La petite fille de la terre noire (Jeon Soo-Il, 2007)

Pour commencer, je vous dois une petite remise en contexte : j’ai une première fois vu ce film il y a quelques mois et j’avoue ne pas avoir tenu jusqu’au bout. Et le voilà qui sort en France et qu’il me prend l’idée d’en faire une critique histoire de contrebalancer un engouement critique attendu mais qui laisse toujours songeur – « alliage quasi miraculeux d’exigence formelle et d’empathie avec les personnages » dixit Jean-Michel Frodon (vous remarquerez que cette critique ne dit pas moins que le contraire). Alors certes, j’aurais pu me baser sur mes souvenirs déjà diffus d’une vision partielle et accoucher d’un joli et hargneux réquisitoire, mais vous méritez mieux que cela ! Je suis donc aller revoir le film (en salle et en entier) et je dois reconnaître (faut dire aussi que je ne voyais plus en lui un potentiel espoir du cinéma coréen) que cette deuxième vision s’est avérée bien moins pénible que la première.

Ça se passe donc dans un village minier, dans le genre bien paumé dans la montagne comme un village minier coréen peut l’être, avec des mineurs et des filles qui vendent du café au ticket (enfin… je suppose car celles-là on les voit pas). En deux mots c’est pas glamour, on est très (très) loin de la Corée moderne et urbaine avec des pubs Samsung sur écran géant. C’est au contraire misérable, avec des vieilles baraques traditionnelles un peu pourries, des papis qui ramassent des cartons, des usines qui ferment progressivement et pas vraiment de perspective d’avenir… Ken Loach y serait comme un poisson dans l’eau.
La petite fille du titre y vit avec son père – mineur, forcément – et son grand frère. Et on peut pas dire que la vie y soit rose : en effet son frère est retardé mental et son père doit quitter la mine après s’être fait diagnostiquer une pneumonie (et ce n’est que le début des emmerdes).

Lors de cette seconde vision, en salle, le film m’a semblé mieux mis en scène que dans mon souvenir (je devais vraiment m’être levé du pied gauche ce matin là). Ou moins mal, c’est selon, car on va pas non plus dire que c’est ma came. Mais au moins on ne peut pas dire que c’est au petit bonheur la chance, même si ça reste beaucoup trop paresseux à mon goût.
Je suppose que vous vous représentez très bien ce dont je veux parler, c’est après tout une mise en scène typique du cinéma d’auteur réaliste, d’autant plus qu’il se veut social. On cadre donc large, souvent fixe. On laisse traîner les plans, on coupe rarement et la plupart du temps une coupe accompagne un changement de lieu plutôt qu’un changement d’axe. Vu qu’on fait dans le réel la photo n’est pas particulièrement chiadée, au contraire – une ou deux exceptions pour quelques scènes sombres avec de jolies lumières, mais dans l’ensemble on ne peut pas dire que le film chercher l’esthétisme ou quoi que ce soit d’autre, la sécheresse réaliste prime. Pas de musique ou si peu (ce qui est bien)(inconditionnellement mieux que trop en tout cas). Bref je suppose que vous vous représentez très bien ce dont je veux parler.
Il y a dans le lot quelques plans qui se distinguent, où même un type comme moi (adepte frustré d’un cinéma esthétisant) commence à se dire « ah oué là y a quelque chose », mais je ne crois pas qu’un seul d’entre eux tienne la route jusqu’au bout : à trop faire durer son plan Jeon Soo-Il finit immanquablement par le faire tomber dans la pose de l’ôteur qui esthétise sans vouloir en avoir l’air, c’est à dire le plus sobrement et lourdement possible. Gros sabots inside ! Une fulgurance ça porte bien son nom, c’est fugace, et en tant que monteur il faut savoir en faire le deuil et la couper avant qu’elle ne s’essouffle.
Mais ce ne sont pas ces petits points de détails qui m’agacent – pas plus finalement que tous les autres plans, eux dépourvus de toute puissance d’évocation. Ce que je reproche à La petite fille de la terre noire comme à 99% des films au parti pris visuel sobre réaliste comme détaillé juste au dessus – et d’une manière générale au cinéma qui tourne le dos à une mise en scène sensorielle – c’est de réduire les plans à des intentions de plan. Je m’explique. En regardant ces plans devant lesquels on n’éprouve pas grand chose, sinon rien, on n’en perçoit pas moins leur intention : là il veut représenter la tristesse, ici l’allégresse, ailleurs la peur,… échec ! Erreur ! Sauf film aux prétentions de mise en abîme ou de réflexion théorique, cette mécanique se doit d’être la plus invisible, insensible, indolore possible : ne faire pas comprendre que tu représentes l’angoisse, fais la ressentir ou fais ressentir au spectateur que le personnage l’éprouve. Sinon, gare (encore une fois) aux gros sabots ! « Oh ! le beau plan qui nous dit qu’il représente la mélancolie, c’est gentil à lui de prévenir ! »
La cause de ce didactisme (au coeur de films qui pourtant se veulent le moins explicite possible, un comble !), un trop grand détachement de la mise en scène vis-à-vis de son sujet. Un refus d’implication par la mise en scène qui fait du film le lieu d’une plate illustration, plutôt que d’une expression. On parle souvent de pudeur, mais ceci n’est pas de la pudeur – de la pudibonderie peut-être, mais pas de la pudeur. La pudeur est dans le regard, et comment regarder quand on refuse de s’impliquer ?

Mais cela ne me suffit pas, même profondément de mauvais poil, à me pousser à arrêter la vision d’un film (moi qui mets un point d’honneur à regarder les films jusqu’au bout, aussi mauvais soient-ils). Mais il s’avère que le procédé employé par La petite fille de la terre noire est proprement dégueulasse !
Restons honnête, en raison du susmentionné manque d’implication le film n’est pas un tire larme ostensiblement lacrymal (quoique la combinaison des deux existe), et ça doit le sauver de la catastrophe. Mais ça ne m’empêchera pas d’en dire du mal (non mais oh). Bref, La petite fille de la terre noire est de ces films plus ou moins gauchistes (très loachiens en fin de compte) qui s’intéressent à une classe ouvrière en voie d’extinction, où l’exploitation des masses laborieuses est compensée par la conscience de classe, une franche camaraderie et l’amour du charbon extrait à la pioche, et où on semble se demander si cela n’est pas préférable à l’incertitude induite par l’automatisation et l’évolution vers une société plus moderne (de services donc)… avec au menu friches industrielles désolées et mineurs chantant ‘Arirang’ autour d’un bulgogi. Ça c’est le décor (et je peux m’y faire !).
Et on nous y plante une gamine mignonne comme tout et on lui inflige sans complexe toutes les misères du monde. Un frère débile mental ; une mère absente (morte ? ahah !) ; un père qui a une pneumonie, perd son boulot, se fait arnaquer sur l’assurance de sa camionnette et devient alcoolique ; en plus ils vont être mis à la rue à cause de la rénovation de leur quartier ; les rats bouffent tous les oeufs ; et rendez-vous compte la petite en est réduite à voler à la supérette pour approvisionner en soju son père poivrot… ça commence à bien faire ! Elle est pourtant si mimi, et si débrouillarde aussi ! Comme c’est affreux ça madame Michou, cette petite fille adorable (non, sérieusement, vous avez vu sa bouille ?) qui avant l’âge de raison doit déjà remplir les rôles de maman de substitution et de femme d’intérieur !
En ce moment dans les couloirs du métro on tombe parfois sur des affiches avec des enfants aux visages de vieillards, dernière campagne de sensibilisation aux maltraitance sur les enfants (non, je ne parlais pas du dernier David Fincher) : « Ne les privons pas de leur enfance » nous disent ces affiches. Et ben La petite fille de la terre noire fonctionne sur le même principe, appuyer sur l’ignominie de « voler son enfance » à un petit être innocent et adorable. En terme de narratologie, j’appelle ça du racolage actif [1], quoique semble en dire la forme extrêmement sobre du film.

L’un dans l’autre, cela me suffit à trouver le film détestable.
Je n’en ignore pas moins que La petite fille de la terre noire a tout pour plaire, qui plus est dans un pays qui loue volontiers la radicalité d’une démarche de production cinématographique totalement indépendante et à contre courant des tendances, en particulier si viennent s’y greffer des préoccupations sociales. Rassurons-nous, il y a des auteurs en Corée ! Des cinéastes qui prennent leur oeuvre à bras-le-corps, c’est autre chose.

[1] N’oubliez surtout pas que, tout étrange que cela puisse paraître après ce que je vient d’écrire sur le coté racoleur d’un tel pitch, un de mes films préférés (qui va jusqu’à donner son nom à ce site) est lui aussi un film pudique où une gamine toute mimi s’en prend plein la gueule.

§ 2 commentaires sur “La petite fille de la terre noire (Jeon Soo-Il, 2007)”

  • Sans Congo says:

    Salut l’insecte,

    Je viens, au hasard de ma navigation, de tomber sur cet article, ancien. Nos vues sur ce genre de film sont d’une familiarité troublante.
    J’aime bien ton idée d’ “intention de plans”, je te la piquerai un de ces quatre; je prendrais bien évidemment soin de te citer.
    Sinon, on FFCF cette année il y a eu deux films dans cette mouvance: Earth’s woman (qui était un documentaire, mais quand même), et Elbowroom (qui était plutôt bien réalisé pour le coup, mais quand même aussi…)
    Je sais pas si tu as eu l’occasion de les voir et ce que tu en as pensé…

    bonne soirée !

  • Epikt says:

    J’ai vu ‘Elbowroom’.
    J’ai pas eu l’impression qu’il chargeait la barque comme ‘La petite fille…’ Ça reste un “film d’auteur avec résonance sociale”, mais pas si misérabiliste que ça finalement.
    Pas ma tasse de thé comme tu t’en doutes, en tout cas à priori car je le trouve en fin de compte très intéressant.
    Il met mal à l’aise. Parce que la difformité est difficile à montrer et à regarder, mais surtout parce que dans ce film il y a une barrière au niveau de l’expression. Cette barrière existe à l’origine entre les personnages (pour ceux qui ne l’ont pas vu : c’est l’histoire d’une ado handicapée mentale qui tombe enceinte ; le père est un autre pensionnaire qu’elle voit en secret, mais les services sociaux la soupçonne d’avoir été violée par un soignant ; la fille, qui de toute façon s’exprime très mal, ne comprend pas ce qui lui arrive et est incapable de les détromper) et le parti-pris “réaliste brut” ne fait rien pour éviter qu’elle se propage également entre le film et le spectateur. Bref, le spectateur est exclu du film, on lui refuse toute identification, il ne lui reste plus qu’à rester impuissant devant ce qu’il se passe. D’où le malaise j’ai l’impression, c’est comme si le spectateur n’avait pas sa place.
    Là où ‘La petite fille…’ joue sur la sympathie qu’inspire l’héroïne (sympathie qui est le début du racolage, puisqu’il utilise l’affectif comme levier de l’indignation), ‘Elbowroom’ restreint la réaction du spectateur aux questionnements moraux. C’est là qu’il marque des points il me semble.

    PS : L’intention de plan – ou, pour opérer une inversion très godardienne, le “plan d’intention” – mériterait son petit article à lui tout seul, mais c’est touffu.

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