Manga, paradoxes et superficialité

C’est la folie, la frénésie, l’enthousiasme, tout ce que vous voulez, et les chiffres mis en avant sont énormes [1]. 2006 fut décidément l’année du manga : tout le monde en a parlé, tout le monde a écrit dessus, tout le monde a sorti son numéro spécial manga, tout le monde a écrit son bouquin sur le manga. A croire que les gens craignent plus le péril jaune que l’indigestion et la redite.
Et pis je me suis dis que moi aussi je pouvais bien l’écrire mon article sur le manga. Surtout qu’il y a sur le sujet quelques points qui me turlupinent sévère. En particulier lorsqu’un soir Mayku me branche sur la « japoniaiserie », mot par lequel il évoquait l’ensemble des comportement « niais » des fans de manga qui souvent en viennent à devenir « fan du Japon » (pour ce que ça peut bien vouloir dire). Terme que nous avons assez vite abandonné au profit d’un autre que nous cherchons encore (les propositions sont les bienvenues) car finalement à l’opposé du sens que nous voulions lui coller. Avant de continuer plus en avant, un peu d’histoire pour votre culture générale personnelle : le mot « japoniaiserie » aurait été inventé en 1872 par Jules Champfleury pour désigner la fascination pour le Japon d’un certain nombre d’artistes et d’hommes de lettres de l’époque, dont son compagnon de plume Charles Baudelaire. Le terme fut ensuite repris (en connaissance de cause ?) par le magazine Télérama dans les années 90 pour cette fois montrer du doigt la montée en puissance des manga et anime – et de la fameuse « culture manga » dans son ensemble (il est toujours bon de rappeler que ces @$&#! de Télérama ne se sont pas toujours pognés sur le premier manga venu). Dans les deux cas on a affaire au mépris de la part d’un profane globalement ignorant de ce dont il parle.
Ce qui – sans le moins du monde vouloir me faire mousser – n’est pas exactement dans notre cas lors que Mayku et moi raillons le comportement et la fascination naïve des « japan-maniacs ». C’est bien parce que nous connaissons un minimum la culture asiatique en générale et japonaise en particulier que nous indignons de voir le Japon réduit par ceux-là même qui se disent « fans » à sa facette la plus superficielle et crétinoïde. Pour s’en rendre compte il suffit de traîner ses guêtres au premier salon manga venu (on a de la chance, ça pousse comme des champignons ces derniers temps) et y admirer les étalages de goodies et produits dérivés débiles, peluches Hello Kitty, accessoires gothics, figurines DOA siliconées et collier collector FF8, entre lesquels déambulent pseudo-gothic-lolitas de 13 ans, beaufs trentenaires en T-shirt Goldorak crasseux et cosplayers Naruto. De voir le manga réduit au gros shonen qui tache et au gros shojo qui dégouline. Et la musique japonaise à BOA, au visual-kei et aux OST d’anime et de jeux vidéo connus. Cette « néo-japoniaiserie » existe bel et bien et loin de moi l’idée de me dire au dessus de tout ça (après tout je suis fan des Mini-Moni et de Kusumi Koharu !), mais ce n’est pas de la japoniaiserie. En attendant de trouver mieux je l’appellerai « fascination superficielle ».
Et partant de là, je me dis qu’en restreignant le champ d’étude aux seuls manga, les lecteurs de manga me semblent eux aussi prendre l’objet de leur passion par le mauvais bout et que l’influence qu’a pour l’instant le manga sur la BD occidentale est plus nuisible que bénéfique. Je reviens donc après ce long détour à mon fameux article sur le manga. J’espère que je ne serai pas mal compris et voudrais me prémunir de toute dérive polémique (je sais, c’est mal parti) : il n’est pas question pour moi de jouer les Cassandres « attention le manga va tuer la BD franco-belge » ou de vous resservir la rengaine « le manga c’est une fabrique à décervelés ». Soyons clair, j’aime beaucoup le manga (parce que déjà j’aime la bande dessinée) et cet article met à plat une hypothèse qu’il faudrait vérifier et que je vérifierai peut-être en profondeur par la suite. Une dernière chose, cet article expose un certain nombre d’apparents paradoxes – pour la simple et bonne raison que le rapport du lecteur à la narration graphique repose sur toute une série de paradoxes – et j’espère ne perdre personne en route.

Gabrielle (Kara, 2001)

Partons donc du constat que l’on voit de plus en plus de bandes dessinées françaises (enfin francophones et voir même européennes) s’inspirant du manga voir même se revendiquant comme manga, pour le meilleur comme pour le pire (Gabrielle de Kara, Nomad de JD Morvan et Philippe Buchet, Pixie de Mathieu Mariole et Aurore, etc…). De toute évidence la mondialisation et le Club Dorothée ont joué leurs rôles et de nombreux jeunes auteurs ont grandi en lisant des manga et aiment les manga ; et cela transparaît dans leur création. Et à priori c’est bien. Les éditeurs doivent aussi y voir un intérêt (forcément, sans éditeur intéressé il pourrait y avoir 50 000 dessinateurs manga-like qu’on en entendrait pas parler), en particulier y voir un moyen d’attirer les lecteurs de manga qui en général boudent la BD franco-belge.
Malheureusement ces auteurs ne reprennent du manga que ce qu’il a de moins intéressant, à savoir le dessin, l’apparence graphique, l’univers visuel (grand yeux, cheveux en pétard et/ou flottant dans le vent de façon super classe de la mort,… et d’une manière plus générale la « culture manga » au sens large) pour faire court ses caractéristiques les plus immédiatement identifiables, l’« esthétique manga » (c’est justement là qu’on retrouve notre fascination superficielle – citons au passage le fameux Sentai School de Philippe Cardona et Florence Torta, un peu lourd mais pas forcément déshonorant, mais surtout entreprise de fan-service bourrin à l’intention de nos susmentionnés néo-japoniais).

Alors que le manga reste fondamentalement un art narratif, bien avant d’être un art graphique (les gens de bon goût ont en mémoire la célèbre déclaration de Tezuka, parlant de son dessin comme d’écriture). Certains (beaucoup ?) auteurs vont même jusqu’à délaisser la recherche formelle (narrative) pour se focaliser sur la simple histoire, le graphisme et la narration (après tout simples outils) s’effaçant totalement au service des péripéties mises en scène. Au contraire, la bande dessinée occidentale place le graphisme au premier plan, en témoigne les formats en vigueur (grand format couleur, album cartonné, papier relativement épais,… ainsi que l’acharnement de certains à faire entrer la bande dessinée au musée). Il y a donc ce paradoxe de voir les auteurs de manga-like français prendre le pire chez l’un et le plus nul chez l’autre (pour un résultat en conséquence comme vous vous en doutez).
Si on veut être plus technique et mettre les mains dans le cambouis, la BD occidentale est portée par le texte et le discours (exemple typique, le discours narratif en « voix off » est souvent très abondant), c’est lui qui va guider le lecteur. Pour cette raison, le dessin a pu s’y épanouir de façon quasi indépendante : en BD occidentale dessin et texte sont véritablement deux entités distinctes ; et la bande dessinée souvent considérée comme un art bâtard, entre littérature et illustration, sûrement parce que d’une certaine manière les auteurs peinent à réaliser une véritable synthèse de ces deux éléments. En manga la frontière semble plus floue. Je ne permettrais pas le raccourci consistant à affirmer que la nature picturale de l’écriture japonaise la rapprocherait davantage du dessin. Perception rapide d’étranger n’y voyant que des zolis dessins privés de sens si vous voulez mon avis ; même s’il est vrai que l’utilisation que font les mangaka du texte, en particulier des katakana figurant les onomatopées, lui donne une dimension plus graphique, très bien intégrée à l’image, alors que le lettrage occidental est bien plus plat et distancié. Quoi qu’il en soit, contrairement à celui de la bande dessinée occidentale, le rythme du manga est porté par le dessin, appuyé par un texte souvent redondant (d’ailleurs il n’est souvent pas handicapant de ne pas lire l’intégralité des textes dans un manga – il paraîtrait même que les occidentaux aient tendance à sur-lire les manga). Quand je vous parlais de paradoxe : la narration de BD occidentale, art avant tout graphique, est menée par le texte ; celle de la BD japonaise, davantage intéressée à l’histoire, l’est par le dessin. C’est toute la différence entre une narration illustrée d’un coté, et une narration graphique de l’autre.
Mais la plus grande distinction qu’on puisse faire d’un point de vue technique entre manga et BD occidentale est à mon sens son rapport au temps. En effet, en bande dessinée japonaise il y a très peu d’ellipse. Entre autres pour deux raisons (quoique le fait de considérer les « raisons » suivantes comme des « causes » de cette faible utilisation de l’ellipse me gène un peu, je préfère voir là un ensemble global) : la première est justement l’utilisation du dessin comme support de narration, ce qui nécessite de davantage décomposer l’action, et surtout de la lier ; l’autre étant que le format de publication ne force pas à l’ellipse. Au contraire l’ellipse est fondamentale en BD occidentale, d’abord parce que le format court oblige les auteurs à la concision et l’efficacité, afin d’en raconter le plus possible en très peu d’espace (problème que rencontre bien moins le mangaka moyen). Ensuite parce que le texte (moteur de l’action, doit-on le rappeler) est bien plus signifiant que le dessin et permet donc de faire avancer l’action bien plus rapidement en deux cases, donc à fortiori entre deux cases. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les auteurs occidentaux conservent cette importance de l’ellipse même dans leurs récits muets (voir par exemple le splendide Prosopopus de Nicolas De Crécy – il serait d’ailleurs instructif de voir comment des lecteurs japonais perçoivent ce genre d’ouvrages).

Après cette parenthèse technique, revenons à nos moutons : les auteurs et fans français de manga n’en retiennent que le plus trivial.
Je ne vais pas m’amuser à citer tous les bouquins qui sont sortis dernièrement du style « Comment dessiner les personnages de manga ? » et autres qui apprennent bien plus à dessiner des gros yeux, des gros seins et des petites culottes qu’à découper, structurer et mettre en page une bande dessinée. Rendez-vous à votre grande surface culturelle du coin si vous voulez des exemples.
Il y a cependant deux initiatives récentes qui valent le coup d’oeil, ne serait-ce que pour mieux pouvoir leur botter le cul. La première est la création de l’école Eurasiam (www.eurasiam.com) destinée d’une part un cursus management et d’autre (je m’étrangle) une formation de « mangaka » (je caricature un peu, mais la formation de « mangaka français » fait partie de la filière Art & Communication). Si la première me semble pertinente compte tenu de la spécificité du marché nippon (etc…), on peut légitimement se demander quel sens peut bien avoir la deuxième et quel genre de stéréotypes elle peut bien véhiculer. En effet, quel sens peut bien avoir le mot « mangaka » en parlant d’un auteur français vivant publiant en France ?
Deuxième initiative, le lancement par les Humanoïdes Associés du magazine Shogun (www.shoguncity.com) qui a pour vocation de publier des auteurs français inspirés du manga, ainsi que des dossiers et conseils à la réalisation de manga. Dans l’ensemble, la remarque est la même qu’au sujet des guides « Je publie mon manga en 10 leçons » : les conseils de Shogun se concentrent beaucoup trop sur le dessin – même s’ils rappellent de temps en temps « attention un manga c’est pas seulement du dessin, c’est aussi un scénario », cette part consacrée au scénar ne doit pas dépasser 30%, voir même chuter à 5% si on s’intéresse particulièrement au découpage et au rythme (et je suis gentil). Précisons quand même pour être tout à fait honnête que le magazine est jeune et qu’ils ont lancé une rubrique exclusivement consacrée au scénario (d’ailleurs avec des conseils qui me laissent parfois songeur : « Si vous commencez [votre scène] par quelque chose de positif, vous DEVEZ forcément [la] finir par une note négative, et inversement. » On n’est pas près de sortir du cliché). Wait and see donc.
On m’objectera que certains auteurs français s’inspirent de la narration du manga. Certes, certes, mais pas des masses non plus. Et puis faut aussi voir lesquels : on prend souvent comme exemple Fabrice Néaud (bon exemple, je ne peux pas dire qu’il manque de talent – c’est même plutôt l’inverse) dont le début du Tome IV du Journal serait un hommage à L’Homme qui marche de Taniguchi Jiro. Mais je note aussi que ces mêmes « on » sont les premiers à clamer que Taniguchi est le mangaka le plus occidental dans sa conception de la narration graphique. Tant que j’y suis, je citerai Adrian Tomine qui revendique l’influence qu’à pu avoir sur lui un auteur comme Tatsumi Yoshihiro (mais qui oserait affirmer que les manga de Tatsumi sont représentatifs de la production nipponne ?).
On pourrait aussi dire que l’influence des manga a convaincu nombre d’auteurs de l’intérêt de développer une série au long court hors du format traditionnel des 48 pages ce qui serait aller bien vite en besogne, passant par exemple sous silence le rôle du magazine « A suivre… » qui date d’une époque ou le manga n’avait pas le droit de citer en France (mis à part Le Cri qui tue bien sûr, mais qui n’a du publier que 500 pages toutes séries confondues). En d’autres termes, les auteurs Européens et Américains n’ont pas attendu les manga pour créer des oeuvres d’envergure, même si les normes imposées par les éditeurs restent aux faibles paginations (et là, le succès du manga devrait peut-être débloquer ça – un peu).
Autant pour l’influence narrative donc, et vive les grand yeux.

Larme Ultime (Takahashi Shin, 2003-2004)

Mais paradoxalement, il m’est venu à l’idée que cette représentation faussée du manga et ce malentendu sur la nature du manga de la part des « fans » français se double d’une compréhension intuitive et inconsciente de son caractère fondamentalement narratif. J’ai utilisé « compréhension intuitive et inconsciente », mais « assimilation intuitive et inconsciente » aurait été mieux choisi.
Je m’explique.

Comme souligné plus haut, à la différence de la conception occidentale de la bande dessinée, où elle fait figure d’art graphique et où le dessin constitue le plus souvent l’élément mis en avant (le manque de considération dont ont pu souffrir les scénaristes est un élément révélateur de cette primeur du dessin), le manga est un art narratif. Rares sont les mangaka à s’intéresser au dessin au delà des ses fonctions fondamentales (objet de narration et d’identification du lecteur – qui sont d’ailleurs tous les deux renforcés par un dessin simple) et à ce soucier du rendu « esthétique » de leur oeuvre. Idem de la mise en page, qui sert essentiellement la narration, contrairement aux expériences graphiques de par exemple Druillet ou Ledroit qui rendaient pour leur part la planche complètement illisible à force de sophistication.
Histoire de protéger mes arrières, bien sûr on trouve des exceptions. J’ai parlé de Taniguchi, mais « ça compte pas », comme dit plus haut sa conception de la BD est très occidentale. Mais prenons par exemple Nananan Kiriko et en particulier Blue : l’auteur n’a jamais caché son perfectionnisme dans la composition de ses cases, déclarant même les considérer comme des illustrations à part entière ; idem de la composition des planches elles-mêmes, si la composante narrative est toujours présente on ne peut nier leur beauté purement plastique. Autre exemple avec Nihei Tsutomu et Blame! (je ne peux d’ailleurs m’empêcher de voir en Blue un Blame! à l’horizontale) qui témoigne du même soin dans le graphisme. Mais deux choses quand même : 1/ ce n’est pas le cas de tout le monde, et de loin, et 2/ dans les deux cas cette attention accordée à l’aspect graphique ne nuit en rien à l’impact de la narration (si ces deux auteurs sont si fascinants c’est justement de par leur narration élaborée). Autre exception notable à ce faible statut du dessin, puisqu’elle semble s’appliquer à un genre complet, celui du « jidai-mono manga » ou manga de sabre (par exemple Lone Wolf and Cub de Koike Kazuo et Kojima Goseki), au dessin souvent très riche effectué au pinceau et pouvant parfois rappeler les dessins traditionnels. Toutefois le mode narratif garde la puissance commune au manga.
Mais sans contestation possible Nananan, Nihei et Koike sont des auteurs très japonais dans leur manière de faire de la bande dessinée (même si chez les deux premiers l’ellipse est bien plus développée que chez nombre d’autres auteurs japonais). D’autres ont cependant été influencés par la bande dessinée occidentale et en général accordent une place plus importante au dessin que la majorité de leurs compatriotes. On pourrait citer Miyazaki Hayao (Nausicaä), influencé par Moebius, ou encore Matsumoto Taiyo (Printemps bleu, Number 5, Ping-Pong), influencé par Muñoz.
Je vais continuer de me tirer dans le pied avec Suehiro Maruo, auteur que j’apprécie beaucoup mais surtout en tant d’illustrateur, trouvant qu’il pêche énormément d’un point de vue narratif. Mais encore une fois si on devait tirer une généralité dans la conception japonaise de la BD, elle serait narrative. A tel point que le lecteur japonais, habitué à cette manière de lire de la bande dessinée est totalement hermétique à la BD occidentale (Bilal, Baudoin, Moebius et autres n’ont eu aucun succès là-bas, en dehors d’un succès d’estime auprès des dessinateurs).

Et justement de quoi se plaint-on en France ? Que les gosses biberonnés au manga ne lisent que ça, ne lisent pas de BD franco-belge. Depuis quelques temps je vois fleurir dans les revues spécialisées des articles consacrés au sujet, « péril manga » par-ci, « offensive manga » par-là. Je dirais pas qu’on est en guerre mais un tel fourmillement témoigne bien de la crainte du manga qui règne en France.
A cela j’ai vu et entendu plusieurs explications.
En premier lieu, le manga aurait en quelque sorte comblé le vide de la BD pour ado. Entre Mickey et XIII il n’y aurait rien de bien passionnant pour les ados, qui se seraient tournés vers BDZ et autres. On met aussi en évidence l’argument économique et le bon rapport quantité/prix du manga. Y a pas photo, si je suis môme avec 15€ en poche je vais me prendre deux manga de 300 pages chacun plutôt qu’un 48 pages cartonné couleur. Certains soutiennent aussi que le manga contrairement à la BD franco-belge réussit à suivre son public et ses préoccupations. En d’autres termes que ni le grand public de 7 à 77 ans à la Tintin ni la dichotomie avec d’un coté BD jeunesse pour disons 4-10 ans (segmentée) et de l’autre la BD dont on a mordicus voulu affirmer comme adulte et s’adresserait donc aux plus de 15 ans ne sauraient intéresser l’ensemble de la population, le premier car, à force de ratisser large, consensualise et dilue sa substance, le second justement à cause du premier point évoqué, le trou entre BD jeunesse et adulte. Il semblerait aussi que le manga ait bouché un autre vide, celui de la BD adressée aux filles.
On pourrait continuer longtemps, mais la principale raison du succès durable du manga semble aussi être la constitution d’une véritable « culture manga » englobant en vrac manga, japanim’, jeu vidéo, musique japonaise, voir même Japon en général… « culture manga » qui confine parfois (souvent ?) à notre bien aimée fascination superficielle.

Blame! (Nihei Tsutomu, 2000-2004)

Je me permets d’avancer une nouvelle explication et par la même occasion de renouer avec le sujet de cet article, car ça commençait à être décousu. Donc les manga interpellent surtout les enfants, ceux là même qui n’ont pas envie de lâcher 13€ pour 44 pages et sont pile poil entre les BD pour mômes (peut-être n’en ont-ils d’ailleurs jamais lu) et notre glorieuse bande dessinée adulte (trop cher pour leur argent de poche de toute façon). Le problème étant que justement, nos chères têtes blondes ne passent plus à la BD « adulte », mais continuent à lire du manga (d’autant qu’à présent en France on dispose pour les adultes d’une offre conséquente en seinen et gekiga – et entre nous bien plus bandant que bon nombre de BD franco-belges).
Mon idée est que, à la manière des lecteurs japonais, ces jeunes lecteurs assimilent le mode narratif du manga et se retrouvent finalement incapables d’entrer dans une BD au mode de narration occidental. Il ne faut pas oublier que le plus souvent les mômes découvrent les manga entre disons 7 et 14 ans, c’est à dire à l’âge auquel se fait l’éducation graphique et esthétique et où les goûts s’affinent, en gros à un âge où ils sont très malléables et perméables aux influences extérieures.
Il y aurait donc un paradoxe, entre la vision qu’ont consciemment les lecteurs de mangas, fortement liée à un univers visuel, et la manière dont ils ont inconsciemment assimilé son caractère fondamentalement narratif, au point de justement faire un blocage sur les BDs graphiques. Le blocage se ferait bien évidemment au niveau du dessin, prenant une trop grande place et qui focaliserait le regard du lecteur, mais surtout comme suggéré plus haut à cause de l’importance accordée aux ellipses.
Et ici, l’objection courante arguant qu’il en était de même lors de « l’invasion » des comics américains dans les années 70 (bien qu’ils aient débarqués en fait bien avant) ne tient plus, et pour cause le « problème » est différent. Il y a eu certes une fascination pour la BD américaine qui a pu faire peur aux défenseurs de la francobelgie pure, un peu comme c’est le cas aujourd’hui pour les manga. Mais si cette fascination provient bien entendu de la mythologie super-héroïque et des attraits traditionnels du récit d’aventure, elle a aussi pour moteur le dessin (emphatique et grandiose) et les couleurs (criardes), le comic US offrant en quelque sorte aux ados la BD en technicolor. L’attrait principal de l’oeuvre reste le dessin, il n’y a pas une prédominance de la narration sur le graphisme, la BD américaine adoptant un mode narratif semblable à celui de la BD européenne.
Or ce que je soulignais plus haut et qui à mon sens constitue le nerf de la guerre, c’est qu’avec le manga on a affaire à un mode de narration graphique « différent » de celui de la BD européenne (propos à nuancer, compte tenu de la porosité des frontières et des influences réciproques – mais la tendance générale reste ce qu’elle est), ce qui n’était pas le cas avec les comics.

Bon, nous voilà rendus.
Avant de me taper dessus réfléchissez un peu : ne viens-je pas, en affirmant qu’ils lisaient comme des jap’, de faire le plus beau compliment du monde à ces chers néo-japoniais ? (là je me verrais bien insérer un smilley avec un petit renard aux grands yeux qui gigote, mais ce blog est décidément trop sérieux pour me permettre ce genre de débordements enfantins)

Un grand merci à Fabien Tillon – auteur, entre autres, du livre Culture Manga aux éditions Nouveau Monde – pour ses précisions sur l’origine du mot “japoniaiserie” ainsi que pour ses remarques en général (qui m’ont parfois bien aidé à recadrer cet article).
Poutou à Mike aussi en passant – il est toujours utile ce gars.

[1] Certains chiffres reviennent souvent : une nouveauté sur deux serait un manga (ou assimilé : manhua ou manwha), le manga constituerait plus de 40% du chiffre d’affaire de l’édition française de bande dessinée et sa croissance serait de plus de 20% par an.
Les chiffres du rapport 2006 de l’ACBD (Association des critiques de bande dessinée) sont plus nuancés : 44% des nouveautés pour ¼ du CA de l’édition, avec une croissance de +24% en volume sur l’année 2006.
A noter aussi que ce même rapport se plaçait en 2005 sous le signe de la « mangalisation » (et j’en connais qui me reprochent mes néologismes).

§ Un commentaire sur “Manga, paradoxes et superficialité”

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