Nice no mori (Ishii Katsuhito feat. Aniki & Miki Shunichiro, 2005)

Parmi les nouveaux réalisateurs japonais, Ishii Katsuhito est sans aucun doute un des plus intéressants – intéressant pour ses films en eux-mêmes, mais aussi intéressant à suivre en tant que cinéaste aux talents polymorphes. Chez nous il est principalement connu pour The Taste of Tea, son seul film ayant eu les honneurs d’une sortie dans notre pays, ainsi que pour sa soi-disant participation à la séquence d’animation de Kill Bill vol.1 (c’est probablement à son compère Koike Takashi qu’on doit ce pour quoi Ishii est crédité). Sa carrière est pour l’instant relativement courte (il fait ses premiers pas en 1998), mais est déjà riche de bien des choses réjouissantes. Il est même probable qu’à l’exception de ses vidéos comiques autour des frères Hokuro (à l’humour assez typique et aussi difficile à suivre pour qui ne parle pas la langue) sa filmographie complète soit un must-see. Ses films Shark Skin Man & Peach Hip Girl ou encore Party 7 comme ses incursions dans le cinéma d’animation avec l’excellente (mais malheureusement avortée) série Trava: Fist Planet, la moindre de ses réalisations est une oeuvre rare et iconoclaste, personnelle et pleine d’inventivité. Et, « film » auquel participent également (à la manière de musiciens invité sur l’album d’un autre) Miki Shunichiro et Ishimine Hajime (aka Aniki), Nice no mori – ou Funky Forest – est en quelque sorte l’aboutissement de la Ishii Katsuhito touch, où ses délires ne rencontrent pas de limites (en particulier scénaristiques ou de construction) et peuvent réellement s’épanouir dans tous les sens.
Allergiques aux films qui ne ressemblent à rien s’abstenir.

Je ne résumerais pas le film, c’est presque pas possible.
Je me contenterai d’un petit mot sur la forme qu’il prend, loin de toute structure traditionnelle : une succession de scénettes mettant en scène (entre autres) trois frères totalement à l’ouest, deux amis qui se racontent leurs rêves, un chien scénariste de dessins animés, des extraterrestres et des filles à couettes (!!!) ; où vous apprendrez des techniques imparables pour retirer un parasite de sous l’aisselle, décliner l’invitation d’un gros lourdo à boire un verre ou organiser un pique-nique de célibataires avec que des hommes, ainsi qu’à jouer de tout plein d’instruments de musique bizaroïdes. Exit tout semblant d’histoire (limitée à des récurrences de personnages) qui parasiterait le film à trop vouloir être développée et boufferait toute la place. Ici, c’est 100% je pars en vrille, une compil’ parfois cohérente, parfois moins, de sketchs tous aussi tordus les uns que les autres. Ça en perturbera certains, ceux qui veulent à tout prix sortir d’un film en y ayant compris quelque chose et en pouvant raconter ce qu’il s’y passe ; ça en enchantera d’autres, ceux qui n’en ont rien à faire de toute sorte d’intrigue et ne vont au cinéma que pour prendre leur pied face au dernier film d’un cinéaste généreux, bourré d’audace et de talent.

Soyons honnête quand même, il est délicat de rentrer dans le film, d’autant plus que la première moitié du film me semble moins prenante que la deuxième – quand à savoir si cela est effectivement le cas ou si le film nécessite un temps d’adaptation, mystère et boule de gomme.
D’autant plus que Ishii et ses compères aiment prendre leurs aises, faire durer les scènes, se faire plaisir, quitte à parfois en oublier le spectateur qui lui n’est pas toujours dans le même trip. Certaines scènes tirent alors un peu en longueur, tournant parfois au délire monomaniaque et/ou à la démonstration technique. C’est la limite de Nice no mori, mais c’est justement cette absence de compromis qui est sa plus grande qualité et en fait un des plus grands portnawak filmiques de ces dernières années. Nice no mori persiste donc dans ses délires, prend le temps de les faire durer autant que nécessaire, comme pour les déguster longuement. On ne pourra pas dire qu’il n’approfondisse pas ses idées, malgré son zapping et sa structure complètement atomisée, au contraire il les décline constamment en variantes. Ainsi le film revient de temps à autre sur ses personnages pour un nouveau sketch suivant les mêmes codes : les trois filles de la station thermale racontent chacune leur histoire, les guitar brothers reviennent inlassablement avec guitares et Snickers et les séances de « HOME ROOM !!!!!!!!! » (une méthode pédagogique qui ferait peur à l’éducation nationale) s’enchaînent avec frénésie.

Je ne connais ses deux collaborateurs ni d’Eve ni d’Adam, mais aucun doute que l’influence et la patte de Ishii Katsuhito (qui à lui seul signe deux tiers du métrage) se fasse sentir même dans les parties qu’il n’a pas réalisés. Exemple flagrant avec le segment ‘Takefumi’s dream’ réalisé par Aniki (dans lequel Takefumi fait un battle de danse contre toute sorte de « choses ») qui reprend nombre d’éléments déjà vus dans le cinéma de Ishii : le danceur contorsionniste de The Taste of Tea, les expérimentations graphiques animés de Koike Takeshi, le costume de Notti qui (bien que noir) rappelle curieusement celui de Cap’tain Banana dans Party 7,…
Les acteurs aussi proviennent pour beaucoup d’entre eux de la petite équipe du cinéaste, et on déjà collaboré avec lui sur un ou plusieurs projets : l’immense Asano Tadanobu tout d’abord, fidèle depuis les débuts tout comme l’inénarrable Morishita Yoshiyuki, Kase Ryo (depuis Party 7) ou encore Anno Hideaki (le réalisateur de la série Neon Genesis Evangelion) et la petite Banno Maya qui jouaient déjà dans The Taste of Tea. Parmi les nouvelles recrues (car avec le nombre astronomique de personnages il y en a forcément) on est tout frétillant d’accueillir Fukiishi Kazue (la Noriko du film de Sono Sion) et surtout l’excellente Ikewaki Chizuru (Strawberry Shortcakes).
Alors tout ce qu’on avait pu dire de Ishii Katsuhito – avec toutes ses contradictions – à la lumière de ses précédentes réalisations se retrouve à des degrés divers dans Nice no Mori : de l’outrance dans les cadres et les incrustations d’images animées jusqu’au calme posé lorsque dans de longs plans séquences il laisse toute latitude à ses acteurs (qui eux aussi oscillent entre totale décontraction et franc pétage de plomb), en passant par son utilisation très particulière de la rupture de ton, du son et de la musique. Il serait fastidieux et vain de lister tous les petits plaisirs parsemant ce métrage, de la bataille de polochon filmée comme une baston de manga aux scènes nonsensiques avec des créatures étranges, qui sont autant d’occasions pour le réalisateur de faire preuve d’un humour et d’une invention totalement désinhibés.

Au beau milieu du film on trouve trois minutes totalement incroyables : un panneau qui annonce la fin de la « face A » puis un entracte durant lequel un compte à rebours égraine lentement ses secondes, avant le lancement de la « face B ». Face A, face B, comme sur un vieux disque vinyle. Et là ça fait tilt : Nice no mori est construit à la manière d’un album de musique, avec son enfilade de chansons qui l’une à coté de l’autre ne donnent pas toujours une impression de cohérence mais qui prises dans leur ensemble avec un peu plus de recul forment un tableau de la carrière de l’artiste à un moment donné. Aucun doute, Nice no mori est un concept album from outer space.

Dès lors on ne va pas s’étonner qu’une bonne moitié des sketchs ait un lien avec la musique ou la danse. De la musique parfois tout à fait normale comme celle des guitar brothers, parfois moins à l’image des rêves psychés de Notti et Takefumi (en particulier l’extraordinaire scène de remix qui clot le film), voir même carrément bizarres si on s’intéresse à la classe de musique et à ses « instruments » vivants (et aux connotations sexuelles évidentes).
Dans le cadre d’un film la musique est dans son utilisation traditionnelle un moyen de souligner une action, de rendre les images plus agréables, une manière facile de faire pleurer et d’autres raisons d’être de musiques d’accompagnement. Il est beaucoup plus rare que comme dans Nice no mori elle s’y greffe comme un parasite, qu’elle n’ait pas pour but d’accompagner les images mais au contraire se dresse contre elles, squattant le film pour s’y épanouir tranquillement sans impératif narratif et qu’alors le film vive à travers la performance musicale. Ce qui en fin de compte n’est que l’expression de la narration très lâche du film, qui ne fonctionne pas en progressant vers un but mais au contraire ne fait que jouir du moment présent, sans s’inquiéter de combien de temps cela va lui prendre ni d’où cela le mène.

Dans Nice no Mori chaque scène est plus réjouissante que la précédente, même si certaines le sont plus que d’autres (ne cherchez pas une quelconque logique dans cette phrase), et c’est avec des yeux écarquillés de grand môme que l’on regarde le film. Le plaisir de la découverte et la simple jouissance de spectateur sont trop rares pour se permettre de snober Nice no Mori sous prétexte qu’il est incompréhensible. Sans compter que dans une vie de cinéphile il est encore trop rare de pouvoir admirer un film réalisé par des extraterrestres.

§ Un commentaire sur “Nice no mori (Ishii Katsuhito feat. Aniki & Miki Shunichiro, 2005)”

  • Guillaume says:

    je deterre juste pour dire que je l’ai revu il y a deux jours et qu’au delà du fait que je suis en total accord avec ta critique je voudrai juste ajouter pour rester sur une thématique musicale que la chanson que joue Asano au début du film c’est la chanson du générique de début de Captain Harlock version 78. Oui c’est anecdotique, mais comme ça ne m’avais pas choqué lors des précédents visions, je tenais à la signaler (le fait d’avoir revu quelques harlock en vo il y a peu à largement contribué)

À propos de ce texte