L’entre-deux du cinéma coréen

Quelque peu éclipsée par celle du nouveau James Bond, la sortie de The Host (Bong Joon-Ho, 2006) reste un événement, surtout pour un amateur de cinoche asiatique (qui a dit « uniquement pour un amateur de cinoche asiatique » ?), en témoigne l’attention et l’enthousiasme quasi unanime de la presse, dont les papiers sont pourtant loin de casser des briques (des mag grand public à leur niveau habituel à Mad qui n’en bave que pour la bébête numérique, de tout ce que j’ai lu il n’y a que Panic à sortir une critique sensée). Quoi qu’il en soit, et même si ça risque de passer au dessus de la tête du spectateur français moyen, ce film est un phénomène : à la suite d’une campagne de teasing frénétique, il a attiré en salles plus de 13 millions de coréens, soit tout de même quasiment le tiers de la population. Ceci doublé d’un succès dans toute l’Asie (et parfois des controverses), en attendant les sorties européennes et américaines (où le succès promet déjà d’être plus relatif).
Mais plutôt que d’en faire une simple chronique (que j’ai déjà fait de façon quelque peu lapidaire en juin dernier – voir ici) il m’a semblé intéressant de faire un petit point sur le cinéma coréen, The Host (et les questions qu’il pu soulever autour de lui) se trouvant en fin de compte assez révélateur de ce qu’est le cinéma coréen contemporain, tant dans ses bons cotés que dans ses travers.

« Depuis le milieu des années 90, une volonté politique au plus haut niveau de l’Etat Sud-coréen a fait du cinéma local un enjeu culturel et économique majeur. Grâce à un système d’aides particulièrement offensif (soutien à l’export, crédit à la formation, quotas de distribution, 100 jours d’exploitation minimum pour les films nationaux…), l’industrie cinématographique coréenne s’est retrouvée à la tête de moyens sans précédents, permettant à une génération de jeunes cinéastes enragés d’exploser soudainement à la face du monde. Après s’être cherché pendant une demi décennie, hésitant à concurrencer le Japon que son terrain cyber-branché ou à préempter la base commerciale laissée vacante par Hong-Kong après la Rétrocession, le cinéma sud-coréen a finalement choisi de na pas choisir. Il produit donc à la fois des blockbusters léchés rivalisant sans peine avec Hollywood sur le terrain du box-office (Shiri et JSA ont tous deux dépassé Titanic), inonde les marché du film de séries B de genre hyper-stylisées qui vont du polar culte à l’horreur post-Ring, et colonise les festivals du monde entier grâce à des oeuvres d’auteur radicales, mêlant sans complexe violence physique, virulence sociale et ivresse sexuelle. »

Ce texte, tiré du coffret HK-Vidéo de Sympathy for Mr Vengeance (Park Chan-Wook, 2002), n’est pas là uniquement pour me mâcher le travail, si je le cite longuement c’est qu’il est en quelque sorte représentatif d’une certaine idée du cinéma coréen. En effet – et d’autant plus pour qui ne le connait qu’à travers les films sorties en France – le cinéma coréen a un je-ne-sais-quoi de fascinant, de nouveau. Rien d’étonnant après tout, celui-ci n’existant sous la forme qu’on lui connaît que depuis une petite dizaine d’années, en gros depuis le début de la politique de soutien massif de l’industrie cinématographique locale. On considère souvent Shiri (Kang Je-Gyu, 1999) comme un tournant et s’il est vrai que ce film ne casse pas trois pattes à un canard il n’en prouve pas moins que le cinéma coréen peut se permettre de produire des blockbusters à l’américaine, voir même de les battre à leur propre jeu sur le territoire national. Principe qui ne se démentira pas par la suite : même si la situation a une peu changée depuis (les quotas d’exploitation ont été réduits en juin 2006, entre autres sous la pression de MPAA – Motion Picture Association of America), le cinéma commercial coréen ne s’est jamais mieux porté, pulvérisant ses propres records à un rythme de métronome.

Du petit film sous influence polonaise au blockbuster : Kang Hye-Jong dans Nabi (Moon Seung-Wuk, 2001 – à gauche) et Welcome to Dongmakgol (Park Gwang-Hyeon, 2005 – à droite)

Le cinéma coréen est donc devenu un cinéma de blockbusters, une sorte d’Hollywood asiatique auquel on donne véritablement les possibilités de s’exprimer à grand renfort de Wons. Les conglomérats (CJ Entertainement et autres) ont vite compris qu’il y avait là de l’argent à se faire et ont vite investi en masse dans le cinéma. Résultat, les budgets ne cessent de grimper, en même temps que le nombre de spectateurs et avec lui les recettes d’exploitation et les exportations. Et à ce petit jeu, même des oeuvres à priori moins accessibles font des cartons, à l’instar de la trilogie de la vengeance de Park Chan-Wook, qui a sûrement du profiter du succès de JSA (2000).
Rien que du fort réjouissant à première vue, mais on ne peut que déplorer le formatage que cette situation a plaqué sur le cinéma coréen : copiant Hollywood tout en voulant en même temps s’en détacher, le cinéma commercial coréen a peu à peu développé une korean-touch qui semble lui faire office de cahier des charge. Exemple évident, le travail de la photographie – à tel point qu’à la simple vue d’un screen-shot on peut déterminer sans trop de doute si oui ou non on a affaire à un film coréen. Se gargarisant de son apparent dynamisme, le cinéma coréen s’enfonce au contraire de plus en plus dans ses figures imposées (mélange des genres, guerre de Corée et/ou séparation Nord/Sud, violence esthétisée, comédie romantique,…). Trop appliqué, trop léché, le cinéma coréen devient, à force de bonne volonté et de millions de Wons, trop lisse. En trouvant son identité il a aussi trouvé, revers de la médaille, son carcan.

Bien entendu, ce cinéma commercial de plus en plus structuré a ses détracteurs locaux. Le petit monde du cinéma coréen à récemment été secoué par des déclarations de Kim Ki-Duk (réalisateur bien connu chez nous, alors en bataille pour faire distribuer en Corée son nouveau film) pour qui « The Host [était] le sommet où le niveau des films coréens rencontre celui de leurs spectateurs ». Sur le coup, même si 1, je ne serai pas aussi méprisant et 2, en tant que ultimate doonaddict je devrais défendre le film de Bong Joon-Ho, je ne peux lui donner tord. The Host est un film populaire, fun, du gros entertainement. Au contraire, les films de Kim Ki-Duk dérangent les coréens, mais ce que veulent les gens c’est ne pas se faire chier dans une salle de cinoche. Et d’ailleurs il n’y a pas de mal à ça, tant que c’est bien fait.
Ce genre de gros film n’a pas besoin des quotas pour exister et être rentable, il ne souffrira à priori pas de leur restriction. Ce qui n’est pas le cas des petits films, qui déjà se faisaient plus rares, et avaient besoin de la politique d’exception culturelle pour se garantir une visibilité. A tel point que certains – Kim Ki-Duk en tête – semblent avoir arrêté de faire leurs films pour le marché coréen et se concentrant sur les festivals étrangers et sur l’exportation. Et quoi qu’on en dise, le « cinéma d’auteur » est aussi un formatage, tout insidieux soit-il, avec ses codes, ses conventions. Et en toute franchise ces codes sont bien moins excitants et tombant plus facilement dans le classicisme classico-classique que ceux des blockbusters. Sans compter que les réalisateurs de cette trempe (Kim Ki-Duk encore, mais aussi Hong Sang-Soo ou Im Kwon-Taek) ne se privent pas non plus pour se vautrer dans leurs propres tics, gimmicks et conventions.

Il n’est pas pour autant question de cracher dans la soupe, et de dénigrer sans distinction les récents blockbuster coréens. Comme j’ai d’ailleurs eu l’occasion de le dire ici et ailleurs, en Corée plus que n’importe où ailleurs un blockbuster a de bonnes chances de donner quelques choses de chouette. Comme aussi quelque chose de daubique. Même chose chez le cinoche d’auteur.
Ainsi, si on se penche sur les derniers recordmen du box-office, on y trouve vraiment à boire et à manger. The Host, le dernier en date, est en effet un film plutôt honnête, alors que son prédécesseur, la fresque historique The King and the Clown (Lee Joon-Ik, 2005), est une bonne grosse daube. Mais cartonner au box-office n’est pas incompatible avec la qualité, en témoigne Welcome to Dongmakgol (Park Gwang-Hyeon, 2005), film plutôt chouette qui fut lui aussi numéro un en son temps. Et de toute façon, une industrie cinématographique capable d’accoucher d’un blockbuster mutant et jusqu’au-boutiste comme Windstruck (Kwak Jae-Yong, 2004 – extraordinaire comédie mélodramatico-fantastique) ne peut être que la plus formidable d’entre toutes.

(Feu ?) le coté obscur du cinéma coréen : Tears (Im Sang-Soo, 2001 – à gauche) et Teenage Hooker became a killing Machine in Daehak-Roh (Nam Ki-Woong, 2000 – à droite)

Mais il semble qu’un film coréen n’a ces temps plus d’autre alternative que ces deux là, blockbuster Seoullywood d’un coté ou film d’auteur pour festival occidental de l’autre. Ce qu’il manque au cinéma coréen, c’est justement un entre-deux, un véritable cinéma indépendant. Pas tant indépendant financièrement, mais surtout vis-à-vis des modèles établis.
Pourtant un tel cinéma existait en Corée, il y a de cela pas longtemps d’ailleurs. En effet, au commencement de son boom (disons jusqu’à 2002 environ) le cinéma coréen était véritablement foisonnant, cherchant sa voie, et par dessus tout extrêmement ouvert et éclectique, le système de quota et de minima d’exploitation garantissant aux films nationaux d’avoir la possibilité de rencontrer leur public. Et avant que le système ne s’emballe et se standardise, toutes sortes de films furent produites au pays du matin calme.
Mais où sont aujourd’hui les équivalents de films pourtant récents comme Memento Mori (Kim Tae-Yong et Min Kyu-Dong, 1999), Nabi (Moon Seung-Wuk, 2001), Take care of my Cat (Jeong Jae-Eun, 2001), Tears (Im Sang-Soo, 2001) ou encore Timeless, bottomless, bad Movie (Jang Seon-Woo, 1997) ? Ils se font rares, malheureusement. Pas que ces films soient forcément des chefs d’oeuvres essentiels, mais voilà, il s’agit de films sortant des canons suscités.

S’il y a un réalisateur qui symbolise parfaitement ce virement de bord, c’est à coup sûr Im Sang-Soo. Girls’ Night out (1998), son premier film, s’il en toute objectivité ne casse pas vraiment la baraque, adopte une tonalité crue des plus réalistes et efficace, qu’on retrouve trop peu à l’heure actuelle. Tears (2001), son second film et son seul réussi, est un véritable film djeunz punk, violent, sans concession, mal joué mal filmé et trop moche mais terriblement rock’n’roll, un peu à la manière de certains films de Jang Seon-Woo. Mais la suite tombe progressivement dans le tout venant de la production académique, jusqu’à The President’s Last Bang qui n’a rien à envier au grands films politiques US à la JFK, c’est à dire pas forcément mauvais, mais carrément coincé du cul (malgré ce qu’on pourrait nous faire croire).

A l’opposé on trouve Nam Ki-Woong, peut-être le seul réalisateur underground coréen que l’on connaît par chez nous, essentiellement grâce à son déjanté Teenage Hooker became a killing Machine in Daehak-Roh (2000), un film bordel comme pas croyable, tourné en DV 6mm (je vous laisse donc imaginer la qualité de l’image) et avec des effets spéciaux bricolés. Il est fort probable que jamais un type comme lui ne fasse un vrai bon film de sa vie, mais qu’importe, ce genre de cinéastes sont comme les lapins dans les sous-marins nucléaires : quand ils se mettent à crever c’est qu’il commence à ne plus avoir d’air.
Mais de toute évidence le cinéma coréen s’accommode parfaitement de l’anaérobie.

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