ma relative déception ne me fasse pas aller plus loin que je ne le voudrais) sa forme semble agir comme un filtre au regard pourtant si particulier d’un cinéaste comme Balagueró – réduisant du même coup la portée du film, son impact émotionnel et sa portée symbolique. Un exercice formel est souvent à double tranchant et [REC] en est le parfait exemple : à refuser sa radicalité et à rester le cul entre deux chaises on perd souvent bien davantage que ce que l’on y gagne.

[1] pour les nombreuses personnes qui n’ont pas vu le film : Timecode est composé de quatre plans séquences projetés simultanément en split-screen et narre donc une intrigue en temps réel à travers quatre points de vue. Ce parti pris du temps réel se paye au prix d’un certain nombre de temps morts et autres passages à vide, tout de même limités par le fait que le spectateur peut se concentrer sur tel ou tel fil narratif, ce qui réduit significativement les trous.
Ici, le choix du plan séquence empêche le monteur de céder à la tentation de l’efficacité en coupant ce qui ne sert à rien, tentation qui n’a pas épargné les auteurs de Cloverfield et [REC]. Mais visiblement la radicalité est invendable.
[rien à voir ou presque, là j’ai presque fini ma chronique et je parcours le forum de Mad Movies où j’en vois qui ont été capable de trouver à [REC] des « gros moments de vide où on se fait un peu chier », alors que le film n’a pas vraiment de gras ! allez donc refourguer un projet radical comme celui auquel j’aspire à ce genre de veau !]

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