Petite amie chiante et petit chat mort

Double programme #5 : Love on Sunday: Last Words de Hiroki Ryuichi, suivi de Halfway de Kitagawa Eriko.
(assister au double programme #4)

J’aurais pu vous entretenir au sujet de Enter the Void, ça serait même pas mal même, mais je vais faire ma feignasse et donner dans la légèreté : au programme donc aujourd’hui, des teen-movies japonais. Et même pas des films frondeurs, insolents et hors-normes (oui oui, j’y travaille) mais leur pendant mainstream, codifié, avec ses passages obligés, ses figures types et autres jeunes filles sur des vélos. Sans que ce constat ne soit un reproche d’ailleurs. Car si ce sont des « petits films » loin d’être marquants, tous deux sont du genre à savoir se faire aimer, du genre à séduire progressivement le long de la projection, touchants malgré leur modestie (mais c’est peut-être parce que je suis une petite chose sensible et sentimentale) et dont l’inévitable déjà-vu accompagnant leur vision m’évoque, plutôt qu’une vindicte contre je ne sais quel formatage, une phrase de Fabrice Neaud dans le volume 4 de son Journal :

Ce qui gène dans le cliché, ce n’est pas la fausseté de ce qu’il recouvre ou la « répétition » appauvrie du « même » [...] mais, au contraire, qu’il soit aussi proche que possible d’une notion vraie.

Love on Sunday: Last Words (Hiroki Ryuichi, 2007)

Love on Sunday, c’est un peu comme Terminator : on a beau se dire que le premier a tout pour être meilleur, qu’il est plus fin et moins formaté, moins typiquement commercial,… pour ces raisons mêmes (ou c’est tout comme) on préfère finalement le deuxième. Pourtant c’était pas gagné. Mais Last Words prend la forme inverse de son prédécesseur (qui échouait à faire d’une bonne idée quelque chose de vraiment convaincant) : il commence par faire craindre le pire dans sa scène d’intro mais en fin de compte emporte l’adhésion.
D’ailleurs on peut questionner l’intérêt de cette scène d’ouverture, tant 1/ elle n’est pas développé par la suite et 2/ les quelques allusions qui lui sont faites auraient parfaitement fonctionné sans elle ; sans oublier que 3/ les scènes d’hôpital c’est le mal. Mais faut avouer que Last Words est un film qui ne semble pas vraiment écrit et ne sait pas trop où il va – à l’opposé, encore une fois, de Love on Sunday (c’est à se demander pourquoi on essaye de nous les faire considérer ensemble) beaucoup plus travaillé sur le plan du scénar. Après, je dis ça mais je dis rien, ce n’est pas un reproche que j’adresse au film : j’apprécie ce relâchement.
[ah oui au fait, pour ceux qui aiment savoir c’est quoi l’histoire, c’est une fille qui retourne dans son village natal pour retrouver son cousin dont elle est amoureuse (inceste ! youpi !), sauf que le cousin a une aventure avec une autre femme, mariée en plus]
Niveau mise en scène, dans Last Words Hiroki se défait d’un truc que je regrette souvent chez lui : une caméra trop distante, trop peu impliquée. Pas qu’elle soit ici plus proche (juste à peine), puisque les plans larges restent de rigueur, mais sa mise en scène est sans nul doute plus empathique. Une empathie légère, assez typique de ce genre de cinéma mainstream jap, invitant davantage à l’identification au personnage que prenant parti. Une empathie que certains auront vite fait de taxer de complaisance esthétisante (ça c’est parce qu’ils n’ont pas encore vu le film d’après, qui dans le genre fait bien « pire ») mais j’en sais trop rien, je trouve ça joli. D’autant plus que le film s’achève (à peu de choses prêt) sur un plan séquence très sono-sion-esque (enfin, un quasi, mais une coupe en neuf minutes c’est pas déshonorant), ce qui ne gâche rien.

Halfway (Kitagawa Eriko, 2009)

Ne trouvant pas de film de SF ricain avec lequel le comparer abusivement en guise d’introduction, je me contenterai d’attaquer avec la formule consacrée, comme quoi ce fut une bonne surprise. Pas que j’en attendais rien – après tout c’est une production de Iwai Shunji, bien que ça soit pas forcément gage de qualité (Rainbow Song m’avait gentiment ennuyé) – mais je me méfie toujours des premiers films cinéma des habitués des séries télés.
N-eme romance adolescente en dernière année de lycée sur fond de séparation annoncée pour cause d’université différente l’année prochaine, Halfway est peut-être encore plus radasse que Last Words en contenu explicitement labélisable – vous savez, celui qui permet au critique de cinéma qu’on a affaire à « un film qui parle de ». Halfway, et c’est tout à son honneur, ne parle de rien (ou c’est tout comme). Pas même, ou si peu, d’intrigue de comédie romantique sur le mode « pourquoi faire simple quand on peut faire tarabiscoté ? », puisque si effectivement la gamine ne sait pas ce qu’elle veut, ce qui est pas facile à gérer et introduit des semblants de péripéties, le film glisse sur ces contrariétés comme l’eau sur le pelage d’une loutre (j’ai hésité avec les plumes d’un canard, mais une loutre c’est plus mignon).
Résultat des courses, Halfway est un film qui se ressent plus qu’il ne se pense, et c’est là qu’il marque des points car il est plutôt bien mis en scène. Rien de follement expérimental, ni même osé, bien entendu. On est dans un cinéma léger, en caméra portée et avec une photo lumineuse, dans la droite lignée du cinéma de Iwai justement, tendance April Story et autres Hana & Alice. A ce sujet, ce n’est qu’après coup (là, il y a trente secondes) que je remarque qu’Iwai, en plus de scénariste et producteur, est également (co-)monteur du film. Et je comprends mieux cette première impression.
Restons un peu sur le montage si vous voulez bien : j’aime bien comment ce film est monté. C’est, si vous me passez l’expression, un montage qui respire. Comprendre par là qu’il suit deux voies complémentaires, d’un coté des plans longs, de l’autre des scènes très découpées, toujours en épousant le flux (et le reflux) des mouvements de caméra, sans d’ailleurs que ne se créé la moindre opposition entre ces deux types de scènes (parce qu’intégrées dans le flux du film, on pourrait presque trouver les coupes imperceptibles). Ni que cela n’affecte le rythme du film, celui-ci étant porté par la caméra – le rythme n’est pas créé par les coupes, disait Tarkovski, mais par l’écoulement du temps au coeur des plans, c’est au moins vrai pour ce film.
Par contre cela touche il me semble au rapport au temps du spectateur, à son rapport à l’ellipse. D’un coté, lors de plans séquences contemplatifs et sans tension, le montage étire le temps ; de l’autre, lorsque le montage, dans de faux jump-cuts (il y a changement d’axe, mais comme pour un jump-cut il y a une micro-ellipse), ne conserve que l’apex des plans sans laisser le temps à la fulgurance de retomber, le temps est comme compressé. En résulte une agréable et ouateuse insécurité, quand vient l’impression d’assister à une ellipse (en tout cas c’est ce que suggère la « grammaire » cinématographie) mais en fait non, on est toujours au même endroit, toujours au même moment. Et inversement.
Pour ceux qui n’ont pas compris ce que je veux dire par là, c’est ce que certains appellent une mise en scène clipesque.

(assister au double programme #6)

§ 7 commentaires sur “Petite amie chiante et petit chat mort”

  • Martin says:

    Il y a donc un chaton, c’est très bien mais … jupette or not jupette? (pour Halfway)

  • guillaume says:

    Les loutres c’est le bien !
    Tout comme Hiroki, qui s’il a bien bien moins de poils, glisse lui aussi sur le courant des années, quasi 30 ans de carriere, en s’affinant de plus en plus. Je regrette un peu son passage en mainstream des familles (on s’habitue aux cordes à noeuds de ses premieres années), mais franchement il reste un des meilleurs à l’heure actuelle; meme si j’hesite toujours à me lancer dans son April Bride. Love on Sunday, j’avais bien aimé. Ce n’est pas du niveau d’un It’s only talk, comme si Hiroki parlait mieux des adultes que des enfants. Et puis ça manque de Tomorowo à moustache.

  • Epikt says:

    Martin > jupette.

    Guillaume > Mes préférés sont sans doute également des films “d’adultes” (Tokyo Trash Baby en tête), mais j’aime bien ses films d’ados comme Kimi no tomodachi ou Last Words. Du coup, passage mainstream ou pas… bon, j’avoue que April Bride fait TRES peur ^^

  • Martin says:

    ouf me voila rassuré, pas très campbelien tout ça mais bon, faut savoir accepter ses faiblesses!

  • Xavier says:

    Tiens, en voyant la seconde photo, je me demande si les réalisateurs d’AV n’ont pas réalisé des pornos avec fétichisme d’actrices qui louchent? J’dis ça, j’dis ça…

  • Kenubert Reeve says:

    C’est bien gentil les chroniques de fanboy sur des films romantiques légers même à tendance clipesques avec parfois des lycéennes qui louchent sur leur stylo (j’aime bien d’ailleurs), mais ça arrive quand Enter the Void (grosse claque pour moi, et ya que toi comme tordu dans mon entourage pour oser aller voir ça et surtout ne pas partir en courant dès le générique de début)?

  • Epikt says:

    J’ai commencé à écrire sur Enter the Void, mais pas terminé.
    Ça sera donc pour une fois le DVD sorti, ou jamais. J’espère que ça sera pas “jamais”, car c’est très très chouette (et assoit Noé à sa place de meilleur cinéaste français du monde, ou pas loin)

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