La Forêt zèbre (Tian Yuan, 2002)

« Le seul regret de Ce est ce poème que Ct n’a pas fini d’écrire ; le seul regret de Ct est que Ce n’ait pas fini de grandir ; le seul regret de Mickey est de ne pas avoir trouvé Minnie. »

Ça fait un petit bout de temps que j’ai envie de vous parler de Tian Yuan et de La Forêt zèbre. Tian Yuan, c’est la numéro deux dans mon petit coeur sensible qui fait boum-boum. Oui, juste après Bae Doo-Na – il m’arrive même de penser qu’elle lui ressemble, en plus jolie et en moins Doo-Na. La Forêt zèbre est son premier (et unique pour l’instant) roman, écrit alors qu’elle est à peine âgée de dix-sept ans. Arrivé à un âge que la décence m’interdit de vous communiquer et n’ayant encore rien fait de ma vie, ce genre de précocité ça me complexe. Et en plus d’être précoce, la gamine est éclectique, puisque la même année sort A wishful Way le premier (et plutôt recommandable) album d’Hopscotch, groupe pour lequel elle est compositrice et chanteuse. Y en a pour parler d’un recueil de nouvelles, mais j’en ai pour l’instant rien vu. Un ans plus tard (en 2004) elle tourne dans Butterfly de Mak Yan Yan (le plus beau film de lesbiennes du monde) dans un rôle fait pour elle (d’ailleurs, bien qu’inspiré d’un autre roman, Butterfly tire un certain nombre de ses éléments de La Forêt zèbre). Viennent ensuite deux autres films, The Curse of Lola, thriller horrifique de Li Hong (2005, inédit en France) et Voiture de luxe de Wang Chao (2006). Et (youpi !!!!) elle annonce pour bientôt un nouveau disque et un nouveau roman.
Donc voui, vous l’aurez compris, un mois après Linda Linda Linda, La forêt zèbre est un deuxième article uniquement motivé par un fan-service honteux (ainsi que, n’exagérons pas non plus, le bonheur de se retrouver avec un résultat bien au delà des espérances). On va tout de même faire en sorte de ne pas passer sous silence ses petits défauts, sans pour autant (j’espère) occulter combien ce livre est à mes yeux fascinant.

Parce qu’en effet, La Forêt zèbre à quelques petits défauts, assurément des défauts de jeunesse. Il est facile de passer outre mais ils n’en demeurent pas moins très agaçants. En fait ces défauts peuvent être rassemblés en un seul : une écriture un peu jeune. Pas forcément désagréable par ailleurs (le livre se lit très bien), mais c’est vrai que l’écriture souffre d’un enthousiasme un peu immature (trop de point d’exclamation à mon goût, c’est futile, je sais) et peut-être comme une volonté de trop bien faire. Ce qui se ressent d’autant plus dans certains dialogues (surtout sur la première partie) qui semblent à tout prix vouloir paraître profonds alors qu’il n’en ont pas besoin. D’où une sale impression d’être en train de lire Le petit prince – on me souffle que tous les chinois écrivent comme ça, peu importe, c’est très agaçant – d’autant plus que les personnages eux-mêmes ne sont pas exempts d’une certaine candeur. Un défaut qui semble pourtant être du goût de certains, puisqu’en lisant la quatrième de couverture (chose que je fais seulement après avoir lu le livre) j’y vois mis en avant l’inévitable argument « conte philosophique ». Forcément, ça plait à la ménagère, mais ça n’a jamais fait un bon livre. Tant qu’on est à chipoter, regrettons une utilisation trop fréquente et parfois lourde de métaphores (notamment animales) et certains passages au rythme mal équilibré (la partie IV principalement, toute prenante soit-elle, j’adore cette partie, et bien que cela n’entache pas véritablement la lecture).
Mais oublions. Qui aime bien châtie bien comme dirait l’autre. Et aujourd’hui, j’aime beaucoup.

Joman Chiang et Isabel Chan dans Butterfly de Mak Yan Yan
(une scène adaptée de La Forêt zèbre, le monde est petit)

« Ce sont mes dernières lignes. J’ai oublié sur quoi je les avais écrites, sur le sable, peut-être, ou sur l’océan… Quelle importance ? »

Tout commence lorsqu’attirée par la lumière et la musique, une jeune femme s’allonge par terre pour regarder à travers le treillis d’une grille d’aération. Un homme sort alors pour lui adresser la parole – il s’appelle Mickey, elle décide donc de s’appeler Minnie. Amnésique, elle ne sait rien d’elle même et accepte de le suivre chez lui, une maison loin de la ville où vivent aussi Ce, une jeune fille splendide, et Ct, un homme étrange avec un pull aux rayures blanches et noires. Un premier temps amoureuse mais finalement agacée par cette vie pseudo édénique et l’innocence dans laquelle Mickey essaye de la maintenir et de plus en plus intriguée par la ville et son passé, Minnie tente de s’enfuir. Ce décide donc de l’emmener dans la forêt zèbre et de lui faire découvrir ses vies, ainsi que celles de Mickey, Ce et Ct.
Ainsi Minnie, Mickey, Ce et Ct seront donc tour à tour femme mariée qui n’a jamais vu la mer, couple paumé à la recherche du désert, peluches Walt Disney® dans une grande surface, sirène échouée sur le sable ou encore lycéennes emménageant dans l’appartement d’un mort.

Peut-être l’exception qui confirme la règle de la métaphore animale (ami écrivain, métaphore animale = mauvais, souviens-t-en z’en) la « forêt zèbre » est, en particulier lorsqu’on referme le livre après l’avoir fini, une idée merveilleuse. Le livre est de l’aveu même de l’auteur un roman sur les possibilités, et quoi de mieux qu’une forêt zèbre pour illustrer cela ? Question purement rhétorique. Une forêt zèbre c’est poétique, labyrinthique, énigmatique et plein d’autres mots en « ique ». La forêt zèbre c’est là où, comme les rayures du fameux équidé, les histoires et les destinées s’entremêlent – au premier impertinent qui me fait remarquer que les rayures du zèbre ne se croisent pas je lui éclate les genoux, avant de lui rétorquer que si effectivement elles sont plus ou moins parallèles et très contrastées, les rayures du zèbre semblent se chevaucher, s’interpénétrer et se confondre, par je ne sais quel effet d’optique. Et excusez-moi, mais c’est nettement plus intéressant, n’est-ce pas ? La rayure du zèbre, c’est le complet brouillé certifié bio. C’est ambigu, autant élément de singularité et de différenciation (on dit qu’il y en a pas deux pareils et qu’ils se reconnaissent ainsi entre eux) que de camouflage et d’invisibilité (le fameux effet brouillant du troupeau de zèbres détallant dans tous les sens) et finalement on ne sait où donner de la tête, incapable de savoir laquelle des deux se détache et capte votre oeil (rappelez-vous ces fameux dessins où l’on voit des choses différentes suivant notre focalisation) comme de savoir une bonne fois pour toute si ce foutu zèbre est blanc à rayures noires ou l’inverse. Et oui, un zèbre c’est fascinant finalement.

Alors pourquoi direz-vous je vous assomme à vous parler de zèbre ? Parce que loin de n’être qu’un titre qui rend chouette et un bel endroit poétique dans une scène, le zèbre est une forme fondamentale du roman. En effet, la structure adoptée par le livre est comparable à des rayures de zèbre (vous me dites si j’en fais trop, hein). La Forêt zèbre est composée de cinq histoires (plus une sixième, plus courte, une « autre situation » qui conclue le livre en cinq pages) qui s’enchaînent les unes à la suite des autres, un peu à la manière d’un recueil de nouvelles. Avec la particularité tout de même que toutes ces histoires sont celles des mêmes quatre personnages, du moins à peu de choses près. Ainsi entre deux parties l’âge de l’un changera, certains se rencontreront dans des circonstances différentes, un autre deviendra un chien,… ainsi de suite ; chaque épisode, difficilement situable tant géographiquement que temporellement (un seul est daté), semblant exister dans un univers parallèle aux autres, une nouvelle possibilité. Chacune de ces histoires est très simple, peu développée, peut-être incomplète en elle-même et ne tiendrait sûrement pas la route en tant que nouvelle isolée. C’est leur agencement et leur mise en relation qui leur donnent leur complexité – une rayure blanche c’est simple ; une rayure noire aussi ; mais empilez plusieurs rayures noires et blanches, prenez un peu de recul et vous obtiendrez (le premier qui pense « un code barre » je lui casse les tibias) un ensemble mouvant et instable, où votre oeil se baladera incapable de se fixer convenablement sur un point précis. C’est un peu l’effet provoqué par la lecture de La Forêt zèbre. Ses différentes parties ont forcément des liens entre elles, mais ceux-ci se dérobent. On pense forcément aux classiques du genre (une histoire rêvée par une autre, ou bien située dans son passé,…) : certains détails y encouragent même, si ce n’était d’autres qui décidément ne collent pas. Sans compter que parfois au sein d’une même trame des éléments invitent au doute et à la mise en perspective (par exemple, dans la partie III on peut se demander si n’apparaît pas au détour d’un flash-back une seconde Ce, c’est à dire une nouvelle histoire insérée à l’intérieur de la première). Si vous voulez mon avis, en plus de se superposer à la première histoire (qui à peu de choses près correspond à mon petit résumé) et de se situer en parallèle, les trames suivantes en jaillissent et s’y rejoignent, étant en fait imbriquées dans la première – dévoilées à Minnie par Ce le temps de huit lignes de texte (de la mise en abime quoi). Tout ça pour dire que la structure apparemment simpliste du roman en a pourtant sous le pied et est définitivement (et heureusement) non linéaire.

Un beau roman donc, étonnant même pour un premier roman d’une si jeune auteur, et dont les petits défauts sont largement compensés par l’amplitude conférée au texte par sa structure et sa grande sensibilité. Ah oui, je vous ai pas encore parlé de cela, mais ce roman est touchant. Je vous ai pas parlé de plein d’autres choses aussi, mais je peux pas tout dire dans une chronique – sinon j’écris un livre. Et je préfère laisser cela à Tian Yuan, puisqu’elle le fait décidément très bien.

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