Le Cercle du suicide (Furuya Usamaru, 2002)

« Les autres ne peuvent pas voir les blessures de notre coeur. C’est pour cela que nous gravons les traces de notre souffrance sur notre corps. »

Film culte, Suicide Club est à l’origine un roman immédiatement adapté au cinéma par son auteur, le très éclectique Sono Sion. Puis, ce dernier souhaitant voir son oeuvre adaptée sur différents supports, il contacte Furuya Usamaru en vue d’une déclinaison en manga. Peu connu dans nos contrées et c’est fort dommage, Furuya Usamaru est un auteur assez difficile à cerner et à l’oeuvre extrêmement diverse, voie même protéiforme. Il est ainsi l’auteur de La Musique de Marie, jolie fable fantastique (publié en France par Sakka), d’histoires de lycéennes pop et décalées comme Short Cuts (publié en anglais par VIZ) et surtout de Palepoli, délire expérimentalo-humoristique assez surprenant (partiellement publié en anglais par VIZ dans l’anthologie “Secret comics Japan”). Un auteur plutôt intéressant donc, aux talents multiples, non des moindres étant de savoir ce qu’il veut : il accepte d’adapter Suicide Club, mais à condition de pouvoir réécrire totalement le scénario et de pouvoir le faire à sa sauce.

Le point de départ est le même : le très spectaculaire suicide de 54 jeunes filles en gare de Shinjuku. Mais Furuya se distingue d’emblée : il fait survivre l’une des filles, Saya, dont le manga va suivre les pas. Cette simple hypothèse de départ induit une oeuvre totalement différente de l’originale, tant au niveau de l’histoire proprement dite (de façon évidente) que d’autres caractéristiques du manga.
Ainsi, alors que le film pouvait se voir comme un thriller basculant par la suite dans un philosopho-psychédélisme délirant, le manga adopte un ton empruntant davantage au fantastique. On perçoit en particulier l’influence de Tomie (premier manga de Ito Junji et une des oeuvres fondatrices du manga fantastico-horrifique moderne) en particulier le caractère contaminant du personnage de Mitsuko (un prénom récurent dans l’oeuvre de Sion), glissant d’un corps à l’autre et immortelle, propageant ad vitam aeternam la mort autour d’elle. Référence de toute évidence explicitement revendiquée, le grain de beauté sous l’oeil gauche de Ryôko/Mitsuko renvoyant directement à la caractéristique physique principale du personnage de Ito, un point commun trop appuyé pour n’être qu’une simple coïncidence.
Le second point sur lequel l’adaptation de Furuya se distingue du film est le point de vue adopté qui est ici exclusivement adolescent, particulièrement à travers Kyôko, l’amie intime de Saya. Le propos s’en trouve évidemment changé : plutôt que l’incompréhension des adultes pour leurs adolescents, Furuya se concentre justement sur ce malaise adolescent que les adultes ont tant de mal à saisir. Sa vision est très sombre, voire carrément désespérée : isolement, repli sur soi, prostitution, brimades,… le quotidien de Saya n’est pas tendre. Et pour elle comme pour toutes celles qui s’identifient à elle, l’automutilation puis le suicide semblent être le seul moyen d’attirer les yeux des autres sur leur souffrance.
Le dernier gros point de divergence concerne l’existence même du fameux « cercle du suicide ». Alors que Sion insiste à de nombreuses reprises sur l’inexistence du cercle (en particulier dans Noriko’s Dinner Table), celui-ci se réduisant presque à une légende urbaine poussant à l’imitation, chez Furuya il acquière une existence physique incontestable, se reformant autour de la survivante après chaque suicide collectif.

Mais malgré ces différences, sur le fond comme sur la forme, le manga de Furuya traite en fin de compte des mêmes thèmes que le film original. C’est d’ailleurs cela qui rend cet exercice d’adaptation particulièrement intéressant.
Le thème principal reste l’isolement et le manque de lien entre les individus. D’où repli sur soi et refuge auprès des seuls à prêter une oreille attentive et à questionner leur relation aux autres et à eux même : le groupe Desert et l’assemblée d’enfants dans Suicide Club, Mitsuko dans Le Cercle du suicide. Ce manque de lien encourage la formation de communautés (sur internet et irl) qui rassemblent les âmes perdues (et futurs suicidaires), unis par des rituels douloureux (prélèvement de peau dans Suicide club, automutilation et tatouage dans Le Cercle du suicide). Transversalement, les deux oeuvres parlent donc aussi de la fascination pour la mort et la souffrance, et de leur utilisation par l’adolescent comme moyen de révolte et de différenciation, et finalement surtout comme moyen de communication. De même de l’effet de mode qui en découle, même si les approches sont différentes : la légende urbaine suscitant imitations et dérives trouve son écho chez Furuya dans l’attitude contaminante, virale, du personnage de Mitsuko et dans l’amplification du phénomène dont elle est l’origine.

Finalement, en réussissant à allier fidélité au propos d’origine et approche inédite et personnelle, Le Cercle du suicide est un exercice d’adaptation particulièrement concluant. Voire même un cas d’école qui mériterait d’être montré en exemple de ce que l’adaptation et le remake devraient être.
Ainsi que, même détachée de son modèle, une oeuvre à part entière plutôt intéressante.

  • Titre : Le Cercle du suicide
  • Titre original : 自殺サークル (jisatsu circle)
  • Auteur : Furuya Usamaru
  • Pays : Japon
  • Année : 2002 (2005 pour la traduction française)
  • Autres tags : bande dessinée

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À propos de ce texte
  • Rédigé par Epikt
  • Mis en ligne le 27 septembre 2006
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