Linda Linda Linda (Yamashita Nobuhiro, 2005)

« Linda Lindaaa ! Linda Linda Lindaaa aaah aah !!! »
(Epikt sous sa douche)

Linda Linda Linda est un film surprenant.
Tout d’abord parce qu’il m’a surpris moi, et qu’il m’a beaucoup plu. Ce qui n’était vraiment pas gagné à la vue du pitch et du trailer, qui l’un comme l’autre sentaient la grosse bousasse adolescente. Mais contre mauvaise fortune bon coeur je me l’étais procuré pour la seule présence de Bae Doo-Na au générique (ce qui suffit à me faire acheter le DVD du film le plus pourri au monde, ce qui s’appelle du fanatisme) et j’avoue que je l’avais un peu laissé prendre la poussière avant d’y jeter un oeil. Surtout qu’à l’époque n’était dispo que la version originale japonaise qui ne présente bien entendu aucun sous-titre. Bref, un jour quand même je décide de franchir le pas, et j’en suis sorti tout retourné. Depuis, j’ai dû le revoir un certain nombre de fois, dont deux séances au festival Paris Cinéma en juillet 2006 (et nul doute que j’y serait allé quatre fois si quatre séances avaient été programmées), je me suis acheté la bande originale, le CD que le vrai-faux groupe du film a sorti (We are Paran-Maum, enthousiasmant tout plein) et je me tribale avec le médiator goodie offert dans le DVD accroché à mon portable (donc voué, si vous croisez un type avec un bijou de portable Linda Linda Linda, c’est moi).
En un second temps, Linda Linda Linda m’a surpris, parce que en fin de compte je ne suis pas le seul à l’aimer. Alors moi qui me résignais en faire une chronique dithyrambique en abandonnant toute dignité et légitimité, je n’y comprends rien quand Twitch se met à suivre l’actualité du film, Midnight Eye accorde une interview au réalisateur, et voir même que plusieurs sites français se jettent dessus à la sortie de l’édition sous-titrée et l’aiment : Sancho bien évidemment mais aussi le vénérable Eigagogo qui pourtant se spécialise davantage dans le « vrai cinoche » que dans les pitreries adolescentes. D’un coté, ça me fait plaisir, et à Doo-Na aussi.
Le voilà donc le lauréat du prestigieux prix « Doo-Na je t’aime et je t’adore » 2006, puisqu’enfin le voilà édité avec des sous-titres (dans une édition pas très glop par ailleurs, mais on fait pas les difficiles).

Donc Linda Linda Linda c’est quoi ? Bah à quelques jours de la fête du lycée, un groupe de rock se sépare suite à la blessure de sa guitariste et d’un crêpage de chignon entre la pianiste et la chanteuse. Résultat cette dernière se barre, et voilà le groupe mal en point : sans chant et sans guitare un groupe de rock ça la fout mal et c’est pas très lock’n’loll. Ce qui ne démonte visiblement pas le moral des trois membres restantes, qui décident de jouer quand même à la fête de fin d’année. La pianiste jouera de la guitare, reste donc à trouver une chanteuse : la première qui passe, en l’occurrence une étudiante coréenne en échange culturel qui dans son japonais approximatif a bien du mal à comprendre ce qu’on lui propose. Le problème, c’est qu’il reste que trois jours, pas question donc de jouer des morceaux originaux comme prévu, les filles se rabattent donc sur des reprises des Blue Hearts, dont le fameux méga hit interplanétaire ‘Linda Linda’. Petite parenthèse pour le lecteur peu familier avec le rock japonais des 80s, les Blue Hearts c’est un groupe de punk-rock culte au Japon – pour schématiser, c’est un peu le même genre que les Wampas, sauf qu’ils remplissent des stades géants. Et apparemment même de nos jours ça reste très populaire dans les soirées karaoké. Mais ce qui intéresse les filles, c’est surtout que c’est facile à jouer, y a que trois accords et demi et on peut pas chanter plus faux que le chanteur original. C’est le pied quoi !

Alors dit comme ça, malgré le plus apporté par l’utilisation du répertoire des Blue Hearts, Linda Linda Linda n’est pas super engageant. Et en effet on aura beau chercher la petite originalité dans la trame scénaristique, c’est peine perdue : au début les filles jouent comme des godasses, à la fin elles se débrouillent un peu mieux, et entre les deux elles auront vécu plein de petites aventures (ah ! l’amour ! dommage pour elles qu’elles soient encore plus empotées avec les mecs qu’avec des instruments) et surtout se seront entraînées dur pour sortir un son convenable.
Alors forcément Linda Linda Linda ne révolutionne en aucun cas le très codifié genre du how-to-be-a-rock-star-in-ten-days-movie (qui ne demande d’ailleurs pas à être révolutionner) mais il l’aborde avec une fraîcheur et une modestie toute réjouissantes. Et c’est là que ça commence à être intéressant.

Parce qu’en fait je hais ce genre de films où au début le gars il arrive à peine à cracher dans une trompette, et à la fin après trois mois d’efforts il met minable Miles Davis. Y a un truc qui m’échappe, un moment où ça bloque. Car j’ai beau souvent soutenir que le cinéma doit ne pas être réaliste pour être beau, j’ai parfois de rares et violents retours de flamme au sujet de la crédibilité, et allez savoir pourquoi c’est souvent en visionnant ce genre de films. C’est d’autant plus pire quand s’y greffent un pseudo mécanisme de conte de fée, avec un spectacle grandiose à la fin, une jolie robe pour l’actrice principale et un concert géant dans une salle prestigieuse. Ouf, c’est pas le cas dans Linda Linda Linda. Parce que voilà, les Blue Hearts ça beau être culte, même un manchot sourd il peut apprendre à le jouer en trois jours. Ça c’est cool.
« Qu’est-ce qu’on joue ? Shiina Ringo ?
Pas en trois jours, j’y arriverai jamais. »
Voilà, le ton est donné, on est dans un film de bringues. Alors certes – et on peut peut-être regretter que le réalisateur n’ait pas poussé le pathétique jusqu’au bout – les filles auront finalement leur petit succès. Mais dans Linda Linda Linda le ridicule de l’enjeu (un minable concert dans une fête de lycée) et finalement du résultat (plaisante ironie de constater que sans la pluie qui contraint tout le monde à se réfugier dans le gymnase elles n’auraient eu que trois ou quatre spectateurs) rend de suite le film beaucoup plus réaliste, crédible, attachant et paradoxalement immersif.
Sans donc en avoir l’air, Linda Linda Linda prend petit à petit le contre-pied total de la comédie fantasme pour adolescente frustrée fan de Maria Carey.

Ceci est mis en valeur par un parti pris de mise en scène aussi discutable que finalement intéressant. Le film est donc dans sa plus grande partie composé par des plans séquences, ou du moins des plans d’une longueur significative. Et la plupart du temps – horreur ! – en plan fixe ! C’est là où le choix de Yamashita Nobuhiro s’avère discutable, à trop réduire la réalisation et le montage à leur minimum syndical, le film pêche sur le plan du rythme. Je dis pas que le film est trop lent (certains le penseront) mais plutôt que – mis à part un cadre pas trop mal foutu et quelques scènes très bien construites comme les deux travellings de la scène d’ouverture – la réalisation manque de relief. Pourtant, cela crée un effet inattendu. Yamashita utilise donc des plans séquences, et la plupart des plans de demi-ensemble, rarement plus rapproché que le plan moyen. En parcourant le net pour voir ce que les gens en pensent, je remarque que beaucoup parlent de technique de reportage – alerté par quelque scènes au caméscope (dont la première), sûrement autant que par le dossier de presse qui met en avant ce point (ah, le dossier de presse, l’ennemi du critique normalement constitué). Je dis pas que c’est totalement faux, y a même un peu de ça, mais un vrai/faux documentaire aurait entre autre utilisé une caméra à l’épaule, d’une manière beaucoup plus mobile. Cela dit, il est probable que cette première scène au caméscope, filmée par des étudiants tournant un reportage sur la fête de l’école, recèle tout de même la clé du parti pris de mise en scène de Yamashita. Pas la première partie, celle de reportage, mais la seconde, lorsque, off record, la caméra continue à tourner après le « cut ! ». En effet, si les plans de Yamashita tirent souvent en longueur, c’est parce qu’il les ne les coupe pas là où le dictat de l’efficacité cinématographique (et d’une manière moins parano, le réalisateur lambda) les aurait coupé. Au contraire, c’est comme s’il laissait tourner la caméra, prolongeant le plan (et en l’occurrence, parlant de plans séquences, la scène) au delà de son simple moment informatif et saisissant au vol l’instant où les acteurs se relâchent, tombent le masque et cessent un temps d’être des personnages. Et Yamashita de conserver au montage ces petits moments de vérité d’ordinaire bazardés. En résulte un film au ressenti bizarrement intime et anodin. Aller, je lâche le mot, c’est un film de voyeur. J’aime d’ailleurs à penser que le nombre de scènes du film dans lesquelles un personnage en épie d’autres n’est pas innocent. A ce titre une scène (bien que ne relevant pas exactement de ce mécanisme) est particulièrement fascinante : plan de demi-ensemble encore, voir même un peu plus large, sur le groupe qui répète ; on l’observe à travers l’encablure d’une porte, de telle sorte qu’uniquement un petit quart du cadre n’est effectivement utilisé. Un petit moment furtif, et Bae Doo-Na qui se trémousse et prend des poses, avant que le morceau finit les filles se relachent, pouffant de rire.
Linda Linda Linda, c’est comme surprendre une fille qui chante sous sa douche, c’est délicieux.

Vous allez me dire que c’est parce que je suis amoureux de l’actrice principale, et bah parlons-en. Avant quand même, un petit mot sur le reste du casting qui s’en sort pas mal du tout. Pas grand monde de connu, mis à part peut-être Maeda Aki qui jouait dans Battle Royale. Ça fait aussi plaisir de retrouver la trop rare Fujii Kaori (voui, celle qui se perçait artisanalement les tétons dans Tokyo Fist), malheureusement dans un rôle microscopique. A noter aussi que dans le lot il y en a au moins une qui sait jouer de la musique, puisque la bassiste est interprétée par Sekine Shiori du groupe Base Ball Bear. Ayé j’ai fini ? Je peux parler de Doo-Na ? Wééééééé !
Bae Doo-Na donc, que vous avez peut-être pu voir dans The Host ou Sympathy for Mr Vengeance, films plutôt honorables soit dit en passant, ou si vous n’avez vraiment pas été inspirés dans le très mauvais Tube. Une actrice géniale n’ayant malheureusement pour l’instant tourné dans aucun film inoubliable, mais à laquelle votre serviteur voue un culte qui va au delà de ce que la décence me permet d’exposer en ces pages. Mais celui-ci tient quand même à préciser que cela ne suffit pas pour lui faire aimer Linda Linda Linda, il est fort capable de reconnaître – la mort dans l’âme – que son actrice fétiche peut jouer dans un gros navet.
Quoi qu’il en soit, elle livre dans Linda Linda Linda une de ses meilleures prestations, indépendamment même du fait de jouer dans une langue étrangère et de pousser la chansonnette. Peut-être en fin de compte grâce au choix de mise en scène du réalisateur, les plans séquences ça laisse de la place aux acteurs, c’est connu. De toute façon Bae Doo-Na a toujours été géniale dans les rôles de grosses paumées de la vie, ce rôle là lui va comme un gant – plein d’humanité et d’enthousiasme, un peu espiègle sur les bords, c’est quasiment du fan-service. Parfois totalement en roues libres, elle illumine le film de ses grands yeux endormis.

En fin de compte, comme les chansons des Blue Hearts, Linda Linda Linda est un film qui veut rien dire, et ne signifie rien de plus que ce qu’il est. Certains essayeront de lui trouver un sens et un propos (les amis, le lycée, époque bénie dont on se souviendra), c’est sans compter que le film lui même se dérobe à chaque tentative de lui faire acquérir la moindre profondeur. Quand une fille essaye d’expliquer que ça et ça c’est important, les autres pouffent et se mettent à la charrier ; quand le prof principal se lance dans une tirade bien grandiloquente, on ne lui laisse que deux phrases hésitantes avant de le sanctionner d’un « oui oui, je sais » accompagné d’un air qui veut dire « c’est bon maintenant ? je peux me casser ? » ; Linda Linda Linda c’est un peu punk. Bien sur, pas punk comme Crass ou Propagandhi, mais plutôt comme les Ramones passés à la machine à laver. Du punk ado insignifiant et inconsistant (les personnages eux-mêmes ne sont que très sommairement développés), fun et léger, juste pour le plaisir de gratouiller sa guitare.
C’est léger, et c’est drôle aussi – heureusement en ne jouant pas sur les ressorts lourdingues habituels. Linda Linda Linda est un film pince sans rire, enchaînant les situations cocasses mine de rien, bien aidé dans l’affaire par les acteurs (hum… surtout actrices) qui affichent un détachement bienvenu. Comme dans cette scène remarquable de décalage, où un garçon vient lui déclarer sa flamme dans un coréen approximatif et avec une technique douteuse (« Je vais souvent près de l’incinérateur pour te voir » ça fait rêver) et qu’après l’avoir écouté son air ahuri elle le remballe de manière bien innocente : « Je dois m’entraîner à chanter, je peux m’en aller ? ». Linda Linda Linda est comme je l’ai déjà dit un film aimant le pathétique, mais sans pour autant de manière méchante – juste détachée et décalée. Même lorsqu’il va dévier le temps d’une scène dans le portnawak complet, c’est toujours en gardant cette distance qui le préserve du ridicule et de la lourdeur, tout en lui conférant une saveur bien particulière.
Linda Linda Linda est finalement un film délicieusement premier degré, simple et décalé, attachant jusque dans ses longueurs, et qui en vient à se faire aimer pour des motivations pas toujours très rationnelles (j’assume).

§ 2 commentaires sur “Linda Linda Linda (Yamashita Nobuhiro, 2005)”

  • daminou says:

    Yo, je viens de me mater ce film, que je pensais prendre pour un espece de navet pour minettes en manque d’inspiration sur ce que pourrait être leur avenir dans notre monde tout pourri, que meme à 15 ans elles ont toujours pas embrassé un garçon sur la bouche, et j’ai été agréablement surpris (oui bon, si je croyais ça, pourquoi je l’ai quand meme regardé est une autre question, mais j’assume ^^). Comme tu l’as dit dans ta critique, a chaque fois ou n’importe quelle daube américaine serait tombé dans le pathos, il s’en dégage avec un pirouette assez sympathique. et on ne voit pas l’ascenscion fulgurante du groupe, les amours qui finissent bien ou encore la grosse cuite en back stage (même si une des fillettes bien sage demande quand meme un coup de gnole avant d’aller chanter toute seule sur scène). Non justement, le happy end se fait sous une pluie dans un décor de fin de fête dévasté avec une chanson punkounette qui parle encore de ce fameux monde de merde. et le pire c’est que ça fait sourire.

  • yooy says:

    sans être nécessairement inoubliables dans le sens grandiloquent du terme, il y a quelques perles du cinéma coréen qui me viennent à l’esprit quand on parle de Bae Doo-Na. Je n’apprendrai rien à maître Ekpit (qui a déjà eu la chance de voir sa bien aimée dans Air Doll, le salaud) mais pour l’édification du lecteur de passage je citerai au moins (en sus de Sympathy for Mr Vengeance et The Host) :
    - Take care of my cat
    - Barking dogs never bite, premier film de Bong, et 2e si je ne m’abuse de Bae.
    Bref actrice trop rare, tu peux remercier Kore-Eda (btw, moi j’ai adoré son Still Walking) et excellente dans ce petit film en constant équilibre et qui ne tombe jamais : linda, linda! linda linda linda aaa !

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