Quatre films de Hong Sang-Soo

Je sais pas si je dois l’avouer, j’avais un premier temps prévu de me faire en une soirée la « trilogie » de Hong Sang-Soo (composée de Le Jour où le cochon est tombé dans le puit, Le Pouvoir de la province de Kang-Won et de La Vierge mise à nue par ses prétendants)(comme d’habitude on me dit rien à moi, j’étais pas au courant que ça fonctionnait « ensemble »)(ça m’a pourtant l’air de n’être simplement que ces trois premiers films). Mais arrivé à la fin du premier et ayant un petit creux je décidais d’aller au snack-crêperie place de l’Odéon histoire de me caler l’estomac pour la seconde séance : arrivé sur place je me suis dit que quand même rien que le premier ça m’avait bien lourdé et que c’est pas une malheureuse crêpe qui allait me sustenter. Finalement j’ai pris le métro jusqu’à chez moi où je me suis fait une soirée pizza-bière, afin d’éviter de prolonger mes souffrances stomaco-oculaires.
Reste que le long de cette rétrospective j’ai tout de même pu voir un certain nombre de films de Hong Sang-Soo – m’étonnant à chaque fois de l’étrange unanimité de la presse (aveugle ?) à défendre ces films médiocres et chiants –, pas forcément pour mon plaisir mais par abnégation pure, pour t’apporter à toi lectrice chérie et toi lecteur chéri tout plein de croquignolets comptes-rendus de séance.

Le Jour où le cochon est tombé dans le puit (1996)

Le Jour où le cochon est tombé dans le puit donc – joli titre, on ne pourra enlever ça à Hong, ses films ont de jolis titres –, est un de ces films chorale avec plein de personnages (je crois me souvenir que c’était aussi le cas dans Conte de cinéma). On commence avec un écrivain raté (publié, mais au succès médiocre, avec une reconnaissance du même ordre de toute évidence) qui a des galères de fric, est considéré comme un loser par ses anciens camardes d’université (qui ne l’invitent plus aux réunions d’anciens), est amoureux d’une femme mariée (qui l’aime aussi, mais qui est… mariée) et est courtisé par une jeune femme à laquelle il fait pas attention. Second personnage, le mari de sa maîtresse, un petit employé minable et maniaque, du genre bien méprisable dans son genre. Troisième personnage, la femme. Quatrième, la « gamine » qui s’accroche encore et toujours. Voir même un cinquième, un type amoureux de la jeune femme amoureuse du type… faut suivre…
J’ai cru avoir déjà sous-entendu que c’était pas terrible. Et en effet. En fait c’est (encore) surtout un film « de scénario » (sensé dépeindre, d’après la plaquette, « le malaise existentiel d’une génération de trentenaires », outch) qui ne fait que raconter une histoire. Et il le fait de manière tellement neutre et non-impliquée que jamais il ne va plus loin et jamais il ne touche. Comprendre que, comme un certain nombre de réalisateurs coréens de la même trempe (Lee Chang-Dong par exemple)(qui est quand même au dessus) Hong Sang-Soo n’est pas un grand metteur en scène. Au moins, comme c’est l’usage dans le cinéma d’auteur asiat’ (car on n’évite pas la pose auteuriste, cf le plan final), il utilise des valeurs de plan larges (beaucoup de plans moyens) ce qui rend le film moins viscéralement insupportable que les enfilades de gros plans comme on en fait chez nous.
Hong Sang-Soo est donc de ceux qui ne font pas plutôt que de ceux qui font mal. Il se contente de poser sa caméra, l’action (dictée par le scénar, du moins l’histoire) lui dictant le rythme. Elle n’est donc absolument pas mise en relief, finalement sans émotion, sans subjectivité, sans force,… après on s’étonne que le spectateur reste de marbre (ou s’endorme).

La Femme est l’avenir de l’homme (2004)

Mais j’allais pas renoncer pour si peu, j’y retourne le lendemain pour voir La Femme est l’avenir de l’homme, très beau titre encore une fois. Et moins de personnages, puisqu’il n’y en a que trois : deux amis de fac, dont l’un revient de l’étranger, et une femme dont ils étaient tous les deux amoureux lorsqu’ils étaient à l’université, à qui ils vont rendre visite.
Même remarques que pour Le Jour où le cochon est tombé dans le puit, même si j’ai « préféré » celui-là (moins long déjà, il m’a également semblé moins poussif, peut-être justement car son action est bien plus simple), mais cela me permettra de préciser mes impression quand au cinéma de Hong Sang-Soo.
La Femme est l’avenir de l’homme est principalement filmé en plans séquences, très fixes. Ce qui n’est pas forcément ma tasse de thé mais qui peut avoir son charme. Mais justement, et ça rejoint ce que je dis plus haut, difficile de trouver dans les plans de Hong une sensibilité, un regard particulier qui donnerait au film une contenance moins anonyme. Et ça, ça va passer par le cadre qu’il va falloir composer avec soin et sophistication/douceur/audace/… (comme dans, puisque c’est ce film qui me venait à l’esprit pendant la projection, le récent Tennen Kokekko de Yamashita Nobuhiro)(qui, à défaut d’être audacieux ou sophistiqué, est doux), ou encore par le travail du son (comme dans l’excellent Camel(s) de Park Ki-Yong), d’une manière générale en fignolant un peu sa mise en scène. Ce qui n’est malheureusement pas vraiment le cas de Hong Sang-Soo.
Autre chose qui me chiffonne, Hong épure énormément l’environnement de l’action, ce qui par contrecoup a tendance à tout de suite accorder de l’importance au moindre (rare) élément visible : une personne entre dans le cadre, sans même être forcément au premier plan, vous pouvez être certain qu’il aura sa (même petite) utilité, un des personnages « principaux » va fatalement lui adresser la parole (ou inversement) ou ne serait-ce que le regarder. Ce qui pourrait passer pour une qualité (tout est utile) mais est en fin de compte un défaut : le cinéma de Hong Sang-Soo manque de tout ces éléments de gratuité qui font la profondeur et la vitalité d’un cadre, voir même sa justesse.
Par contre il y a un truc qu’il fait bien (je suis obligé de le reconnaître), ce sont les flash-back (et plus généralement les inserts de scènes). Ceux-ci ne sont indiqués d’aucune manière (pas de « 6 mois avant » et autre artifice faisant comprendre que c’est un flash-back)(même si les têtes/fringues/… des personnages peuvent un peu changer et donc donner un indice) et ne sont le plus souvent considérés comme tels par le spectateur qu’à posteriori, le forçant alors à reconsidérer ce qu’il vient de voir. Quelque chose de stimulant quoi. Dommage que Hong n’utilise pas plus souvent le procédé, car il permettrait justement de compenser tous les défauts suscités (en particulier le constant premier degré de son cadre) par sa sophistication narrative. Ou au moins occuper l’esprit du spectateur pour qu’il ne s’en offusque pas trop. Mais cela reste malheureusement trop parcimonieux pour vraiment insuffler au film un vraie dynamique.

Turning Gate (2003)

Je m’accroche, et je vais voir Turning Gate. Film grosso modo en deux parties : la première où un homme est invité à la campagne par un ami et couche avec la fille que son ami convoite depuis des années ; la deuxième où, pourtant en chemin pour aller rendre visite à ses parents, il suit jusqu’à chez elle une femme qu’il a rencontré dans le train. Je me disais bien que je l’avais déjà vu il y a quelques années à l’occasion de sa sortie au cinéma, mais il m’a quand même fallu une heure pour trouver un plan dont je me souvienne (le seul et l’unique d’ailleurs, pour ceux qui ont vu le film il s’agit de celui où il suit la fille jusqu’à chez elle). Rien de bien étonnant puisque, comme les deux films dont j’ai déjà parlé il s’agit typiquement de ce genre de films dont j’ai oublié jusqu’à titre deux jours après la projection.
Il m’a toutefois semblé plus intéressant (tout est relatif) que les deux premiers (est-ce moi qui m’habitue, ou bien les vois-je dans le bon ordre ?), en particulier quand au dernier reproche que j’ai pu lui faire : souvent le cadre y est bien plus spontanément habité. Et il est aussi l’occasion d’approfondir encore le « mais comment qu’il fonctionne Hong Sang-Soo ? ».
Hong est donc un beau je-m’en-foutiste. Au niveau de la mise en scène, mais là dessus on va pas y revenir, mais également au niveau de l’écriture. Ses films, en particulier Turning Gate, ne semblent en effet ne pas avoir de début ou de fin, ni trop savoir où ils vont. Un peu à la manière du personnage qui, prenant le train pour rejoindre se parents, descend en court de route pour la suivre jusqu’à chez elle, dit finalement qu’il part dans un quart d’heure mais en fait non ils vont manger puis copuler dans un hôtel,… bref, c’est un peu négligé comme structure, non ? Le chapitrage du film semble lui aussi fait au petit bonheur la chance, sans véritable rigueur. Idem à l’échelle des scènes qui ont pour une bonne part l’air improvisées.
Et puisque le but du jeu est de quand même trouver un truc à sauver, j’ai remarqué des moments qui justement laisseraient penser à quelques jeux d’écriture, à un niveau tout réduit soit-il. Exemple dans Turning Gate, le récit de la (deuxième) femme (se rend au bord du lac, croisent deux types dont un plutôt mignon, n’ose plus monter sur le ferry) ressemble étrangement à celui que pourrait faire la jeune fille croisée par les deux hommes au début du film. Celui-ci semble alors se reboucler, ou du moins se faire écho, faire un peu joujou quoi. Dans La Femme est l’avenir de l’homme on retrouve ça dans la (les) scène(s) où les deux amis sortent tour à tour à peu près le même discours à la serveuse pour l’embobiner, cette dernière allant le rapporter à la barmaid et l’homme regardant par la fenêtre une femme (la même dans les deux cas) qui attend dehors. Ici, le film semble se dédoubler. Malheureusement, ce genre de réjouissances est quand même bien rare.

La Vierge mise à nu par ses prétendants (2003)

Dernière chance accordée au réalisateur, La Vierge mise à nu par ses prétendants, très beau titre encore une fois. D’ailleurs tout est dans le titre, ou presque : on a une fille, vierge donc, qui est courtisée par deux amis (enfin, surtout un) et va sans doute perdre son pucelage avant la fin du film. Un ménage à trois, tiens, comme dans La Femme est l’avenir de l’homme, voire même comme dans Le Jour où le cochon est tombé dans le puit, et on commence à se dire (comme Pierre à qui je vole la formule) que décidément Hong Sang-Soo fait toujours le même film et que par dessus le marché il nous fait deux fois le même film à l’intérieur d’un film ! Cela dit, ce dernier point est la chose la plus intéressante de La Vierge mise à nu par ses prétendants : au milieu du film Hong reprend au début pour le voir à travers d’autres personnages et/ou en changeant l’action. Comme je le remarquais au sujet des flash-back, cela a au moins le mérite de stimuler un peu le spectateur engourdi par l’absence de mise en scène.
Cependant, il me semble que là aussi Hong loupe le coche à trop vouloir prendre le contre-pied de ce qu’il a précédemment filmé (les dialogues et les actions changent, ce qui peut être rigolo mais qui en l’état semble bien vain en plus d’être beaucoup trop systématique) au lieu de le compléter et de lui rajouter des strates de compréhension. Ça fini donc par se résumer à un jeu des sept différences, « tiens, dans la première version de cette scène c’était un autre qui s’effondre dans son vomi » (exemple inventé), sans grande conséquence. Comme je l’ai déjà souligné, Hong Sang-Soo est un sacré fumiste (il doit être drogué aussi).
Tiens, autre chose que je n’avais toujours pas mise à plat en ces lignes, une chose qui m’agace pourtant profondément : dans tous ses films ou presque les personnages sont écrivains, peintres, danseuses, acteurs et autres artistes, voire même pire, cinéastes !!! L’apothéose de la complaisance auteuristo-nombriliste : t’as vu comme je suis un type qui raconte des histoires d’artiste, c’est mon milieu tu vois. J’en connais un qui ferait mieux de faire un peu de cinéma au lieu de raconter des histoires de types qui font du cinéma (question existentielle : ces types s’y prennent-ils aussi mal que lui ?).

Conclusion ?
Le cinéma de Hong Sang-Soo on y boit beaucoup, on y baise encore plus, mais c’est pas pour autant que c’est groovy.

  • Titre : Le Jour où le cochon est tombé dans le puit / La Femme est l’avenir de l’homme / Turning Gate / La Vierge mise à nu par ses prétendants
  • Titre original : 돼지가 우물에 빠진 날 (daijiga umule pajinnal) / 여자는 남자의 미래다 (yeojaneun namjaui miraeda) / 생활의 발견 (saenghwalui balgyeon) / 오!수정 (oh! Soo-jung)
  • Mise en scène : Hong Sang-Soo
  • Pays : Corée du sud
  • Série d'articles : Rétrospective Cinéma Coréen (automne 2008), N films de...

§ 4 commentaires sur “Quatre films de Hong Sang-Soo”

  • el ryu says:

    bonjour madame, C’est marrant je lis tes critiques depuis quelques temps et j’ai même souvent regardé certains films suite à tes conseils et je doit avouer que tu considères systématiquement les films que j’adore comme des pures merdes. Et je pense exactement la même chose par rapport aux films que tu défends ici (comme par exemple celui de ton papier peint) C’est drôle non ?. En fait tu fonctionnes pour moi comme une boussole à l’envers !!! Je crois que c’est juste pas le genre de cinoch qui te convient. (sinon j’ai adoré aussi linda, linda comme quoi peux y avoir des exceptions)

  • Gilles says:

    La vierge… est le HSS que je préfère. Cela dit, un truc qu’on m’a expliqué et que je n’ai pas calculé à la vision, c’est qu’apparemment, la première partie est l’histoire comme si tout venait d’une coïncidence, alors que la deuxième partie serait les mêmes actions mais complètement calculée. Pour ce qui est de l’attitude nombriliste de HSS avec ses rôles où tout le monde est un auteur, il y a une explication simple : il ne parle tout le temsp que de lui, d’où un certain ennui, sa vie n’a pas l’air d’être palpitante. Ou alors comme tu dis, il est drogué et alors j’aimerais savoir quelle drogue il prend à par le soju.

  • Pierre says:

    @el ryu: tu devrais aller voir du Im Kwon-Taek alors :P C’est vrai que j’ai du mal à comprendre l’enthousiasme sans bornes de certains à l’égard d’Hong Sang-Soo. J’avais plutôt apprécié les deux premiers films que j’avais pu voir (“La Femme est l’avenir de l’homme” et “La vierge…”), mais à force de voir tout le temps la même chose (en moins bien pour ses autres films), je supporte de moins en moins. Il devrait changer totalement de genre pour essayer, tiens. Mention tout de même à la scène finale de Turning Gate (chez la chaman) qui égaye un peu tardivement et ironiquement le morne tableau.

  • Oli says:

    dommage que tu n’accroches pas HSS est l’un de mes réalisateurs contemporains préférés, quelques uns de ses films m’ont bouleversé. J’ai d’ailleurs eu la chance de le rencontrer et il était ravi que je lui pose des questions différentes de celles que lui posent généralement les journalistes “lambda” Je n’ai hélas pas encore pu voir ses deux derniers films…

À propos de ce texte