Morse (Tomas Alfredson, 2008)

Après une quinzaine d’années d’hibernation, desquelles on retiendra principalement le western Vampire$ du grand John Carpenter, les vampires sont redevenus, pour un temps, tendance, grâce aux goûts toujours assurés des demoiselles des sociétés occidentales. On se demande bien pourquoi puisqu’il semble qu’un quart de siècle après le Near Dark de Kathryn Bigelow on ait un petit peu fait le tour de cet archétype du fantastique.
C’était sans compter sur nos amis nordiques – l’une des cultures contemporaines les plus intéressantes. Au-delà de qualités graphiques qu’on ne manquera pas d’évoquer, Morse (Let the Right One in) s’avère passionnant dans sa relecture socio-moderne du mythe du Vampire.

[Avant d’aborder l’histoire de Morse, rappelons que ce dernier est tiré du roman du même nom de John Ajvide Lindqvist, également scénariste du film – roman disponible en France aux éditions Télémaque.]

Morse se déroule dans les années 80 à Blackeberg, une banlieue austère de Stockholm. Le spectateur y suit le quotidien grisâtre et exsangue d’Oskar, un garçon de douze ans, solitaire, maigrichon, délaissé par des parents divorcés et aimants mais peu sensibles aux préoccupations de leur enfant. Oskar ne semble pas avoir d’amis, il est harcelé par les bad boys de sa classe qui l’obligent à couiner comme une truie ; la zone urbaine où il réside ne présente aucun attrait ou loisir.
Cette banalité affligeante de réalisme et de morosité s’altère quand débarquent, dans l’appartement contigu à celui d’Oskar et de sa mère, d’étranges voisins : en réalité une jeune vampire, Eli, et son serviteur, un quinquagénaire apathique prénommé Håkan.
La vampirette se lie d’amitié avec le gamin, lui apprend à se surpasser, à avoir confiance en lui, à s’assumer ; une relation ambigüe s’établit entre les deux enfants alors qu’Oskar prend conscience de la véritable nature d’Eli.

Ce qui frappe au premier abord dans Morse c’est son esthétisme. Tomas Alfredson dépeint la misère et l’ennui des habitants de Blackeberg avec un ascétisme sévère et un raffinement d’esthète, cumulant de larges plans longs et silencieux. Contrastant avec la sécheresse sociale de Blackeberg, le metteur en scène soigne des plans méticuleux et réfléchis, aligne les cadrages au cordeau, le tout avec des mises au point millimétrées parfois réalisées en plein film (!). Cette précision est combinée avec une photographie luxueuse qui, dans un film majoritairement nocturne, s’appuie sur une neige « lumineuse ». Cette application confère au métrage une patine soyeuse et accentue son côté irréel ; Morse s’oriente, de par sa mise en scène, vers un conte hivernal imprégné de réalisme magique.
La réalisation, purement esthétique, ne s’applique pas à retranscrire l’action ou la matière filmée, mais à apporter une teinte particulière à l’atmosphère générale du récit. Je nuance ce constat en notant comment le cinéaste filme intelligemment les meurtres commis par Eli de façon abrupte et naturaliste, appuyant ainsi la bestialité de celle-ci – prouvant qu’il n’est nul besoin d’effet gore ou de mouvements frénétiques de caméra pour susciter l’horreur. Du réalisme magique et bestial, donc.

Revenons à l’intrigue, qui pourrait être complètement neuneu que ça n’empêcherait pas le film d’être simplement beau à regarder.
On est a priori dans du fantastique contemporain, un fantastique social âpre et gris proche du Stephen King des années 80 (si l’une des répliques « squeal like a pig » évoque Carrie, Morse est proche de l’ambiance d’un Ça dans la peinture suburbaine et le rapport à l’adolescence).
Alfredson et Lindqvist s’en sortent plutôt bien et livrent un portrait convaincant d’un ado suédois esseulé, privé de repères moraux et sociaux. La description des autres habitants de Blackeberg l’est un peu moins, principalement car le film se concentre sur Eli et Oskar. L’élément fantastique résout l’impasse sociale dans laquelle le personnage central a été cloisonné. Le vampire représente une échappatoire à la grisaille quotidienne ; on peut aussi y voir l’incarnation de la violence refoulée d’Oskar.
Intéressant, mais rien d’original jusque-là.
Dans les aspects positifs, notons au passage le bon rendu de l’attirance d’Oskar pour le côté obscur du vampire et, dans les négatifs, des étranges petits chats en 3D (à croire qu’Epikt a été nommé character designer du film).

En réalité, ce n’est pas tellement ce fantastique social qui rend Morse passionnant / touchant / fascinant – dans le genre Morse s’avère un bon film, ce qui n’est déjà pas si mal. Non, là où Morse baisse le slibard jusqu’aux chevilles de tous ses prédécesseurs c’est dans la fragilité / la simplicité / la cruauté de la relation qui se noue entre Eli et Oskar.
Assez étonnamment, à parcourir les e-avis de nombreux admirateurs de Morse, ceux-ci s’émerveillent devant « une jolie histoire d’amour (sic) entre deux êtres esseulés » (c’est beau, on dirait une accroche pour un opus de Twilight). Ce résumé est pour le moins simplificateur et réduit le film à un vulgaire teenage movie.

Je vais essayer d’expliquer pourquoi je pense que Morse n’est pas (du tout) une histoire d’amour ; ou si c’est le cas, que les choses ne sont pas aussi simples qu’elles en ont l’air (et si je me trompe tant pis ça m’apprendra à voir le mal partout).

[NdE : ça spoile un peu dans la suite du texte]

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, et souvenez-vous que le film est principalement relaté du point de vue d’Oskar, et donc du fan-boy, Eli n’est pas une gentille petite fille vampire qui tombe amoureuse du vilain petit canard. On découvre peu à peu 1/ qu’elle est plus âgée (voir les deux plans où son visage est remplacé par celui d’une vieille femme) 2/ pire qu’elle est de sexe masculin ; en parallèle, je rappelle l’approche bestiale choisie par Alfredson pour filmer ses actes. Conclusion : Eli est un vampire, un animal, uniquement concernée par sa survie. Et c’est tout.
Dans les premières scènes du film, son serviteur zigouille un quidam pour rapporter du sang frais à Eli ; il échoue – trop vieux, trop lent. Håkan ne peut plus subvenir aux besoins de son maître qui en vient à devoir tuer elle-même ses proies, ce qui est risqué, car ainsi Eli s’expose à être découverte, notamment car elle les assassine bestialement là où Håkan les tue comme un « banal » serial killer – sa dernière tentative de meurtre dans un gymnase n’est d’ailleurs pas une « tentative ratée », c’est une « tentative ratée réussie » dont le seul but est de fournir un coupable aux autorités et de relâcher la pression sur Eli.
Eli doit rapidement trouver un nouveau serviteur. Or, dans le voisinage, vit Oskar, un jeune adolescent solitaire et frustré, qui tue le temps en donnant des coups de couteau à un ennemi invisible dans la cour déserte de l’immeuble. Eli voit en Oskar une cible (trop) facile et presque évidente pour remplacer son serviteur usagé. Elle se présente alors à lui, le séduit par son côté mystérieux ; puis alors qu’Oskar prend progressivement conscience de la nature de sa nouvelle amie, elle le fortifie en lui donnant confiance en lui, en montrant qu’il est capable de se battre (il frappe l’un des bads boys sur les incitations d’Eli) ; grâce au vampire, Oskar est empli d’un sentiment de puissance, de domination – à l’inverse de ce qu’il ressentait jusque-là (faiblesse, timidité, passivité).

Par la suite, la relation entre Eli et Oskar s’intensifie sous l’impulsion de la fille. Ce faisant, celle-ci insiste sur le fait qu’elle doit partir (« si je pars, je vis, si je reste, je meurs » – donc si tu m’aimes, viens avec moi). Mieux, elle lui montre qu’elle est prête à souffrir pour lui en pénétrant chez lui sans y être invitée, ce qui la fait saigner de façon visible devant Oskar, qui en ressent une culpabilité honteuse. Dans la foulée, un concours de circonstances conduit Oskar à lui sauver la vie face à un traqueur de vampires – même si on peut estimer qu’elle aurait réussi à échapper toute seule à son ennemi. Sous l’emprise définitive du vampire, Oskar devient fort, protecteur et débiteur.
Cependant, le garçon ne peut pas encore se résoudre à quitter sa mère et son quotidien misérable ; Eli passe alors à la phase finale de sa séduction : elle part, abandonnant Oskar à sa solitude initiale, le laissant redevenir l’être faible qu’il était avant leur rencontre. Et, quant logiquement les éternels bad boys s’en prennent à nouveau à lui, Eli réapparait pour lui sauver la mise. Oskar se sent définitivement redevable et ne peut que la suivre. Le vampire a conquis son nouveau serviteur.

Certes, on peut estimer que la relation qu’Eli tisse avec le garçon est plus ambigüe que cela et que le vampire finit par ressentir une certaine empathie pour Oskar, voire un amour platonique de pré-adolescent (platonisme renforcé par le fait qu’Eli soit un garçon) ; de même, Oskar s’affirme au fil du récit et prend dans certaines scènes l’ascendant sur Eli ; mais, on peut douter de la sincérité de celle-ci. Voyez comment elle puise l’énergie vitale de son ancien serviteur jusqu’à son dernier souffle, celui-ci n’étant en somme qu’une version âgée et obsolète d’Oskar – pour son ultime soir, Håkan demande à Eli de ne pas sortir avec le garçon, avec son successeur, celui qui va lui voler son amour.

Malgré des apparences salvatrices, Morse devient au final tragique, car il décrit l’abandon de la vie d’un jeune garçon pour s’engager jusqu’à sa mort aux services d’une créature inhumaine – une servitude qui est pour lui un rêve, la dernière alternative dans une société devenue elle aussi inhumaine.

Morse propose donc une relecture décalée et moderne du mythe du vampire – décalée, car elle est donnée du point de vue de l’asservissement d’un serviteur et moderne, car si Eli utilise les mêmes artifices de séduction qu’un Dracula, elle s’appuie moins sur la peur que sur la fascination qu’elle suscite.
Le vampire n’est plus un monstre qui effraye, mais une créature fantastique qui fascine – non via une pose victorienne décatie, mais par le pouvoir et l’échappatoire du réel qu’il représente. Être esclave d’un vampire plutôt qu’esclave du système.

La vérité sur Eli est peut être entre les deux voies, entre l’histoire d’amour sincère et l’embrigadement insensible. Cette ambigüité est la véritable richesse de ce conte hivernal morbide et cruel.

§ 6 commentaires sur “Morse (Tomas Alfredson, 2008)”

  • Thieu says:

    Héhé! C’est que tu m’a presque donné envie de le voir tu sais?
    J’aime beaucoup les vampires et les êtres de la nuit en général mais j’avoue que j’hésite toujours à aller les voir s’incarner sur grand écran. Sans doute la peur de la déception…

    Toujours est il que je venais de regarder le dernier Tonight on Mars (http://www.tonightonmars.com/)qui parlais justement de Morse et comme toujours les avis étaient partagés, John Plisken ayant trouvé le film soporifique et un peu trop cliché (ne Suède par trop enneigée à son goût par exemple), le Dr No ayant quant à lui été complétement convaincu par le film et le trouvant génial.
    C’est donc avec un apriori plutôt mitigé sur le film que je tombe ce matin sur cette note plutôt complète qui me donnerai presqu’envie de sauter le pas et de me plonger dans les aventures vampiriques de ce pauvre Oskar.

    Merci pour ton (votre?) avis en tout cas.

  • Epikt says:

    N’hésite pas mon cher Thieu, c’est un film très recommandable.

    Pour en revenir au texte de A.K., j’avoue faire partie des gens voyant principalement dans Morse une “love story”. Presque.
    En fait, j’ai pensé à Carrie (bouquin de Stephen King, tiens tiens, et film de De Palma si je dis pas de connerie).
    Comme tu l’as relevé, le film est vraiment vu du point de vue d’Oskar – ce qui rend le personnage d’Eli peu défini et finalement assez schématique. Mais, poussant le bouchon, je l’ai également interprété comme construit du point de vue d’Oskar : alors que face aux brimades Carrie développe des pouvoirs surnaturels, c’est un peu comme si Oskar se créait une amie (à la fois sauveuse, à la fois celle qui lui permet de dépasser sa faiblesse). C’est un peu Carrie par procuration.
    Du coup, une fois admis Eli comme “création” du ressentiment d’Oskar, il n’y a pas de raison de ne pas croire à l’amour de la première pour le second.
    Là où on rejoint la cruauté de ce que tu évoques (mais sans cynisme) c’est dans le parallèle fait entre Oskar et le vieux serviteur de Eli, promettant un amour dissymétrique et forcément tragique.

  • Ubik says:

    En ce qui me concerne, j’ai aussi vécu le film comme une histoire d’amour, mais platonique et un tantinet tordue.
    En lisant le roman, on se rend compte que les motivations des serviteurs d’Eli sont plus explicites, mais ce n’est pas ici le sujet.
    Pour revenir au film, la luminosité spectrale baignant les différents plans, les non-dits, la lenteur, les postures quasi-hiératiques, j’avoue avoir été fasciné du début jusqu’à la fin.

  • AK says:

    Bref, c’est une relation d’amitié “intéressée” des deux côtés. Eli ayant besoin d’un serviteur et Oskar ayant besoin de la “force” d’Eli.
    A noter, une interview instructive de l’auteur/scénariste dans les bonus du DVD qui exprime que :
    1/ le livre est explicite sur le fait que c’est avant tout une “love story”
    2/ la façon dont le récit est relaté dans le film rend la relation plus ambigu et rapproche les personnages d’Oskar et d’Hakan.

  • vegetal parasite says:

    (je me permets un correctif:”…décrit l’abandon DE la vie d’un jeune garçon…”
    “si je pars,je vis,si je reste,je meurs” ) -non?

    Un grand MERCI à l’auteur de cette analyse de Morse.ENFIN qqun qui a décelé le caractère insidieux
    de cette si riche et émouvante histoire d’”amour”.
    Eli séduit Oskar (certes les choses sont beaucoup plus ambiguës,comme relevé).
    Lui se damne.Il se donne au mal, par faiblesse,misère affective et agressivité frustrée.
    L’on pourrait aller plus loin, et prendre ce film comme une métaphore de l’adhésion
    (des motifs et mécanismes d’adhésion) d’un individu à un ordre/une autorité criminelle.
    …extrapolation abusive?

  • AK says:

    En fait, il ne se donne pas au “mal”. Pour Lindqvist, le “mal” est la société-vampire. Eli représente le retournement de l’individu contre la société – aka l’individu devenant à son tour vampire pour survivre. Eli représente aussi l’amour dont Oskar a été privé par ladite société. Eli est l’être de lumière d’Oskar.

    A.K.

    PS : ok pour les corrections. A noter que la citation (“si je pars…”) est extraite de Roméo & Juliette.

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