J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un (Joseph Morder, 2008)

Décidément nous sommes bénis – au moins nés sous une bonne étoile ou autre anomalie de calendrier. Pas forcément en ce qu’il concerne la qualité des films (très moyenne pour l’instant, pour ne pas dire limite passable), mais pour qui (comme moi) c’est trouvé un nouveau dada avec les films pseudo-réalisto-fictionnels tournés avec des webcam on est servi – un par mois au moins depuis le début de l’année. Reste à savoir si cela restera une mode, une malheureuse coïncidence ou un mouvement plus durable et fécond. J’espère sincèrement cette dernière voie, persuadé que je suis que la démocratisation des appareils d’enregistrement (téléphones, mini-caméscopes, webcam,…) et de la diffusion par internet (partage de vidéo et autres cochonneries web2.0) a quelque part changé notre rapport à l’image filmée (en tant qu’émetteur ou récepteur) et que le cinéma devrait pouvoir en tirer quelque chose – tant pis pour sa gueule s’il n’y arrive pas.

Chose intéressante, les films de cette vague « prise de vue pseudo amateur et/ou journalistique » (oui, si quelqu’un a un vrai nom qu’il me fasse signe) – qui n’est pas une révolution, ni même une nouveauté, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit ; mais j’admire la convergence des projets et des sorties –, poussés par des motivations différentes, abordent la question de manières diverses et adoptent des approches qui sont autant de voies à creuser. Certains ne semblent y chercher qu’efficacité et dynamisme au sein d’un film traditionnel, pour le « meilleur » ([REC] de Paco Plaza et Jaume Balagueró) comme pour le pire (Angles d’attaque de Pete Travis), et après tout pourquoi pas ? Bien que jouant dans la même catégorie, Cloverfield avait en plus un violent arrière goût post-11-septembriste, et que cet événement hyper médiatisé (et ayant donné lieu à des images spectaculaires) marque ce genre de films n’est guère surprenant. Plus intéressant, Redacted de Brian de Palma puisait visiblement du net sa narration fragmentée. Davantage old school, Live! de Bill Guttentag s’attaquait à la télé-réalité mais marquait des points en se mettant en abîme. Dernier en date et un peu sorti de nulle part, J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un se trouve être le plus radical d’entre tous, intégralement filmé au téléphone (pas un téléphone de tapette par contre).
Là non plus l’expérience n’est pas inédite, même si à ma connaissance il s’agit du premier film au téléphone se voyant accordé une diffusion en salle, le Forum des images organisant depuis quelques années déjà le festival Pocket Films consacré à ce genre de films (de format souvent très court). Ce que j’en ai vu ne m’a malheureusement jamais semblé bien marquant – c’était à la première édition, il y a peut-être eu du progrès depuis –, confinant le plus souvent soit à l’anecdotique, soit à réaliser un film normal avec une caméra pourrie, ne restant alors que quelques expériences-concept à l’intérêt limité.
Joseph Morder fut lui-même impliqué dans l’organisation du festival, et c’est justement dans ce cadre qu’on lui a confié une caméra pour la réalisation d’un film de plus grande envergure. Dans l’optique qui est la notre (pertinence et apport du mode original de prise de vue) force est de constater que J’aimerais partager… est à la fois le plus radical et le plus en phase avec son sujet de tous les films vus récemment (sauf peut-être Redacted, qui pâtit tout de même d’une architecture parfois trop classique). Mais force aussi d’admettre que, vu d’une manière plus globale en tant que film, l’exercice est loin d’être concluant.

Pour réaliser son film Joseph Morder choisit le chemin de l’autofiction, ce qui me semble l’évidence même et montre à ce niveau d’une vrai synergie entre fond et forme – il eu été absurde de se servir d’un téléphone portable pour réaliser une écriture de fiction et mise en scène traditionnelle. Tout intéressant alors que soit la démarche adoptée, on verra plus loin que c’est aussi le talon d’Achille du film : les français semblent apprécier l’autofiction, il suffit de s’intéresser à leur littérature pour s’en rendre compte, mais cela ne vole jamais bien haut, il suffit de s’intéresser à leur littérature pour s’en rendre compte aussi, et Joseph Morder ne déroge pas à la règle du brassage de vide auto-satisfait. Mais j’y reviendrai.
Le réalisateur se voit donc confier un téléphone mini-caméra (un Nokia visiblement, la marque sponsorise le festival, mais je sais pas trop quel modèle) pour réaliser son film, et les premières images sont alors ses essais et tests avec la machine, afin de se familiariser un peu avec. Je sais pas s’il était dès l’origine question d’insérer ses images dans le film, mais ça fonctionne plutôt bien. Surtout, elles deviennent nécessaires lorsqu’au court de ces essais intervient un événement qui va fonder la ligne directrice du film – démonstration d’une écriture de type « journal » laissant grande part à l’improvisation. Alors qu’il testait son engin sur un pont de la Seine, Joseph Morder rencontre donc Sacha, un beau gosse de type petit bourgeois à la crinière chatoyante comme Jean Sarkozy qui l’interpelle et se laisse finalement filmer. Il devient alors rapidement clair que le réalisateur en est amoureux et il va nous bassiner avec pendant tout le film. Vous voyez ce que je voulais dire au sujet des travers de l’autofiction ?

Quoiqu’il en soit, belle surprise, l’image (en 4/3 plutôt joliment, je sais pas pourquoi les photos disponibles ont été redimensionnées, c’est très con) est assez belle (le son est par contre particulièrement dégueulasse), il y a vraiment un progrès significatif sur la définition (quoi qu’il soit possible que l’image ait fait l’objet d’un upscaling, à vérifier) comparés aux premiers films du genre vus au festival Pocket Films il y a de cela deux ou trois ans. Les paramètres de prise de vue sont probablement réglables et compte tenu de la future diffusion sur grand écran la priorité a sans doute été donnée à la résolution, ce qui a un effet secondaire pour le moins joli : la caméra n’est de toute évidence pas assez rapide et peine lors de certains mouvements, donnant à l’ensemble un flou quelque peu aquatique. Rigolo la manière qu’a le film de ne pas chercher à cacher ces défauts.
Certains sont même assez intéressants. Ainsi, contrairement à une caméra traditionnelle, la totalité des fonctions de la caméra sont en mode automatique : autofocus, balance des blancs, ouverture et luminosité automatiques,… C’est ainsi que la lumière change constamment de manière brutale et un peu désordonnée (on est dans une zone de lumière, puis dans une zone d’ombre, la caméra met alors une ou deux secondes à analyser que c’est tout noir avant de proposer une image plus claire, c’est assez particulier). Cela amuse visiblement Joseph Morder qui le fait souvent remarquer (de manière à force un peu lourde, « oh ! tu as fait venir la lumière ! » ça va bien une fois, mais trois fois bonjour les dégâts) et donne parfois des résultats surprenants : en tentant de filmer l’écran d’une autre mini-caméra (en fait un appareil photo numérique) la sienne finit par faire le point non pas sur l’image qui s’y trouve mais sur le reflet dans l’écran de celui qui filme. Rigolo comme tout.
Outre ces petits détails marrants mais quelque part insignifiants, un passage s’amuse à confronter sa méthode de filmage à la façon traditionnelle, en filmant en coulisses un tournage. Et bien qu’il ne s’agisse de toute évidence pas d’une grosse production mais au contraire d’un plateau à l’équipe limitée on ne peut qu’être frappé par la lourdeur de la caméra 35mm. Joseph Morder cherche alors dans son film une narration plus spécifique à son utilisation du téléphone portable (et on ne pourra le lui enlever), plus libre et improvisée, avec un filmage sur le vif et sans filet. Il est en cela bien aidé par son recours au journal filmé autorisant digressions, remarques personnelles et humeurs diverses. Mais une des questions primordiales – on aurait même pu espérer quelque chose plus poussé sur la question – est le rôle même de la caméra dans le film, puisque physiquement présente dans le champ de l’action. L’observateur influe-t-il sur le sujet observé ? On voit ainsi des personnes jouant avec la caméra, d’autres être gênés par sa présence. Dans le cadre de l’histoire d’amour (ou ce qui peut passer pour telle) qui occupe le film, il est intéressant que c’est à cause de la caméra que Sacha approche pour la première fois Joseph. Et que leur rendez-vous final ne sera pas montré, le réalisateur ayant décidé de ne pas le filmer, autant pour ne pas gêner son invité que pour enfin vivre leur relation en tant qu’homme et non caméraman. Et donc de devoir le lendemain tenter de reconstituer leur rendez-vous, après coup et sans le personnage principal.

Mais malgré ces bonnes choses, le film est comme je l’ai déjà laissé entendre d’un intérêt plutôt réduit. Et pour cause, on y brasse beaucoup de vide. L’auteur y confesse aimer les cartes postales et les clichés, laissant entendre qu’il cherche aussi à les transcender. Ce à quoi il n’arrivera jamais ; ce n’est pas en s’apitoyant sur son sort en filmant de la flotte et des miroirs qu’on avance et qu’on dégage du sens.
Morder doit aimer la littérature nombriliste française (après tout il a un appartement avec vue sur les Halles, il peut peut-être se sentir concerné par ce genre d’oeuvres) puisqu’il en reproduit les travers et les poncifs les plus éculés. D’ailleurs ça commence à peu de choses près par « Aujourd’hui j’ai exactement l’âge de mon père lorsqu’il est mort ; demain j’en aurai un de plus », bravo Joseph ! Puis « Spiegelman est passé de l’autre coté du miroir » (nom de son père, « Spiegel » signifiant « miroir » en allemand), voir même « Aujourd’hui c’est l’anniversaire la libération de ma mère (déportée dans un camp par les nazis) par l’armée anglaise, me trouver dans cette rue typiquement londonienne (l’image confirme) acquière une signification particulière ». Enfin, vous voyez ce dont je veux parler, le bullshit-o-mètre est sérieusement mis à l’épreuve et ‘La Psychanalyse et le symbolisme de comptoir pour les nuls’ devait être son livre de chevet. Un autre truc ne fonctionne pas, même s’il procédait d’une bonne idée : inclure dans le film l’état d’esprit de l’auteur/acteur lors de la campagne présidentielle (le film s’étale sur le printemps 2007). Malheureusement, mis à part souligner combien il est trop cool en votant Ségolène Royal et combien il est clairvoyant en n’aimant pas Sarko (« on fête l’anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale et les idées de Le Pen arrivent au pouvoir », très fin, ‘La politique facile’ doit aussi faire partie de la bibliographie), rarement il arrive à intégrer cette digression (« intrigue secondaire » dirait-on au sujet d’une fiction) au reste du film.
Brassage de vide donc. Bien aidé par le genre investi, mais cela n’est pas pour autant la faute de l’autofiction, des trucs pas mal on déjà été réalisés dans le genre (et compte tenu de ma maigre connaissance du sujet, si j’arrive à en trouver c’est que c’est pas impossible). Exemple qui m’est venu à l’esprit, le plutôt joli Don’t you worry, it will probably pass de Cecilia Neant-Falk (la réalisatrice avait confié des caméras à des adolescentes qui racontent leur vie, en particulier leur homosexualité et leur relation avec leur famille et entourage)(faudra que je vous en parle plus en longueur un jour) qui prouve bien que le documentaire autofictionnel fonctionne au cinéma, mais encore faut-il avoir un objectif et tenir un propos. Il mettait aussi en évidence l’importance en l’absence de véritable regard de cinéaste (et je suis désolé, Joseph Morder, malgré son expérience, a un regard bien fade) du magnétisme du modèle (ainsi dans Don’t you worry… une des filles manque cruellement de profondeur et sonne toc)(une autre par contre est absolument magnifique, mais ce n’est pas le sujet). Voilà un autre problème de J’aimerais partager…, Morder est incapable de rendre le fameux Sacha un minimum consistant, à tel point qu’on se demande ce que le réalisateur peut trouver à ce type à la gueule de nappy et à la conversation d’une vacuité déconcertante. La mise en scène de la vie privée, voir même intime, n’interdit pourtant pas la possibilité de sublimer son modèle. Nouvel exemple, hors du champ du cinéma mais intéressant quand même, L’Épinard de Yukiko de Frédéric Boilet (bande dessinée autobiographique réalisée à partir de photographies)(un dispositif qui rappelle alors beaucoup celui de Morder, à la différence près que Boilet reconstitue les scènes après coup, les rejouant).
On retrouve notre histoire de faiblesse du regard de cinéaste. C’est en effet véritablement ce qui manque à J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un (au delà même de la vacuité de son discours), un regard et une personnalité forte, autre que quelques épanchements sentimentaux peu passionnants. Dès lors, malgré son format inhabituel pour ce genre de production je lui reprocherai la même chose qu’aux autres « pocket films » que j’ai pu voir : n’être qu’anecdotique, voir sans intérêt.

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