Journal d’une jeune nord-coréenne (Jang In-Hak, 2006)

Mon mois cinéphilique de décembre 2007 fut décidément placé sous le signe de la Corée du Nord, pays parait-il pourtant « le plus fermé du monde patati patata », avec tout d’abord trois films projetés lors de la deuxième édition du festival franco-coréen du film (qui s’est tenue la semaine du 12 au 18 décembre) qui chacun à leur manière avaient pour sujet des expatriés du nord – Dear Pyongyang de Yang Yong-Hi (sur une famille d’expatriés au Japon dont les fils sont retournés en Corée du nord), Our School de Kim Myung-Jun (sur une école coréenne, tendance nordiste, à Hokkaido) et Korean Don Quixote, Lee Hise de Choi Hyung-Jung (sur un peintre pro-nord exilé en France). Avouons tout de suite ma satisfaction de voir dans ces trois films un regard bien éloigné de la soupe qu’on nous sert habituellement (« on » désignant pêle-mêle nos JT nationaux, les entreprises de propagande sud-coréennes, et à l’occasion les deux trois communiqués officiels émanant du nord), bien plus nuancé et moins engoncé dans ses stéréotypes grossiers. Espérons que ces films bénéficient d’une diffusion digne de ce nom (ce qui n’est qu’un beau voeu pieu, considéré la diffusion des documentaires coréens hors des frontières du pays ; voir même à l’intérieur). Ensuite car ça fait pas mal de temps que l’envie me prendre de vous faire un spécial cinéma nord-coréen, du moins le peu auquel on a accès à l’étranger – ça viendra, tôt ou tard, vous en faites pas. Et finalement par ce petit événement qu’est la sortie en salles (s’il vous plait !) d’un film de fiction en provenance directe de la Corée du Nord avec la bénédiction de Pyongyang. Un pari osé et bizarre à l’heure où le cinéma (sud-)coréen ne s’est jamais aussi mal porté en salles depuis son soi-disant boom (si vous vous satisfaites de votre doublé Kim Ki-Duk / Hong Sang-Soo annuel, pas moi) et dont on peut parier qu’il ne sera pas renouvelé, tant cette sortie joue sur l’événementiel (« un événement de taille » nous dit l’affiche) et l’exotisme de la provenance de cette production (l’ajout quelque peu racoleur de la nationalité dans le titre, qui ne signifie rien d’autre que « journal d’une lycéenne », et qui dans sa version française semble encore une fois sous-entendre que le nord-coréen est réductible à sa nationalité). Opportunisme de curiosité tout de même limité puisque le film ne sort que sur cinq écrans (dont deux sur Paris), alors on se contentera de saluer l’initiative car finalement c’est pas tout les jours que l’occasion se présente de voir un tel film en salle (même si les copies, en béta numérique, sont loin d’être top). Quand au film, il vaut ce qu’il vaut. Toutefois, d’un point de vue purement qualitatif et mettant de coté ma curiosité cinéphilique, j’aurais préféré la sortie de Host and Guest de Shin Dong-Il [1], un premier temps annoncé le mois dernier avant d’être repoussé à Mathusalem (en espérant au moins une sortie DVD). Monde de merde.

Journal d’une jeune nord-coréenne c’est donc l’histoire de (suspense insoutenable) Su-Ryeon, une jeune fille, nord-coréenne comme vous avez devinez, qui finit ses années de lycée dans une maison de la campagne où habitent avec elle sa petite soeur fan de football, sa mère et sa grand-mère paternelle, son père étant la plupart du temps absent à cause de son travail de scientifique. Et justement Su-Ryeon a bien du mal à se faire à cette absence paternelle dont les recherches lui semblent ne mener à rien et qui surtout épuise sa mère qui en plus de tenir la maison passe ses nuits à traduire de la documentation pour son mari. Ajoutez à cela qu’elle aimerait bien aller à la ville vivre dans une barre de béton plutôt que dans sa maison de péquenot et que les paniers repas préparés par sa mère lui font honte devant ses camarades, et voilà notre jeune fille en pleine crise de rébellion face à ses gros losers de parents (qu’elle ne peut s’empêcher d’aimer quand même, surtout sa mère). Bien entendu tout se finira bien, le père retrouvera l’estime de ses filles et le Grand Leader Kim Jong-Il lui même saluera l’apport de ses travaux à la patrie.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec ce film, mais sûrement pas à une ouverture avec un gros plan sur un sac à dos Minnie Mouse. Car j’ai beau savoir que comme tout le monde (pas vous ?) les nord-coréens sont fan de Hello Kitty je ne pensais pas que l’étendard culturel de l’éternel ennemi capitaliste puisse s’exposer de manière si ostentatoire dans un film sur lequel le Grand Général a officié comme script-doctor. Mais passons, car la suite n’est bien évidemment pas marquée par la fascination pour l’occident. Cependant le film ne donne pas tant que ça dans la propagande perpétuelle. Moins que ce à quoi on pouvait s’attendre en tout cas. Forcément, Journal d’une nord-coréenne exalte une idée de la famille dans une optique La petite maison dans la prairie remixé par Staline où le sacrifice, pour les siens et pour la patrie, est la valeur première. Et on est heureux de se crever pour le pays et la famille, même sur son lit d’hôpital, c’est ce qu’apprendra Su-Ryeon. Dommage alors, la rébellion de l’adolescente (qui surprenait et faisait même plaisir) n’est acceptable et normale que si elle finit par rejoindre le bon chemin. Mais cette propagande (bien réelle) qui agace la plupart des critiques, si vous voulez mon avis, n’est ni plus présente ni plus balourde que dans un Ken Loach de base. Oui, celui-là même qui gagne des Palmes d’or, et ne me faites pas croire que c’est parce que le réalisateur anglais sait tenir une caméra.

Cela dit, insister sur la morale patriotique et quelque peu douteuse du film (encore une fois parfaitement attendue, et bien moins martelée que prévu) n’est pas nécessaire pour descendre Journal d’une jeune nord-coréenne, dont les qualités cinématographiques se cherchent encore. J’avoue, mes précédentes expériences du cinéma du nord m’avaient fait craindre bien pire et Journal d’une jeune nord-coréenne reste assez plaisant : c’est pas plus nian-nian ni moins entraînant qu’un bon vieux drama coréen des familles (ce qui n’est pas placer la barre bien haute, c’est vrai). Forcément, pour un blockbuster la pauvreté des moyens laisse songeur, les acteurs sont très mauvais, la réalisation et le montage sont incapables de créer la moindre tension ou émotion (exemples frappants avec les scènes de l’incendie ou de la course qui font doucement sourire par leur maladresse), la gestion des axes est parfois carrément bordélique, etc… Bien la preuve que dans ce domaine de compétence le métissage et le brassage des influences sont moteur d’évolution, et qu’isolé dans son blocus de l’art extérieur la Corée du Nord a totalement perdu le sens des réalités (de la fiction, devrais-je dire), réinventant la poudre à l’ère de l’atome à l’image de ses ingénieurs tout fiers d’avoir, pour la gloire de leur pays, automatisé une ligne de production. Mais, outre la curiosité, un certain nombre d’éléments – non des moindres, sa photo et son éclairage d’un kitch très réal-socialiste, son ambiance très proprette grâce à laquelle le taudis le plus misérable reste digne comme il faut et ses chansons patriotiques un brin naïves – confèrent à ce film une aura et un charme presque désuets.
En attendant donc que la Corée du Nord sorte de son isolement et se mette à faire des « vrais » films. Entre temps, si vous avez deux heures à y consacrer, idéologiquement c’est pas plus abrutissant que le blockbuster impérialiste moyen, la comédie franchouillarde raciste ordinaire et autres matraquages publicitaires qui curieusement font bien moins de vagues.

[1] en fait j’ai depuis pu voir ce film, on a finalement rien perdu : un film d’hauteur qui vous montre bien qu’il fait de l’Aaaart (edit du 3 avril 2009)

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