Meatball Machine (Yamaguchi Yudai et Yamamoto Junichi, 2005)

Premier collaborateur de Kitamura Ryuhei (on lui doit entre autres le scénario de Versus) à passer dernière la caméra (avant Shimomura Yûji et son Death Trance), Yamaguchi Yudai a tâtonné un certain temps avant de vraiment savoir quoi faire de sa caméra et de sa débordante imagination. Un premier temps réalisateur de Battlefield Baseball, sympathique mais pas vraiment top portnawak autour de lycéens pratiquant le baseball de combat, produit par Kitamura et qui reste très marquée par son influence (impression amplifiée par le premier rôle confié à Sakaguchi Tak, acteur fétiche du réalisateur de Versus), il est ensuite chargé de la déclinaison live du manga Sakigake!! Kuromati Kôkô de Nonaka Eiji (Chromartie High, ou en français Le Bahut des tordus), un film dans la lignée de son premier, film bouffon un peu Z et plutôt rigolo quand on est d’humeur facile. C’est dans sa troisième réalisation – pourtant à priori très modeste puisqu’il s’agit d’un segment (intitulée Purezento, ou The Present) de la série Kazuo Umezu’s Horror Theater tirée des oeuvres du pape du manga horrifique – que, après une entame un peu poussive, Yamaguchi commence à laisser voir de réelles qualités de metteur en scène d’autant plus étonnantes et réjouissantes qu’elles émergent d’un environnement très balisé. Qualités qu’il confirme dans Meatball Machine, en attendant de voir ce que donnera son segment de Yume Juya – projet d’ailleurs on ne peut plus intrigant, puisque adapté de Natsume Soseki et rassemblant (outre Yamaguchi) quelques belles pointures comme Ichikawa Kon ou encore l’illustrateur Amano Yoshitaka.
Yamamoto Yunichi quand à lui est un ami de Yamaguchi, réalisateur d’un court métrage sous influence Tsukamoto déjà intitulé Meatball Machine et qui pose les bases du présent film. En tout honnêteté ce premier film est un peu de la bouillie (pour situer, c’est du niveau de Un Fantôme de taille normale en encore plus branquignol), mais démontre d’une certaine volonté de bien faire et un penchant pour la bizarrerie qui ne pouvait qu’interpeller Yamaguchi, qui l’entraîne alors dans la réalisation d’un long métrage remake, accompagné d’une courte préquelle portnawako-musicalo-gore intitulée Reject of Death.
Mais malgré les bonnes choses qu’avait montrées Yamaguchi sur Purezento, encourageantes mais demandant à être confirmées, Meatball Machine n’aurait du être qu’une série B un peu cheap, une sorte de sentai-trash sans conséquences mais fun, du genre parfait pour une soirée pizza-bières entre amis amateurs de cinéma pas normal. Mais dépassant largement mes attentes et à défaut d’être forcément un des meilleurs, Meatball Machine est un des films les plus marquants que j’ai eu la chance de voir en 2007, aux cotés du fabuleux Ido de Fujiwara Kei (qui reste tout de même bien au dessus).

Dans ce film des extraterrestres (à l’apparence proche de l’idée que je peux me faire d’un foetus de Predator) parasitent les humains, prennent leur contrôle et les font muter afin de s’en servir de machines de combat. On assiste donc à une sorte de film de mecha, mais en inversé, les humains servant de véhicules armés à des créatures avides de se mettre sur la gueule et de se dévorer entre eux – le vainqueur arrachant au terme du combat le « cockpit » du perdant (la fameuse meatball d’où les aliens manipulent les humains) et le donnant à manger à son « armure ». Ils sont traqués par un homme (affublé d’un masque de soudeur tout bosselé et d’un fusil lance harpon customisé) qui lui aussi collecte ces mêmes trophées pour les donner à sa fille, troublante beauté borgne et broken doll muette, premier rôle au cinéma de l’idol Yamamoto Ayano (très charmante demoiselle).

Et rapidement, dès les premières minutes du film en fait, on commence à se dire que Meatball Machine sera finalement plus qu’une simple bisserie avec des mutants qui se bastonnent. Le film fait en effet preuve d’un soin rare dans ce genre de production, même si cela reste un peu cheap par certains aspects comme les (heureusement rares) effets spéciaux numériques. Par contre les maquillages, armures et autres effets spéciaux traditionnels (dont on ne rappellera jamais assez la supériorité sur les CGI pour obtenir un résultat avec un minimum de matière) réalisés par Nishimura Yoshihiro (collaborateur de Sono Sion sur un certain nombre de ses films depuis Suicide Club, et qui est en train de devenir un indispensable du cinéma trashouille nippon) sont tout bonnement excellents : ça fonctionne à la vapeur et à la sueur, c’est sanglant, mécanique et brutalement sophistiqué, un vrai boulot comme on aimerait en voir plus souvent. Et je reviendrai plus tard sur la mise en scène largement au dessus de ce qu’on peut voir dans ce genre de films gore qui bien souvent mettent en avant la bizarrerie de leur sujet comme cache-misère à leur indigence filmique (tant qu’on y est, c’est aussi bien au dessus du tout venant de la production, qui elle n’a le plus souvent même pas la bizarrerie pour faire passer la pilule), entre autre par le recours (forcé ?) à l’humour – comme si avoir conscience de faire un mauvais film et cultiver l’autodérision suffisait à inverser la vapeur ! Point de cela aujourd’hui. Car je me dois de vous prévenir : Meatball Machine n’est pas forcément drôle. Bien au contraire.

Car derrière ses atours de pantalonnade mal dégrossie, Meatball Machine est un film noir, désenchanté et nihiliste. Je dirais même qu’en l’état, Meatball Machine est plus pertinent dans le regard qu’il peut avoir sur le monde et plus corrosif dans son propos que bien des films politiques ou sociaux soi-disant engagés – exemple parmi d’autres : le « chasseur », de basse extraction qui par égoïsme (nourrir sa fille) exploite sans état d’âme ses congénères à la manière des aliens esclavagistes, ce n’est rien d’autre que tout le propos (certes juste évoqué dans Meatball Machine) de It’s a free World, le dernier film de Ken Loach ! Oué, je sais, je pousse Mémé dans les orties.
J’ai pourtant pas l’habitude de mettre en avant de tels arguments pour défendre un film. J’aurais même horreur de ces films qui « parlent de » tel ou tel « problème de société », de même que (encore plus !) de ces critiques ne défendant un film que pour la thèse qu’il défend ou le constat qu’il dresse, lui pardonnant pour la peine son éventuelle indigence cinématographique. Ce n’est pas le cas de Meatball Machine, dont les flux narratif, émotionnel et finalement politique ont le bon goût de filer « de l’image au sentiment, du sentiment à la thèse » (pour reprendre Eisenstein) et pas le contraire.
Le leitmotiv de Meatball Machine n’est alors rien de moins que l’exploitation de la misère et de la détresse humaine. Ancré dans un milieu ouvrier, les quartiers déshérités et autres friches industrielles (bon, OK, le dernier point est peut-être aussi question de budget !), mettant en scène des aliens à la fâcheuse tendance à utiliser les individus les plus faibles et les plus isolés (et « s’en servir comme d’outils », quantité négligeable dont on se débarrasse sans remords après usage), le film est traversé par le climat de détresse affective et de désarroi dont l’origine n’est autre qu’un monde dans lequel la moindre relation sociale est basée sur des rapports de domination et d’exploitation. Et à la vue du final, un premier temps grotesque mais glissant lentement vers le carrément pétrifiant, je ne pense pas une seconde que les auteurs jettent sur la situation un regard optimiste. Au contraire le constat semble on ne peut plus désespéré, toute révolte et toute subversion étant systématiquement assimilées par le système. Et donc totalement vaines.

Les films cyber/mutants japonais font bien souvent preuve d’un rejet de l’humanité de leur protagonistes : Tetsuo de Tsukamoto Shinya se fait le fer de lance d’une post-humanité flamboyante, à l’inverse 964 Pinocchio de Fukui Shozin déshumanise totalement son personnage. Meatball Machine est le plus humain d’entre tous. Opprimée, prisonnière de gangues de métal (dans la deuxième partie du film) ou asphyxiée par l’inaptitude relationnelle (dans la première), cette humanité ne s’exprime finalement que dans une unique scène centrale – il y a des films comme ça qui ne valent que pour une seule et unique scène, tout le reste (tout stimulant soit-il) ne faisant que la souligner et la mettre en perspective. Une scène magnifique, rencontre improbable de deux paumés au milieu d’un maelström hostile et plus belle scène de viol tentaculaire qui m’ait été donnée de voir. Car forcément ce bonheur, tout douloureux et traumatisant soit-il, qui leur filait entre les doigts depuis si longtemps et auquel ils ne voulaient même plus croire, leur sera refusé par un improbable coup du sort au moment même où enfin il s’offre à eux, comme un ultime pied de nez d’une société en forme d’usine à broyer les êtres aux misérables résidus d’humanité qui tentaient malgré tout de s’y faire une place.
Ainsi, si Meatball Machine est si convaincant (car les allégories politiques lourdingues ça n’a jamais fait un film) c’est qu’il n’oublie pas que derrière les drames il y a des êtres, qui souffrent, s’aiment et tentent de s’en sortir. Ainsi l’introduction de la romance, pouvant à première vue paraître incongrue dans ce genre de film, prend tout son sens. Jamais nian-nian, elle est tout ce que ces marginaux solitaires peuvent espérer – tout ce qu’ils peuvent perdre aussi. Alors la scène (susmentionnée) de la transformation de Sachiko est exemplaire et merveilleuse de précision (on n’ose pas imaginer la bouffonnerie qu’en aurait fait un monteur maladroit). Faisant irruption dans le film au moment où tout pourtant commençait à aller pour le mieux, tirant meilleur parti de ses emprunts au film cyberpunk post-Tetsuo et au hentai tentaculaire tout en refusant leur habituelle frénésie pour jouer au contraire sur la longueur, cette scène est en fin de compte vraiment poignante et carrément belle – ce qui pour une scène dépeignant le viol d’une femme par un borg puis sa transformation en machine de guerre, le tout devant les yeux de son petit ami médusé, est déjà un exploit en soi.
C’est une chose que j’avais déjà remarquée dans Purezento, Yamaguchi est particulièrement doué pour faire naître la tension et le malaise à travers une série de champs-contrechamps sur les différents protagonistes, ralentissant par la même occasion le rythme de la scène, la suspendant presque (le champ-contrechamp étant l’instrument de montage le plus authentiquement laid de l’attirail cinématographique il convient d’en saluer les utilisations particulièrement convaincantes). Même mécanisme dans Meatball Machine, ici associé à un effet stroboscopique fondant les plans entres eux, gommant leurs transitions, et tout en attaquant le spectateur au corps en lui faisant éprouver physiquement l’étouffement des personnages (à la manière de, faute d’exemples véritablement similaires, ceux utilisés dans Irréversible et We fuck alone de Gaspar Noé). Puis s’immisce entre les deux amoureux qui jusqu’à présent accaparaient le cadre un troisième protagoniste (l’alien) qui va les éloigner l’un de l’autre et parasiter la mise en scène en même temps que le corps de sa victime.
Loin des cris et de la douleur, on y fait finalement face à l’impuissance et à la détresse, ainsi qu’à l’incompréhension d’un système qui nous dépasse et nous broie, nous autres négligeables êtres. Qui souffrons, nous aimons et tentons de nous en sortir. En vain bien entendu, ce qui n’empêche pas la tentative d’être belle.

C’est un genre qui a parfois tendance à recycler ses codes fondateurs, mais réjouissons nous le cyberpunk cinématographique nippon n’est pas mort. Gageons même qu’il trouve avec Meatball Machine un de ses plus brillants représentants – délirant et extravagant, mais surtout (à la surprise générale) vrai bon film.

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