Putains de films d’action qui déchirent leur race

Double programme #7 : Valhalla rising de Nicolas Winding Refn, suivi de The Sky Crawlers de Oshii Mamoru.
(assister au double programme #6)

Les apparences sont trompeuses. Surtout quand l’éditeur y met du sien. Petite ode, donc, à deux films qui ne peuvent se résumer à leur caractère de film de viking/d’avion qui sont venus pour en finir.

Valhalla rising (Nicolas Winding Refn, 2009)

De tous ceux sortis l’année dernière, Valhalla rising est, avec Enter the Void, le film qui travaille au plus près de la matière cinématographique – limite si on voit pas le potier en train de malaxer du photogramme. C’est aussi le film qui agit sur le spectateur au niveau le plus profond, titillant non son intellect mais ses pulsions les plus archaïques. C’est un film qui s’adresse au cerveau reptilien, shuntant la perception du spectateur pour mobiliser directement sa peur, sa haine, sa foi et son instinct de survie. La sensation avant tout.
Ça a beau être une histoire de vikings et de croisés barbares mal dégrossis, Valhalla rising est un grand récit tragique : en bon héros ayant des visions de son futur, le borgne ne peut rien y faire, si ce n’est poursuivre la voie que le Divin lui a tracé. Y a du mystique aussi, du mystique primitif, confrontation entre paganisme et christianisme archaïque. C’est du mystique avec les pieds dans la boue et les mains dans le sang, mais néanmoins porteur d’illumination, même pour les damnés, en vertu justement de ce renoncement face à la volonté divine. Valhalla rising est un film païen, mais Dieu y est sur toutes les lèvres et de tous les plans.
Je disais que Valhalla rising s’adressait au spectateur profondément et instinctivement, du coup c’est difficile à décrire, ce sont des mécanismes très fins, et pour bonne part inconscients. Le récit lui-même doit y insuffler sa force. C’est un récit très pur, extrêmement linéaire (forcément, puisque tragique), avançant lentement mais inexorablement. Le découpage en chapitres doit jouer dans cette sensation de puissance du récit : un récit découpé en parties qui sont autant de passages, c’est pas une simple histoire dont on est le témoin, y a de l’Écriture là dedans, et aussi comme une sensation d’horloge dont l’aiguille scelle le destin par à-coups. Pas de retour en arrière possible.

Forcément, il y a aussi et surtout l’aspect graphique et le travail de l’image. Et pour ne vous rien vous cacher c’est vraiment exceptionnel. Le moindre plan dégage une force incroyable, existe en tant que travail esthétique. Énormément de tension dans ces plans, bouillonnant comme des condensateurs prêts à décharger ; ainsi qu’un grand sens de la confrontation. Cette tension se crée pour beaucoup par la présence des acteurs, qui sont autant de blocs bruts imposant leur magnitude à l’image, et aux jeux de la composition avec les lignes de force qu’ils produisent. Il y a en effet dans ce film une constante de confrontation entre personnages, autant entre plans (il y a beaucoup de renversement d’axe d’un plan à l’autre) qu’au cœur même d’un plan montrant plusieurs personnages, mais à des niveaux différents les uns des autres, comme existant chacun par lui-même. Toutes ces lignes, ces regards qui tuent, taillent l’image comme un diamant – du tranchant, et une solidité sans pareil.
Mais ce qui impressionne le plus dans l’image, c’est le travail photographique pur. Je ne sais trop pourquoi, quand le cinéma contemporain se targue de réaliser une belle photo qui pète, il opte le plus souvent pour la longue focale, image léchée, sèche et aplatie, profondeur de champ minuscule et instable, du blur partout (et on aime ça). Valhalla rising c’est tout le contraire, c’est focale courte dans ta face. Ce qui un premier temps accentue ce que je remarquais dans le traitement iconique des personnages : les niveaux de plans sont distants les uns des autres, autonomisés, comme s’il avait son petit espace à lui parallèle à celui des autres, à l’image des différents calques formant l’image d’un film d’animation. Comble de la démarche, sur quelques plans le chef op’ utilise la complémentarité des couleurs comme levier afin de démultiplier l’effet. Deuxième effet Kiss-Kool, l’extrême présence des décors, qui (à l’exception de la traversée de l’océan où ils se résument à de la brume) ne sont jamais flous. On reboucle sur la présence Divine. L’environnement peut être loin, mais il est là, précis, pointu, toujours prégnant.

[élucubration improvisée : il y a peut-être bien une différence dans la présence de l’environnement au cours du film, mais cela tient beaucoup aux décors eux-mêmes (énorme, fructueux en tout cas, travail de repérage : les décors ont la majesté indispensable à tout récit mystique). La traversée de l’océan, qu’on verra ici comme le Styx, montre les personnages isolés, uniquement confrontés à eux-mêmes, alors que sur les deux rives l’environnement est fortement présent et imposant. En Scandinavie, le royaume mortel, il se présente à la fois comme une terre lourde, pesante, et un ciel brumeux impalpable ; et s’il y a bien entre les deux un continuum poreux ils n’en sont pour autant pas moins distincts. En Amérique, l’Enfer, la netteté et la précision du monde (donc, si vous avez bien suivi, du Divin) marque une fusion du matériel et de l’immatériel, tout deux égaux en présence.]

Cette densité de l’image, alliée à la puissance des compositions, confère à Valhalla rising une dimension picturale que bien peu de films peuvent se permettre de revendiquer.
Un mot rapide sur la bande son, un domaine que j’ai toujours du mal à aborder mais qu’ici je ne peux passer sous silence. Principalement composée de nappes et de pulsations, si elle ne démontre pas une nouvelle fois que créer le son d’un film n’a rien à voir avec écrire de la musique (même si on peut l’écouter comme telle), mais avec un travail sonore plus proche de la production design et de la photographie d’une part, et une gestion rythmique cette fois à rapprocher du découpage/montage d’autre part, bah je m’en vais piger pour les Inrocks.
Ne me faites pas répéter, ce film compte dans la poignée d’indispensables sortis l’année dernière.

The Sky Crawlers (Oshii Mamoru, 2008)

Vous n’êtes pas sans ignorer que Oshii est un de mes petits chouchous. Une belle et grande œuvre qu’il nous a bâti, et même pour ses films mineurs j’éprouve une tendre sympathie de fanboy. Je ne vous cache pas que, malgré tout, je ne savais pas sur quel pied attendre ce Sky Crawlers, le positionnement annoncé « ado » ne m’inspirant pas forcément confiance. Bien fait pour ma pomme, à moi et mes a priori, le film se révèle être tout sauf mineur.
Mieux que ça, c’est un Oshii pur jus, du genre qui me donne envie de donner dans la critique politique-des-auteuristes (je vais essayer de vous l’épargner). Sur le plan formel, la patte du cinéaste est immédiatement reconnaissable, ses tics et autres gimmicks aussi. Peut-être même trop pour certains, Sky Crawlers se révélant extrêmement référentiel : les mauvaises langues auront du coup vite fait de voir un « Ghost in the Shell pour les nuls », alors qu’il constitue une nouvelle (et ultime ?) pièce dans une oeuvre globale qui aime à dresser des ponts entre les films qui la constituent. The Sky Crawlers est en effet, plus encore que Avalon, l’inscription de l’univers cyberpunk de GitS dans l’uchronie (le genre moteur de la saga Kerberos : pour plus de détails, voir ma chronique de Tashiguichi Retsuden). Parler de cyberpunk à propos de ce film peut surprendre, mais (je pense) les connaisseurs de la filmo de Oshii me comprendront : on est une nouvelle fois dans l’exploration du tiraillement entre « ghost » et « shell », entre l’âme et le corps qui l’anime (ou l’inverse). Dans un contexte il est vrai différent, puisqu’ici nous avons affaire à des pilotes de chasse prisonniers d’éternels corps d’enfants (enfin, de jeunes ados), les « kildren » – référence aux « children » de Neon Genesis Evangelion. Quand à l’uchronie, elle fait figure autant de genre, le film se situant une nouvelle fois dans un après-guerre alternatif (dont on ne sait d’ailleurs pas, contrairement à Avalon, ce qu’il doit à la reconstitution et à l’imposture, donc où véritablement il se situe dans le temps), que de moteur narratif : bloqué dans un présent immuable, le récit matérialise ce temps nié qu’est l’u-chronos.

On pourrait disserter longtemps sur la relation de ces pilotes à leur corps contre-nature (mais ça serait politique-des-auteuriser), je me contenterai de remarquer comment la contradiction (ici entre l’apparence et l’attitude de ces gamins qui fument, boivent, baisent et font la guerre) et la rencontre des contraires habitent le film dans son ensemble, aussi bien le fond (c’est évident) que la forme. J’ai commencé à remarquer l’abus d’images de synthèse en 3D dans la réalisation des appareils et des décors. Et, à l’opposé, un character-design tout en épure et globalement un graphisme simple privilégiant les aplats à la multiplicité des détails. Et surtout une photographie (absolument magnifique) qui se plait à jouer sur le contraste et le surgissement de la lumière dans ses plages d’ombre. Puis cette étrange manière de sauter, selon les situations, de l’anglais au japonais. Des petits indices.
Pour le reste, pour un film marketé comme un film d’action, The Sky Crawlers est un film lent et long. Avec raison. Si on retrouve une manière typique de Oshii de traiter le background politique en ne le dévoilant qu’en arrière-plan et en suivant des rouages de la machine plutôt que des héros la surplombant (cf Jin-Roh, Patlabor 2,…), il va dans ce film jusqu’à renoncer à sa traditionnelle introduction didactique, laissant le spectateur dans le flou [1]. Comme les personnages en fait, puisqu’ils semblent pour la plupart des amnésiques vivant un perpétuel présent, parcourant le film dans l’hébétude et le détachement, sans doute pour mieux cacher leur émotion à fleur de peau et, d’une manière générale, leur grande fragilité.
Seules deux scènes rompent avec cet hermétisme. La première, même si je persiste à la trouver trop explicite, est finalement plutôt belle – puisque justement elle confronte deux extrêmes réactions des kildren à leur perte de repères : abandon sincère contre repli autiste. La seconde, par contre, est inutile. Si ce n’est pire. Une chance : elle se situe après le générique de fin (ce genre de scènes sont de toute façon souvent foireuses) et vous n’aurez aucun problème pour vous en priver la vision. Et ainsi conserver jusqu’au bout de The Sky Crawlers l’image d’un film brumeux.

[1] les romans de Mori Hiroshi d’où est tiré le film doivent je pense être beaucoup plus explicites, je parierais même que c’est de là que provient le bullshit déflorant le film.

§ 9 commentaires sur “Putains de films d’action qui déchirent leur race”

  • MK says:

    J’ai lu putains+action+déchire leur race
    je me suis dit, omgomgomg, il faut que j’aille lire le blog.
    Et je tombe alors sur “Valhalla rising est, avec Enter the Void, le film qui travaille au plus près de la matière cinématographique”… comme je n’ai toujours rien compris à Enter the Void, je me sens un peu con.

    D’ailleurs, je me demande un truc : est ce que si je regarde Enter the Void avec des lunettes rouge/bleu, j’aurais une impression 3D ?

    Par contre, oui, Sky Crawlers est bien mais ça ne se tape pas assez encore.

  • Epikt says:

    Bawi, c’est un gros attrape-con ce titre !
    (et une petite auto-private-joke)

    Y a pas grand chose à comprendre à Enter the Void. Encore moins à Valhalla rising.

  • Caixão says:

    Y’a rien à comprendre mais tout à interpréter tellement c’est riche de sens :)

    (sinon c’est vrai que la jaquette dvd de Valhalla Rising vends le film comme le nouveau 300! Je m’étonne d’ailleurs de ne pas voir plus que ça le film dans les bacs d’occases tant les gens ont du êtres déçus par le truc!

    enfin, best filme of the yeur tout de même :)

  • guillaume says:

    C’est moche de me pousser à remettre les mains dans l’infame bazar que constitue mon brouillon sur Oshii.
    (bon c’est pas fait expres de ta part, mais à lire des phrases qui donnent des liens entre différentes oeuvres, bah moi j’en envie de retenter de trouver un plan convaincant à mes élucubrations).
    Sky Crawlers, c’est bien.

  • Keanumismate says:

    Bon sang, Valhalla rising ça me faisait déjà envie avant de lire ça, mais j’aurais presque envie de me prendre un tv hd et un bluray pour le découvrir…

  • Martin says:

    Et vu qu’on cause action … quid de l’exploration de l’espace? :p

    Joli papier, un jour je me remettrai à Oshii, un jour …

  • Martin says:

    hop, si ça peut aider sur le “bullshit déflorant le film” :)
    http://www.mata-web.com/anime-.....mitstart=2

  • Keanumismate says:

    Enfin vu hier soir pour Valhalla rising, ça valait le coup d’avoir une tv hd pour en profiter (je m’aperçois que je suis patient, ou procrastinocrate, ça faisait plus d’un an que j’avais fait mon commentaire précédent), les promesses de ton article ont été largement tenues.

  • Epikt says:

    En voyant le bluray sur ta table j’ai failli te faire la remarque comme quoi ça devrait avoir de la gueule en hd (en bon pauvre je n’ai que le dvd). Content que ça te plaise.

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