Où l’on trucide cyniquement des acteurs de séries télé

Double programme #1 : Starship Troopers de Paul Verhoeven, suivi des Lois de l’attraction de Roger Avary

Aujourd’hui on a droit à des bellâtres à contre emploi, à des sécrétions visqueuses et organiques, à du rêve américain, à des hommes, des vrais, et des tapettes, des vraies, dans deux films qui n’ont pas grand chose à voir l’un avec l’autre, si ce n’est qu’ils laissent le politiquement correct au vestiaire.

Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997)

Au sujet de Starship Troopers, le jugement est souvent bien vite rendu : aux mijaurées bien pensantes de gauche qui ont vite eut fait de le taxer de fascisme les progressistes mous de gauche ont répondu que, au contraire, en voilà une belle charge anti-militariste – si vous êtes de droite, désolé, vous n’avez pas le droit de vous exprimer sur l’art (c’est du moins ce qu’on rétorque chaque semaine à Eric Zemmour !). Il me semble malheureusement que le bousin est plus ambigu que cela, tant mieux j’oserais dire, car l’anti-militarisme de base ça casse un peu les couilles aux gens biens – non ?
Car le fait est que, 95% du temps, le film ne se défait pas de son premier degré. On y est burné, sans reproche et sans contradiction, on fait la guerre parce qu’elle est juste et que le service militaire est le fondement de la citoyenneté ; jamais il n’est prêté à l’ennemi la moindre once d’humanité (même quand il se révèle qu’il pense ; cf la scène finale où l’insecte est capturé et où on découvre qu’il a peur, pensez-vous qu’on éprouverait pour lui la moindre empathie ? non, on s’en réjouit et on braille comme des membres du KKK venant de coincer un nègre) ; jamais la mort n’est perçu comme un gâchis, mais plutôt comme une glorification du citoyen et comme un affront qu’il faut laver au napalm. On aurait presque envie d’approuver les suscitées mijaurées, tiens – mais voilà, on ne peut s’empêcher de penser que les films fascistes c’est quand même trop cool.

Cela dit, connaissant vaguement le point de vue du père Verhoeven sur la question on se dit qu’il doit avoir anguille sous roche. L’anguille, c’est notamment ces spots de propagande d’information qui émaillent le métrage (permettant au passage l’économie de passages didactiques dans le corps du film ; une pierre deux coup) où des soldats aux sourires Colgate distribuent des cartouches de fusil mitrailleur à des gamins, gamins que par ailleurs on invite à écraser les cafards pour participer à l’effort de guerre – grotesque, mais finalement pas si éloigné de véritables spots de propagande. C’est magnifique, on ne se pose plus la question de pourquoi ils partent à la boucherie la fleur au fusil.
Mais c’est là le seul élément du film faisant preuve de distance ironique.

Certains pourraient penser qu’envoyer au casse-pipe des fils de bourgeois à belle gueule constitue également une marque du second degré du film – je ne pense pas que cette hypothèse tienne l’examen du film. Du cynisme, sans aucun doute, mais du second degré ? c’est justement cette absence de second degré qui cristallise le cynisme de l’entreprise.
On aura vite fait de voir dans les deux premières parties du film une initiative parodique – à l’école, campus-movie typique avec match de foot et bal de promo, puis au camp d’entraînement, qui fait penser à un mauvais rip-off de Full Metal Jacket, sans même parler des personnages qui sont tous des archétypes (du gros boeuf capitaine de l’équipe de foot au nerd de base avec son furet) – mais c’est une nouvelle fois ne pas admettre son constant premier degré : ce que fait Verhoeven tient davantage du recyclage de passages obligés de films de genre que de leur détournement. C’est d’un conformisme confondant, faisant bien entendu écho aux personnages qui jamais ne remettront en cause leur situation, au contraire. Et ce n’est pas la mise en scène, on ne peut plus carrée et allant à l’essentiel, sans grande subtilité finalement, qui dira le contraire.
Et excusez-moi (encore une fois), cela à hachement plus de gueule qu’une bête (et convenue) critique de l’absurdité de la guerre (lol). Si l’opinion de Verhoeven sur le sujet ne fait aucun doute, ses intentions et celle de son film sont d’emblées plus floues. Objectivement, Starship Troopers n’est une critique de que dalle. Il est par contre parfaitement révélateur de la manière avec laquelle, à partir de deux trois données marginales, le spectateur (de gauche, forcément) se fera une joie de le conformer à ses attentes. Que c’est beau de rêver à un cinéma unilatéral et sans ambiguïtés !

Les Lois de l’attraction (Roger Avary, 2002)

On change radicalement de genre avec le second film, le fort sympathique et sarcastique Les Lois de l’attraction, adapté du roman éponyme de Brett Easton Ellis (qui dans mon souvenir est tout de même plus grinçant que le film). Ça se passe sur le campus de la fac de Camdem, avec des jeunes gens riches et beaux, qui se baladent dans des voitures de luxe, prennent de la drogue et vont à des soirées portant des noms évocateurs comme « dressed to get screwed party », ce genre d’activités tellement saines pour le corps et l’esprit. Au milieu de tout ce bazar : Paul aime Sean qui aime Lauren qui aime Victor. Sans oublier la mystérieuse fille qui aime secrètement Sean et lui envoie des mots d’amour, et Lara, la coloc de Lauren, qui couche avec tout ce qui a une bite. Pour incarner tout ce beau monde, des belles gueules de seconde zone dont James Van Der Beek, à l’époque assez connu pour la série neuneu Dawson, ici dans un contre-emploi total et étrangement convaincant.
Dans le genre étrange, la fin est bizarre. Elle semble vouloir reprendre la scène d’introduction (un flash-forward) mais en fait non, Avary se dit qu’il va en faire autre chose, ses personnages tournent le dos à la voie qui leur était tracée pour une séquence en totale rupture, comme s’ils s’extrayaient du film – des fois je me dis que durant ces deux trois plans Les Lois de l’attraction devient littéralement le film de vampire (mélancolique et hors du monde) qu’il se fantasmait lors de la première scène.

Tout son long le film suit trois personnages (et à moitié un quatrième), la structure narrative s’en accommode d’une manière assez négligente la plupart du temps, passant de l’un à l’autre comme ça vient, se focalisant sur Untel en oubliant Machin pendant vingt minutes. Le pire c’est que ça se laisse suivre quand même.
(un peu comme cette chronique quoi, elle part dans tous les sens sans grand ordre ni plan en trois parties mais n’en reste pas moins trop cool trop bien)
Mais ce laisser-aller est étonnant quand on remarque les multiples façons qu’a Avary de traiter, ponctuellement, les narrations alternées (et assimilé). Je ne vais pas trop m’étendre sur le sujet, puisque j’ai depuis quelque temps pour projet un article « comment raconter deux choses qui se passent (ou pas) en même temps, based on Roger Avary’s Rules of Attraction », mais c’est à chaque fois inventif et différent. Vite regardé ces scènes se ressemblent les unes les autres, mais il s’agit en réalité d’options de mise en scène bien distinctes. Très chouette donc, même si on en aurait aimé davantage ! (c’est vrai quoi)
Idem de la mise en scène dans son ensemble, clean mais très (trop ?) sage. Étonnant (et frustrant) de la part d’un film qui ponctuellement sait se faire si généreux.

(assister au double programme #2)

§ 16 commentaires sur “Où l’on trucide cyniquement des acteurs de séries télé”

  • AK says:

    Sans vouloir faire mon AK, ton projet d’article « comment raconter deux choses qui se passent (ou pas) en même temps, based on Roger Avary’s Rules of Attraction » est mort-né.
    Le split-screen n’est qu’un effet de mode dans ce film.
    Suite à la sortie de Time Code (2000), une flopée de films hollywoodiens ont (ré)intégré des splits screens (Hulk, Phone Booth, et j’en oublie). Cette mode n’a duré que 2 ans (2002-2003), quand les mêmes studios se sont rendus compte que c’était se faire chier pour pas grand chose (et que ça coûtait plus cher en temps de tournage).
    Bref, Rules of Attraction ça pue (sauf à avoir envie de mater un double épisode de Dawson sur grand écran)(mais perso…)(de toutes façons, je sais très bien que c’est pour Shannyn Sossamon que tu parles de ce film)

  • Daylon says:

    C’est insuffisant AK: le split n’est que l’un des procédés. C’est ce qui rend (d’ailleurs) le film intéressant. Avary use de tout un outillage; un outillage sur lequel il n’aura pas la primeur, mais il est le seul (ou l’un des seuls) (ou bien encore le seul à le faire de manière totalement détendue et dépourvu de toute velléités pseudo avant-gardiste) (le film est avant tout jouissif ou en partie à percevoir comme tel) où l’application de tous ces procédés est efficace.

    Voir l’incroyable intro d’un quart d’heure avant le titre.

  • Epikt says:

    J’avoue, c’est pour Shannyn Sossamon.
    Mais il n’y a pas que des split-screens, non mais oh, sinon ça serait pas rigolo.

  • AK says:

    Je ne comprends pas l’intérêt de l’intro.
    Si tu prends par exemple Memento : le procédé formel de “remonter le temps” a un sens au niveau du fond (mettre le spectateur au même niveau d’amnésie que Leonard).
    Là, le procédé formel de l’intro de RoA ne sert à rien. Ok, on est dans une soirée étudiant, on suit un des étudiant, hop on remonte le temps et on passe à un suivant, etc. Et alors ? A quoi ça sert ? Quel intérêt de faire un effet de “rembobinage” ? C’est artificiel, vain, branlette.
    Après je veux bien croire que mon jeune âge m’a fait passer à côté d’une révélation divine, mais je ne vois pas de différence entre RoA et un teen-movie basique des années 90.
    (de toutes façons, je sais très bien que c’est pour Jessica Biel que tu défends ce film)

  • Epikt says:

    Euh… non, pas Jessica Biel.
    Quand à l’intro, ça n’est pas artificiel, vain, branlette, c’est juste cool (ce qui est peut-être pareil).

  • BOB says:

    @AK: Ca veut dire quoi un teen-movie basique des 90 ? Sexe intentions, Sauvé par le gong… ?

    L’intéret du rembobinage, c’est ptete de voir la déchéance d’icones autrefois idéalisées. Voir Dawson nous confier qu’il aimerait bien niquer la pouf d’en face, voir la fille Camden se faire l’équipe de foot local… C’est quand même assez clair comme note d’intention.

    (Avary aurait pu chier pire comme film, The Informers niveau boulette de caca ça se pose la) (j’espere lhtml y marche!)

  • AK says:

    Pas pire, mais pas nouveau. Le scénario pourrait être celui d’un épisode de Dawson.
    Sexe intentions, c’est pire que basique c’est nul.
    Sauvé par le gong, c’est mieux que basique c’est génial, mais c’est les années 80…

  • BOB says:

    @AK: Je te demande un exemple parce que j’ai pas souvenir d’un film des 90 qui enfonce la jeunesse américaine de cette façon. Dans ma tête, les 90 c’est plus Beverly Hills & Premiers baisers que Lois de l’attraction quoi.

  • AK says:

    Bienvenue dans l’âge ingrat ? The faculty ? Virgin suicides ?

  • Gilles says:

    Concernant Starship Troopers, je suis d’accord qu’il ne lance pas le débat anti-guerre comme il devrait, ressemblant plus à un gros film bien bourrin qu’à une vraie oeuvre anti-guerre. Pourtant c’est bien le sujet du film, qui dans la forme se démarque beaucoup de l’oeuvre qu’il adapte (en français Etoiles, Garde à vous!, de Heinlen), qui elle est farouchement anti-guerre ; Rico y est le vengeur de la race humaine, mais tous les personnages, et les situations autour de lui, ne sont que des preuves de l’absurdité de la guerre. Il y a d’ailleurs quelques tirades mémorables et totalement sans ambiguïté.

  • Epikt says:

    Pourquoi “comme il le devrait” ?
    (pas lu le bouquin d’Heinlein mais les échos que j’en ai me disent justement le contraire, que c’est un gros truc militariste – si j’ai bien compris, le bouquin anti-guerre de Heinlein c’est ‘En Terre étrangère’)

  • Gilles says:

    Moi je sentais justement que le livre était tellement extrême dans sa vision de la guerre que ça en fait justement une oeuvre anti-militaire. Faudrait que je le relise tiens. Mes souvenirs doivent s’embrumer.

  • Caixão says:

    Bah Starship Troopers ne veut pas lancer de débat je pense, ce que Verhoeven veut montrer c’est plus les effets de la propagande guerrière qui transforme la population en une société fasciste (les “Troopers” de Johnny Rico ont bien plus de points communs avec les arachnides qu’avec leurs dirigeants qui les envoient à la boucherie, et l’horrible aspect des arachnides provient plus de ce que la propagande décrit que de leur aspect réel) ma théorie sur le film, c’est que c’est un peu la première guerre mondiale dans l’espace…

    Sinon, cinématographiquement parlant, la structure du film me semble proche de Robocop, à savoir un film très premier degré devant lequel l’amateur de ciné de genre bourrin prendra son pied grâce à la violence et aux scènes d’actions, mais par derrière y’a quand même une vraie idée critique. Le cynisme de la chose résultant de la cohabitation des deux niveaux de lecture, Verhoeven réussissant le tour de force de faire un authentique film de propagande qui critique la propagande.

    concernant le livre, j’ai eu les mêmes échos qu’epikt sinon, et j’ai tendance à penser que le livre publié en pleine période de guerre froide où la science fiction assimilait volontiers communistes et aliens conquérants ne fait réellement pas preuve de second degré. Pas lu toutefois…

  • Naroungas says:

    C’est vrai que je suis également étonné que “Les lois de l’attraction” obtienne la moindre considération. Le film est vraiment anecdotique. Je pense que les 80′s version BEE ont très mal vieilli ou c’est moi qui suis blasé de voir des gosses de riches racontaient toujours la même chose (je me poudre le nez, je baise, je me sens mal), d’où un fond difficile à suivre sans s’ennuyer, ensuite et surtout, je pense que le réalisateur n’a pas su en faire un véritable film. La mise en scène n’est qu’un gadget, il aurait été plus judicieux de s’approprier l’imagerie 80′s et de démontrer la vanité de années-là. Parce que le contexte joue énormément dans les livres de BEE, c’est pourquoi les états d’âmes des personnages du film m’ont semblé reposer sur rien, hormis un énième mal de vivre et encore mal retranscrit.

    A défaut de faire rire, quand je lisais du BEE, ce qui me sautait dans le cerveau comme images, c’était plutôt ça en moins édulcoré : http://www.youtube.com/watch?v=miOh8CCWMw0

    Bref, le film m’a semblé vraiment incohérent.

  • AK says:

    Sans doute en écho de ce double programme qui défraye le tout Paris, la Cinémathèque française projette les Lois de l’attraction le 19 octobre prochain.
    http://www.cinematheque.fr/fr/.....n,481.html

  • MK says:

    Starship Troopers est marrant à voir. Ca me fait penser à StarCraft donc, ça rox.
    En plus ça over-rox car y’a Barney de How I Met Your Mother dedans.
    Pourquoi tout le monde cherche toujours à dire qu’un film est anti ou pro je ne sais quelle idéologie ? Sérieusement, osef, non ?
    Pour l’autre film, je suis partagé. Sans doute parceque j’ai lu ce qu’AK a écrit et que mon esprit trop faible s’est vu influencer par la plume du maître (wtf ? qu’est ce que je raconte ?) donc je vais aller le revoir pour être fixé.
    Dtf, qu’est ce que je raconte ? Je suis de droite.
    Je vais aller donc gentillement fermer ma gueule et ouvrir mes narines, y’a une soirée chez Victoria et parait que son père vient de lui payer une nouvelle Beemer.

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