Rainbow (Gao Xiao-Song, 2002)

S’il est vrai qu’il cède parfois à la facilité en défendant des oeuvres qui, si elles n’ont pas toujours les faveurs des distributeurs et de la presse, sont reconnues, voire pire qu’il se laisse attirer par le fan-service le plus honteux vers des films indignes de son standing, l’Insecte Nuisible n’en oublie pas pour autant sa mission cosmique pour le bien de l’humanité, à savoir déterrer des trucs improbables mais sublimes que personne ou presque n’avait jusqu’à présent pensé regarder.
Choix surprenant aujourd’hui (un hasard malicieux plutôt), d’autant plus surprenant de ma part que le cinéma chinois et de Chine continentale tout particulièrement, vous le savez peut-être déjà, n’est à de rares exceptions près pas vraiment ma tasse de thé – le terme est même parfois utilisé ici pour décrire un film coréen réaliste social avec des mineurs leucémiques ! Mais passons, car point de cela ici.
Du peu que je sais à son sujet, Gao Xiao-Song est surtout connu en tant que musicien, que ce soit comme compositeur interprète, comme parolier ou comme producteur – dans le genre ballades pop gnian-gnian j’ai l’impression. J’aurais peut-être l’occasion de revenir sur la dimension musicale de ses films. Mais le bonhomme est un cumulard, puisqu’il aurait également touché à la littérature, à la pub ou au web… et au cinéma. Il réalise son premier film en 1999, Where have all the Flowers gone qu’il s’appelle, également splendide. Gao n’ayant pas que des potes au comité de censure, le film ne sort qu’en 2002, pour une raison qui m’échappe encore. Plus compréhensible peut-être (mais tout aussi débile) est l’interdiction de Rainbow, qui lui aussi restera trois ans dans les placards des autorités, puisqu’il se frotte aux guerres civiles et sino-japonaise durant les années 30, d’une manière peut-être un brin trop fantaisiste aux yeux de certains.

Ça se passe donc dans les années 30. Attention, résumé lourdingue d’intrigue tordue !
Twilight (« crépuscule »)(on verra que, même si c’est pas fondamental, les noms sont quelque peu symboliques ; j’utilise les traductions des sous-titres, mais en VO ils ont bien entendu des noms chinois… mais comme j’y comprends queud je vais me contenter de l’anglais), Twilight donc, est peintre et prof de peinture, du genre indécis se laissant porter par le destin. Ainsi il laisse les événements autour de lui gouverner sa destinée ; c’est ainsi qu’il se voit embarqué par ses étudiants dans la guerre civile. Blessé, il dérive jusqu’à Shangri-la, un coin où il pleut beaucoup mais qui ne connaît pas la guerre, où il décide de s’installer définitivement. Il y rencontre notamment Twinkle (« scintillement » peut-être, même s’il me semble qu’il s’agit en réalité de l’« étoile »), le professeur du village, deuxième personnage de l’histoire. Un drôle de zig celui-là, du genre sympa mais particulièrement intéressé (il convoite sans cesse les possessions des autres, qu’il marchande en échange de service : il a ainsi dépouillé Twilight de son uniforme et de son arme en échange de son accueil dans le village). Twinkle est amoureux de Rainbow (« arc en ciel ») mais trop pauvre pour la demander en mariage ; il convainc donc Twilight de l’épouser, malgré le fait qu’il soit infirme et eunuque suite à sa blessure.
A ce stade du résumé, celui qui est un peu malin et se souvient du titre du film se dit que la miss Rainbow y aura une importance particulière, et il a raison ! Fille d’un notable et belle plante pour ne rien gâcher – par contre elle est née muette : sa défunte mère, pleine de sagesse, lui disait que comme ça elle peut se concentrer à jouer de son monstrueux et étrange violoncelle. Entre deux leçons de musique, la tête pleine de histoires que raconte son oncle, elle filtre le soleil de ses doigts dans l’espoir d’y apercevoir son chevalier servant, celui qui viendra sur son cheval blanc pour la sauver avant de mourir dans ses bras. Romantique la gamine. Mais pas tout à fait perdue pour la cause, puisque ce chevalier lui apparaît finalement en la personne de Sunshine (« soleil »), quatrième et dernier personnage, un étudiant en musique venant de Shanghai pour observer son légendaire violoncelle.

Grosso modo.
Vous savez que je suis mauvais pour résumer les films. Vous savez de toute manière également que l’histoire des films, je m’en fous un peu.
Cela dit, on ne pourra s’empêcher de trouver cette intrigue étrangement similaire à celle de Where have all the Flowers gone, le premier film de Gao : déjà on y voyait une fille confrontée à l’amour de deux hommes (trois ici), amis mais néanmoins rivaux pour son coeur. Par contre, si la situation est semblable, la comparaison s’arrête dès qu’on regarde la structure. Et pour cause, là où Where have all the flowers gone était délinéarisé à l’extrême, Rainbow est parfaitement linéaire. De manière très cohérente par ailleurs, car si le premier était affaire de reconstruction (ils ont fait le voeu d’oublier, ils recréent leur relation), le second est strictement une construction, une création, qui doit se présenter dans sa chronologie et son unité. La délinéarisation se situant peut-être bien sur un autre plan, mais cela serait spoiler trop tôt dans la chronique que de trop en dire – sans doute en dirai-je assez pour que ceux qui ont vu le film comprennent parfaitement ce que je sous-entends par là et pourquoi, malgré mon attachement profond aux narrations éclatées, avec le recul je ne souhaiterais pas le moins du monde que Rainbow se défasse de sa linéarité.

Cela dit, le film a beau être linéaire, ce n’est pas pour autant qu’il avance tout pépère sur des rails. Au contraire, fragmenté dans son rythme et loin d’être uniforme, le film débraye volontiers. Par exemple l’installation de Twilight à Shangri-La se présente sous la forme d’une dilatation du temps, par ellipses successives de plus en plus longues ; alors que quelques minutes après, lorsqu’il se marie avec Rainbow, le film resserre soudainement son échelle temporelle, fragmentant une journée en segments (matin, après midi, soirée,…) qui, de manière sous-entendue, se répètent à l’identique d’un jour sur l’autre. Ce que Gao Xiao-Song fait dans l’articulation de ces deux séquences, c’est pas uniquement prendre dans la seconde le contre-pied rythmique de la première, l’écoulement linéaire du temps devenant un écoulement cyclique, mais également son contre-pied conceptuel, de point de vue, puisque ce qu’il fait n’est rien d’autre que de montrer ce qu’il passait sous silence un premier temps : il montre l’ellipse. Par contre, s’il y a bien débrayage, le passage d’un mode narratif à un autre ne crée jamais rupture. Et pour cause ils n’expriment finalement que la même chose – ici, le même abandon dans le fil du temps –, dans un agencement complémentaire.
(de la même manière que le héros des rêves de Rainbow est la synthèse complémentaire de ses trois soupirants)(traduction : croyez-moi quand je vous dis que formellement ce film est splendide)

Un peu comme cette narration « linéaire mais pas tant que ça finalement », la mise en scène n’est qu’à moitié sage. C’est d’ailleurs une des choses fascinantes dans ce film, le caractère décomplexé de sa mise en scène, moins tapageuse que celle de Where have all the Flowers gone mais qui n’hésite pas à en faire qu’à sa tête, oscillant avec aplomb entre classicisme et incongruité. Et laissez moi vous dire que pour un film historique en costume, par essence ce que le cinéma a donné de plus coincé du rectum, ça fait franchement du bien, d’autant plus que c’est assez inattendu – si on m’avait dit qu’un jour j’aimerai un film historique en costumes avec une muette dans le rôle principal, fichtre j’y aurais pas cru une seule seconde !

Classicisme parfois, puisqu’il arrive que la caméra se pose un peu. Sans pour autant se retrouver verrouillée par le poids du genre (« l’histoire c’est sérieux, voyez-vous »), fort heureusement. Aussi un peu parce que certaines scènes peuvent paraître typiques et/ou folkloriques, passages un peu obligés. Je parle d’une scène de fête populaire et d’une scène de mariage. Deux scènes splendides par ailleurs – la première pour sa malice comme scène d’exposition, ainsi que pour ses mouvements de caméra, la seconde pour la manière avec laquelle, justement, elle sort d’un cadre rigoureux quasi documentaire pour imposer un point de vue pictural et abstrait.
A l’autre coté du spectre, on trouve des scènes à la limite de l’ostentation esthétique, incorrectes en tout cas. Outre le virage pas toujours aisé à négocier de l’utilisation d’une musique moderne de djeunz dans un film d’époque (un peu similaire à celle, quelques années plus tard, de la fille Coppola dans son film rose bonbon) et autres plans montés tête-bêche, je retiendrai les scènes de gunfight en vue subjective, à la manière d’un FPS, parfois carrément en changeant de point de vue de la première à la troisième personne en un même plan – dans un film historique qui plus est, quelle classe, quelle entorse au bon goût, quel pied de nez à l’académisme !
En tombant moins dans le cas particulier, en guise de remarque générale, je suis ébloui par la mobilité de la caméra – portée ou grutée, elle vole dans tous les sens – et la musicalité du montage – aussi précis qu’enlevé. Bref, le film s’envole souvent. Et – exploitation et conséquence sur le plan de la mise en scène des modes narratifs différents se succédant – pas toujours par les mêmes leviers : aussi bien Gao va faire couler son film par un long plan en steadicam que la scène d’après il va le hacher en enchaînant de courts plans décousus menés en voix off.

Mais petit retour en arrière dans la vision du film, la première chose qui frappe, bien avant de se rendre compte que le scénar et ses implications ne sont pas si évidents que ça à saisir du premier coup, c’est le travail sur la photo. La chose marquante est, bien qu’il s’agisse d’un film récent, la patine du film, qu’on croirait sorti d’un autre âge. La lumière y est sublime ; les couleurs en particulier sont incroyables, tout semble être fait pour accentuer l’éclat du rouge d’un coté, du bleu de l’autre, sur un fond jaunâtre brunâtre pas très folichon. C’est sans doute accentué par la qualité très approximative du DVD (qui a tout d’un bootleg)(vous n’imaginez pas combien j’ai galéré pour faire des captures d’écran pas trop floues), mais ces couleurs bavent jusqu’à en être spectrales. Elles fonctionnent parfois en aplats, ça en ressemble presque à du Gauguin (période polynésienne), un Gauguin qui travaillerait avec la lumière chinoise, bien entendu (le rapprochement ne me semble pas tout à fait à coté de la plaque, les tableaux de Twilight exposés au début du film semblent faire référence à ce genre de peintre). En tout cas la démarche impressionno-fauviste y est, celle qui consiste à non pas reproduire le modèle/réel, mais à en faire du beau.
C’est encore mieux quand ce travail des couleurs et des lumières est fait de manière dynamique. Tiens, y a cette scène, celle où on découvre Rainbow, une scène d’intérieur dans la maison de thé de son père, c’est assez sombre puis hop tout d’un coup l’arrière plan (où se trouve le personnage) est baigné de lumière. Non seulement c’est très jouli, mais ça enclenche aussi la dynamique de la séquence, où est exposée la rêverie de Rainbow pour son chevalier lui apparaissant dans les rayons de soleil. Mécanique similaire à la fin de la séquence du mariage – d’ailleurs les scènes se répondent sur le plan thématique : Rainbow y tentant de percevoir en Twilight son prince – lorsque quand elle fait ses premiers pas de danse ses pieds son accompagnés dans leur mouvement par un flot de peinture rouge. Mais je ne vais pas vous noyer sous les exemples.

Vous voulez savoir ce qui par dessus tout me touche dans ce film ? C’est que, à rebrousse poil de son caractère de film historique, Rainbow affirme et revendique la primauté de la fiction – que cela soit celle du fantasme ou de la création artistique – sur toute autre considération. Rainbow revendique cette liberté. Celle qui lui permet de faire entendre la voix des muettes ; de faire se retrouver, malgré la réalité du fait historique, des personnages ne s’étant jamais croisés ; de faire naître de leur rencontre une fille parfaite. Et/ou de prendre le problème dans le sens inverse, puisque ce n’est qu’à travers Rainbow que ces hommes dépasseront la banalité de leurs destins respectifs.
A une époque où un film sur deux arbore fièrement son « inspiré d’une histoire vraie », conclure son film par tout le contraire, « ceci n’a jamais existé », moi je trouve ça beau. Car ce qu’il se cache derrière ce « ceci n’a jamais existé » c’est bien « ceci n’existe que parce que j’ai voulu le créer et vous avez voulu le croire », faisant acte de foi en un imaginaire créateur qui ne soit pas à la remorque du réel mais qui au contraire le transcende.

§ 11 commentaires sur “Rainbow (Gao Xiao-Song, 2002)”

  • Guillaume says:

    et beh ! Jamais entendu parler de ce film avant de lire cet article il y a quelques minutes. Bon faut dire que le cinema chinois me donne la nausée dans sa grandiloquente propension à cumuler dans le misérabilisme social que Zola lui meme aurait trouvé peut etre un tantinet trop exagéré et larmoyant. Donc le cinema chinois, j’essaie d’éviter, et j’y arrive plutot bien. La preuve.
    Je vais te faire confiance et tenter l’expérience Rainbow. Et si je le vois avant le 31 ca me fera 2 films chinois cette année !!! la grande classe…. (le premier faisant indiscutablement partie de mes gros coups de coeurs 2009, ce qui n’est pas rien quand on sait que je deviens enthousiaste dès qu’il y a une japonaise en sailor suit qui fait du vélo)

  • Epikt says:

    C’est quoi le premier ?
    (moi aussi les jeunes filles en sailor suit qui font du vélo ça m’émoustille)

  • Guillaume says:

    Nanking Nanking aka City of Life & Death
    choix classique, j’admet, mais j’ai vraiment adoré.

  • MK says:

    ah, mais il est connu ce real maintenant. c’est même un peu l’icone de la nouvelle classe bobo des grandes villes cn.
    Si tu es riche et de droite, que tu n’assumes pas et que tu veux te la jouer underground de gauche, tu cites son nom et tu dis que t’as aimé un de ces films, ça passe np.
    NK, Nk était pas mal, ouais.
    Dtf, tout est mieux qu’Avatar.

  • Epikt says:

    S’il est si hype que ça, faudra m’expliquer pourquoi Where have all the Flowers gone reste indisponible depuis x temps (jamais pu mettre la main sur le dividi) et Rainbow uniquement en zone 1 (j’ai pas trouvé la moindre ref à un DVD chinois ou HK).
    Enfin, si ça lui permet de faire de faire d’autres films (aussi chouettes, bien sur) je prends.

  • yooy says:

    Impossible de mettre la main sur Rainbow. En zone 1 tu dis, mais tu l’as trouvé oùhouuuuu? Quant à “Where have all the Flowers gone”, je l’ai trouvé sur le web avec un double sous-titrage cantonnais/anglais ce qui est toujours un peu pénible… Tout ça nous renvoie à la distribution des films en DVD (parce qu’en salle j’ai arrêté de rêver).

  • Epikt says:

    Sur Amazon (ou envoie moi un mail). Comme Where have all the Flowers gone (c’est la copie du DVD que tu as trouvé) c’est en double sous-titrage anglais/chinois en dur, VCD staïle.

  • yooy says:

    oui, out of stock justement. Et queudale et peau de zob sur yesasia, ebay, etc. Bha, ça finira bien par tomber dans le Internet un de ces quatre.

    Rhâ, le VCD…

  • Epikt says:

    Nein, Nein, y a plein de types qui le vendent sur Amazon.

  • yooy says:

    Ha que ouais! J’ai de la merde devant les yeux, j’avais pas vu, merci

  • wootsuibrick says:

    ça m’a donné l’eau à la bouche… mais je ne suis ni de droite, ni riche. =)

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