Le manhwa made in Kana

« Elle s’appelle Mijeong, et moi, je n’ai pas encore de nom, ici. »
Mijeong, Byun Byung-Jun

J’avoue sans encombres que Kana est un éditeur que je n’aime pas trop, il en est même venu à représenter dans ma bouche l’archétype de l’éditeur de manga commercial qui tache. C’est en effet un éditeur squattant régulièrement le top des ventes de Livres Hebdo avec sa série phare Naruto, mais aussi avec Yu-Gi-Oh, Hunter X Hunter ou Samurai Deeper Kyo, ainsi qu’avec d’honorables vieilleries qui rappelleront des souvenirs à ceux à qui les séries suscitées ne disent rien, comme Saint Seiya ou Albator. Je sais bien que je ne devrais pas juger un éditeur sur les camions de shonen qu’il écoule, mais force est de constater que pas grand chose (Monster de Urasawa Naoki) dans le catalogue ne se distingue pour équilibrer la balance. On trouve quand même quelques titres intéressants parus sous le label “Made In”, collection prestige / BD d’auteur / exigeante / truc muche de l’éditeur, présentée dans un format plus grand (souvent trop grand à mon goût d’ailleurs) et une meilleure qualité d’ouvrage (ce qui n’était pas bien difficile). Ont donc eu droit à un traitement de faveur l’inévitable Taniguchi (caution auteurisante des éditeurs de manga), mais s’il fallait n’en retenir qu’un ce serait Matsumoto Taiyou et son Number 5. Et ce label propose aussi quatre manhwa (bande dessinée coréenne) ma foi fort présentables et dont j’avais bien envie de vous parler. Tout d’abord parce qu’au moment où je me fends de mettre mon blog aux couleurs coréennes (je parie que personne n’avait remarqué) il eut été stupide de ne pas parler de manhwa, ensuite parce que de tout cela semble se dégager une ligne éditoriale relativement cohérente. Et finalement parce que l’un d’entre eux au moins est remarquable.

Vert olive, dans Cosmos de Kim Sung-Jun

La première oeuvre publié par “Made In” fut le « petit manhwa » de Byun Byung-Jun, Cours, Bong-Gu. Une très belle BD par ailleurs, portée par un excellent graphisme. Depuis, Byun Byung-Jun est même entré au panthéon de mes dessinateurs préférés. De par son ton, léger malgré la gravité du sujet, Cours, Bong-Gu peut facilement être qualifié de conte, un conte moderne et social.
On suit donc le parcours d’une jeune provinciale et de son fils venus à Séoul pour y retrouver son mari, parti y chercher du travail, et qui y font la rencontre d’un mendiant et de sa petite fille. Ancré dans un contexte social dur et réaliste, Cours, Bong-Gu distille une douleur sourde (les nombreux phylactères vides) et une grande désillusion, comme un parfum de rêve brisé. Séoul y est déshumanisée, refuge d’âmes détruites. Byun Byung-Jun pointe les limites de l’exode rural et de l’espoir qu’il fait naître. Il y oppose – et c’est malheureusement là le point faible du livre, construit de manière trop manichéenne – une idée traditionnelle de la famille et un retour à la vie rurale, présentée comme épanouissement contrairement à la ville oppressante. L’oeuvre, quelque soient ses lacunes, est heureusement portée par un graphisme exceptionnel jouant, entre autres, particulièrement sur les ruptures dans le traitement des différents personnages et scènes, alternant entre couleurs et bichromie et surtout en variant les registres, parfois en une même case. Ainsi si les adultes sont représentés de manière réaliste (à quelques distorsions morphologiques près) les enfants sont exécutés beaucoup plus lâchement, comme sortis d’un livre de littérature enfantine et l’arrière-fond urbain saturé de rayures, constamment fuyant et sourd. Cette richesse graphique sauve Cours, Bong-Gu de sa structure dichotomique, introduisant des nuances et un relief qui en font autre chose qu’une simple anecdote.

Nouilles Tchajang de Choi Kyu-Sok et Byun Ki-Hyun (d’après Ahn Do-Hyun) est le deuxième manhwa publié par “Made In”. Il est composé de scénettes autour de la vie d’un livreur de nouilles pour un restaurant chinois – en gros c’est une chronique d’ado, même pas vraiment paumé. Le bouquin est très chouette, en particulier les couleurs, au lavis et aquarelle. Mais c’est malheureusement très classique sur le fond, trop léger et sans grand prétention, et la forme n’est pas assez forte pour pouvoir s’imposer toute seule. C’est d’ailleurs le moins bon de tous les manhwa de la collection et le seul dont je ne conseillerais pas la lecture. Pas déshonorant, seulement assez insignifiant.

On passe la vitesse supérieure avec Cosmos de Kim Sung-Jun, d’une très grande qualité pour une première oeuvre. Cosmos est construit comme un recueil de plusieurs histoires à première vue indépendantes, mais liés par quatre personnages récurrents. La première – et la plus convaincante – reprendre d’ailleurs cette structure, l’annonçant en quelque sorte sous la forme d’un récit à quatre voix. Encore une fois le graphisme est excellent et très varié. Kim Sung-Jun passe de la couleur au noir et blanc en passant par la bichromie, d’un dessin pointilliste à un trait réaliste avec une grande aisance. Idem au sujet de la narration, parfois dans un style proche du manga, à d’autre moment empruntant les chemins de la nouvelle illustrée. Le tout est malheureusement trop souvent statique et trop guidé par le texte. Il n’empêche que cette BD dégage une étrange et agréable sensation d’irréalité, multipliant les instants de glissements et les flottements qui font qu’un livre est bien (je sais, ça veut rien dire et/ou c’est même pas défendable comme position, mais vous allez devoir faire avec).

Mijeong de Byun Byung-Jun

Dernière parution sous le label “Made In”, Mijeong, autre bande dessinée de Byun Byung-Jun. Depuis Cours, Bong-Gu l’auteur s’est encore bonifié, en particulier dans la mise en page, plus brutale et plus variée dans les formes qu’elle emprunte. Mijeong est aussi bien moins flatteur que Cours, Bong-Gu dont les teintes pastelles caressaient le regard. Ici, malgré l’humour parfois présent, plus d’échappatoire rural, la ville est définitivement plus sombre.
Avec Mijeong, le débat (abordé dans la postface de Cours, Bong-Gu) consistant à savoir si Byun Byung-Jun est réaliste ou au contraire expressionniste (pour autant que cela soit antinomique) est résolument caduque : Byun Byung-Jun transcende son réalisme. La nouvelle qui donne son titre au livre – la première du recueil – dans laquelle une fille (la fameuse Mijeong) est sauvée par un ange est en quelque sorte annonciatrice. Mais y voir un simple verni fantastique serait trop simple, car il ne réapparaîtra plus. Non, s’il y a des anges chez Byun Byung-Jun, ce sont ses héroïnes. Ses héroïnes, ma petite faiblesse à moi et sa grande force à lui. Peut-être qu’un jour je prendrais le temps de vous expliquer ma théorie comme quoi, de la même manière qu’une bonne actrice est toujours belle, on reconnaît un bon dessinateur à la manière dont il dessine le filles (je sais, ça va en faire hurler certain(e)s). Les filles de Byun Byung-Jun ne sont pas pour autant « belles ». Engoncées dans leurs vieilles parkas et leurs sweet-shirts informes, avec leurs cheveux en broussailles coupés à la garçonne elles se cachent et essaye de faire oublier le parfum de sexualité que pourtant elles distillent du moindre de leurs pores ; elles qui ont voulu grandir trop vite et s’y sont brûlée les ailes. Constamment nostalgiques d’un passé (instants passés avec un petit copain) ou d’un avenir (un voyage à Tahiti) elles sont amputées, un morceau d’elles-mêmes leur manque terriblement.
Alors elles ont les grands yeux inexpressifs de celles qui malgré leur jeune âge en ont déjà trop vu. Alors elles ont les grands yeux hyper-expressifs de celles qui malgré tout ce qu’elles se sont prises dans la gueule continuent à rêver d’un ailleurs. Elles sont des anges, aux ailes brûlées bien entendu, qui, comme les poussins que les gosses balancent du 10e étage pour leur apprendre à voler, ne quitteront jamais le sol – si elles ne s’y écrasent pas. Alors elles rampent, fuyantes et vénéneuses. Muettes et mutines, elles taisent leur douleur mais n’en pensent pas moins. Ne nous demandons plus pourquoi même les chats en tombent amoureux.

Courage, grand-père !, dans Mijeong de Byun Byung-Jun

On s’en doute, le visage que donnent à voir les manhwa publiés par “Made In” est loin d’être représentatif de la production coréenne, ni même de la « bande dessinée d’auteur » coréenne, mais au contraire se concentre sur un type d’auteurs et d’oeuvres en particulier. L’accent est de toute évidence mis sur le graphisme. Dans le même esprit l’utilisation de la couleur, couleur directe qui plus est, semble de rigueur, avec une préférence pour les auteurs qui varient les techniques. Ce constat n’est même pas un reproche, au contraire cela témoigne d’une certaine ligne éditoriale et je me réjouis que “Made In” ne se soit pas mis à faire du sous-manga dans la lignée de Saphira/Tokebi. Mais comme je le faisais remarquer à propos du cinéma, tout originaux et variés qu’ils soient des passages obligés restent des passages obligés, attention à ne pas uniformiser le tout en proposant une fausse originalité – toujours la même.

« Je m’en fiche. Dans ma tête je peux aller où je veux. C’est moi qui décide.
Je n’ai qu’à décider, et je peux aller où je veux… Ailleurs, n’importe où. »
Yeon-Du, 17 ans, dans Mijeong de Byun Byung-Jun

Chanson pour toi, dans Mijeong de Byun Byung-Jun
  • Titre : Cours, Bong-Gu / Nouilles Tchajang / Cosmos / Mijeong
  • Titre original : 달려라, 봉구야! (dallyola bongguya) / 짜장면 (tchajangmyun) / 코스모스 / 미정
  • Auteur : Byun Byung-Jun / Choi Kyu-Sok et Byun Ki-Hyun / Kim Sung-Jun / Byun Byung-Jun
  • Pays : Corée
  • Année : 2003 / 2003 / 2003 / 2006
  • Autres tags : bande dessinée

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