Quatre films de Shin Sang-Ok

Mis à l’honneur par la rétrospective cinéma coréen à la filmothèque du quartier latin, Shin Sang-Ok (신상옥) est sans doute un des « vieux » réalisateurs coréens les plus connus en occident, pas forcément pour son oeuvre que personne ou presque n’a vue (un coffret DVD rassemblant plusieurs films a été édité il y a un ou deux ans, pour ceux qui voudraient rattraper leur retard) mais plutôt pour son histoire personnelle assez mouvementée, puisqu’il fut avec sa femme Cho Eun-Hui (qui joue dans la plupart – tous ? – de ses films, notamment les quatre présentés ici) enlevé par le Nord (ou s’y est réfugié, forcément, d’après la version officiel nordiste) et y réalisa un certains nombre de films – dont le plutôt chouette Pulgasari [1], à ma connaissance unique cas de coproduction entre Corée du Nord et Japon, avec une partie du staff de Godzilla – avant de réussir à s’enfuir pour les USA (où il produira quelques films de ninja).
Mais aujourd’hui c’est sa filmo sud-coréenne qui nous intéresse.

Le Riz (1963)

Le premier que j’ai vu, Le Riz, raconte l’histoire d’un soldat invalide (il a une jambe artificielle) qui rentre dans son village natal après la guerre et entreprend le projet de creuser un tunnel pour irriguer les champs qui depuis toujours sont bien trop secs pour pouvoir y cultiver du riz. Malheureusement son projet rencontre l’opposition de la chamane locale qui craint que le forage dérange les esprits et surtout du grand bourgeois de la province, par ailleurs père de sa fiancée (qui entre temps a été promise au fils d’un député pour aider à la carrière politique de son père), qui voit d’un bien mauvais oeil ces paysans entreprenants trouvant un moyen de sortir de la misère alors que jusqu’à présent il se faisait bien gentiment du beurre sur leur dos. Notre homme (le militaire boiteux) fera donc face avec naïveté mais droiture et abnégation à tous les obstacles, des pressions sur sa personne ou les ouvriers à l’inertie d’une bureaucratie rongée par la corruption ne s’intéressant qu’aux résultats électoraux. Avant que les gentils militaires fassent un coup d’État contre les politiciens véreux et viennent aider à la réalisation de l’ouvrage qui sera terminé dans la joie et l’allégresse.
Car si pendant un temps on ne sait sur quel pied danser devant la mauvaise image donnée des politiciens sudistes (qui vont jusqu’à accuser nos braves patriotes d’être des communistes !) ce dernier coup de théâtre (qui aurait été évident si on avait pris la peine, avant la projection, de s’informer de la date à laquelle le film a été tourné, soit deux ans à peine après le coup d’État qui installera le général Park Chung-Hee au pouvoir) en fait un franc film de propagande en faveur du régime militaire fraîchement instauré et de sa politique de valorisation des campagnes. Avec un petit goût de « vous aller vous cogner vingt-cinq ans de dictature militaire mais voyez comme avant vous creviez la dalle à enrichir des bourgeois parasites et maintenant vous êtes heureux en cultivant votre terre ». Le plus troublant sur la forme, c’est qu’on n’est vraiment pas loin de l’esthétique réal-socialiste des films de l’autre coté du 38e parallèle : valorisation de la force de travail et de la dévotion patriote, mais surtout des plans (entre paysans exhibant fièrement de grandes brassées de tiges de riz et femme volontaire qui casse des rochers au fond de la mine) qui rappellent curieusement l’esthétique des campagnes de propagandes soviétiques.
En fin de compte ça m’étonne pas que les rouges soient venu le chercher celui-là, il a du potentiel !

Jusqu’au bout de ma vie (1960)

Il est alors pas inintéressant de jeter un oeil à un film de Shin réalisé avant le coup d’État. Jusqu’au bout de ma vie par exemple, d’autant plus intéressant qu’on y trouve des figures similaires et les mêmes préoccupations, mais dans un cadre (à la fois dans la fiction, mais aussi du point de vue de la production) différent. On y suit donc déjà un soldat handicapé suite à une blessure de guerre qui malgré son invalidité et grâce à son opiniâtreté (un peu) et au soutien de sa femme (beaucoup)(le rapport entre les deux est d’ailleurs inversé dans Le Riz qui met en valeur la rectitude morale, le courage et la persévérance alors qu’ici le personnage masculin est bien plus « faible ») va mener à bien un projet pour venir en aide à ceux et celles qui ont souffert de la guerre. Ça, c’est la fin, ou presque. Avant il leur faudra surmonter de nombreuses épreuves (exil, mort de leur bébé, handicap, attirance de la femme pour un autre homme,…), le tout avec un ton très mélo.
Parce que le moins qu’on puisse dire c’est que Shin Sang-Ok ne fait pas dans la finesse, faisant endurer à ces personnages tout plein de malheurs dans tous les sens – jusqu’à l’intrigue secondaire de la soeur de l’amant de la femme (faut suivre) qui se suicide, prise de remords après avoir couché avec des soldats américains (osons alors une interprétation, ce passage fait fortement penser au couplet homme castré / femme violée, souvent réservée au Japon mais ici parfaitement transposable à l’occupation américaine en Corée)[2]. Mais notre bon couple survivra à toutes les injustices et restera fier et droit jusqu’à la mort.
*violons inside*

Samyong le muet (1964)

Samyong le muet est plutôt différent de ces deux premiers films – et autant le dire tout de suite, plus intéressant aussi.
Film historique à une époque indéterminée, disons « film en costume » : Samyong est muet et un peu simplet, serviteur d’une maison de nobles ; le fils de son maître se marie à reculons, délaissant sa nouvelle épouse (quand il ne lui tape pas dessus) pour aller batifoler avec une servante ; Samyong est de son coté subjugué par sa nouvelle maîtresse. Plus de guerre de Corée donc, plus de grands thème sociétaux non plus, plus de malheurs à grande échelle, juste une très classique histoire d’amour impossible. Mais sans pour autant tomber dans le gros mélo qui tache (contrairement à Jusqu’au bout de ma vie), même si ça reste un film triste et tragique. Un brin naïf aussi, sans doute à cause de son point de vue de personnage simple, mais c’est pas forcément gênant.
En fait, sans pour autant casser des briques, Samyong le muet est un film plutôt plaisant. Il lui arrive même de temps à autre d’être drôle. Et tente sans doute d’être parfois « tendre », même si de ce point de vue il me semble qu’il se prend ses quarante et quelques bougies dans les dents. En fait, un truc appréciable est qu’il soit filmé en scope. Pas que l’utilisation du format soit époustouflante (au contraire très quelconque), mais c’est tout de suite plus flatteur pour l’oeil, plus doux. D’autant plus que la réalisation de Shin Sang-Ok est beaucoup plus posée, voir même classique, que dans les deux premiers films que j’ai vu qui en voulant adopter un ton réaliste étaient plus âpres. Là au contraire c’est léger, s’autorisant même à l’occasion quelques escapades dans le domaine du songe.

L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère (1961)

Le dernier film présenté confirme cette intuition selon laquelle Shin serait bien meilleur lorsqu’il ne se frotte pas aux grandes destinées du peuple coréen, mais au contraire reste dans une histoire à échelle humaine. Autre histoire d’amour impossible, L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère est raconté par une petite fille dont la mère est jeune veuve et qui s’éprend, sans pouvoir afficher son amour au grand jour, de l’ami de son frère qui vient vivre dans la maison familiale. Semblable à Samyong sur le plan de la mise en scène et de l’ambiance qu’il s’en dégage, assez agréable donc. La plaquette de la rétrospective parlait d’un mélodrame (ça faisait peur) mais il s’agirait en fait bien plus d’une comédie romantique, ou de ce qui pourrait en tenir lieu dans une société traditionnelle confucianiste où il n’est pas question de batifoler dans les champs ! Et à mon sens c’est là que L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère trouve son originalité : la dimension comique et romantique passe à travers la fillette qui fait le lien entre les deux amoureux. Affranchie des convenances et des bonnes manières, exprimant tout haut ce que eux pensent tout bas et faisant pour eux les gestes qu’ils n’osent faire – ce qui n’est pas sans les embarrasser terriblement, source d’humour fonctionnant sur le décalage –, elle s’improvise entremetteuse avec son regard d’enfant et toute sa naïveté, mais aussi avec toute la liberté que les adultes soucieux des apparences s’interdisent. Ce qui est une idée d’écriture plutôt maligne et donne un film plein de fraîcheur, cultivant aussi avec justesse son impertinence – je me faisais cette réflexion, bien que n’abordant pas le sujet avec engagement et virulence, ce film lance dans son esprit quelques piques bien senties à la morale traditionnelle (à travers l’idée que la femme doit rester veuve et continuer à vivre avec sa belle famille après la mort de son mari) d’une manière assez subtile et intelligente, je dirais même taquine.

[1] le film étant loin d’être inintéressant et surtout disponible uniquement dans un DVD japonais hors de prix et non-sous-titré dans une langue intelligible, je me permets de signaler sa présence sur Google Video, avec des sous-titres anglais (une copie d’une VHS jadis sortie aux USA).
[2] tout ceci me fait penser que Adresse inconnue de Kim Ki-Duk (présenté durant cette rétrospective)(et facilement trouvable en DVD) c’est pas mal du tout.
  • Titre : Le Riz / Jusqu’au bout de ma vie / Samyong le muet / L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère
  • Aka : The Rice / To the last Day / Deaf Samryongi / Mother and a Guest
  • Titre original : 쌀 (sal) / 이 생명 다하도록 (isaengmyeong dahadorok) / 벙어리 삼룡 (beongeoli samryong) / 사랑방 손님과 어머니 (sarangbang sonnimgwa eomeoni)
  • Mise en scène : Shin Sang-Ok
  • Pays : Corée du sud
  • Série d'articles : Rétrospective Cinéma Coréen (automne 2008), N films de...

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