I don’t want to sleep alone (Tsai Ming-Liang, 2006)

L’année dernière j’ai pu voir mon premier film de Tsai Ming-Liang, La Saveur de la pastèque. Un film ma foi étonnant, bien loin de ce à quoi je m’attendais, avec du cul et des chansons, et d’après ce que je m’en souviens pas trop mal réalisé. Donc j’ai sauté sur ce I don’t want to sleep alone (joli titre), tout frétillant de voir un nouveau film déjanté, et ce fut une nouvelle fois bien loin de ce à quoi je m’attendais. Mais si j’aime être surpris dans le bon sens, je digère mal de l’être dans le mauvais – surtout que dans le cas présent, c’est avec l’art et la manière, et pas avec le dos de la cuillère.
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J’ai coutume de dire qu’on reconnaît facilement un mauvais film quand durant la projection au milieu d’un torrent de nullité on se surprend à faire la remarque « awé, ce plan là il est chouette », I don’t want to sleep alone a bien failli ne même pas me réserver ce plaisir. Et encore, je me demande si c’est pas moi qui ai constamment baissé mon niveau d’exigence tout le long de la séance.
Tsai Ming-Liang ne bougera donc jamais sa caméra (à part si j’ai dormi, mais ça serait traître de sa part), mais après tout beaucoup la secouent pour rien dire, le plan fixe ça a parfois du bon. En fait il suffit que ça soit correctement monté. Mais Tsai Ming-Liang ne fait aucun effort de montage. Sérieusement, je les ai comptés, il n’y a que six scènes qui comportent de véritables points de montage – cad pas une coupure aléatoire entre deux séquences sans relation, mais un vrai effort de construire un espace dans le film. On dira qu’un plan séquence fixe est parfois sauvé par son cadrage et sa composition, mais encore une fois quasiment aucun effort de ce point de vue, je jurerais que c’est cadré par ma grand-mère. Et ce dispositif de mise en scène n’est cette fois pas sauvé par un délicieux et inattendu effet secondaire comme avait pu l’être Linda Linda Linda. Je passe sur les autres éléments qui aurait pu limiter la casse (photographie, son,…) qui souffrent de la même négligence. Alors oui, film dans lequel tout point de vue, toute vision, est remarquablement absent, I don’t want to sleep alone est le degré zéro du cinéma, son réalisateur ne faisant même pas l’effort de vouloir utiliser la moindre once de langage cinématographique.
Pire que ça, I don’t want to sleep alone est la parfaite caricature du « film d’auteur asiatique » dans ce qu’il a de plus stéréotypé, de plus ridicule et de plus prétentieux. Sans connaitre la filmographie du réalisateur (et laissez moi vous dire que c’est pas demain la veille que je serai familier avec) je vous assure que ce film pue à cinquante bornes l’auteur qui autoplagie ses tics, ses thèmes et ses travers, se complaisant dans une démarche aussi vaine que radicale. Quasiment muet, sans réelle histoire mais quand même ponctuée de son lot de scènes de fesse, lent, terriblement lent au point où on pourrait obtenir un film normal en le passant en vitesse x2. Les chansons qui font à plusieurs reprises irruption dans le métrage sonnent comme le plus ridicule des gimmicks auteurisants (alors que dans La Saveur de la pastèque les scènes de comédie musicale emportaient l’adhésion par leur étrangeté et la dynamique de rupture qu’elles insufflaient au film). Ne parlons pas des personnages, bien évidemment totalement creux, totalement privés de psychologie et qu’on croirait tous sous prozac, dont les personnalités même pas esquissées ont bien du mal à justifier les comportements incohérents. Le réalisateur a du se dire que ça serait sûrement un truc qui « rend bien » sur lequel les festivaliers (ce genre de films devraient d’ailleurs se cantonner aux festivals ; les salles sont déjà surchargées, et les distributeurs feraient mieux de sortir en salles des films de Iwaï Shunji) s’extasieront de peur de passer pour celui qui n’a pas compris le film. En passant, je souhaite le plus grand courage et la plus belle imagination à qui voudra écrire une chronique positive de se film sans tomber dans les clichés usuels (cinéma du réel au plus près des corps, incapacité à exprimer l’amour, ancrage politique,…) de la critique de films d’auteur trop chiants mais qu’on est forcé d’aimer sinon on est pas cinéphile donc on ressort les conneries du dossier de presse en tissant une grille de lecture psychanalo-sociétale du film. Aller, je vous aide, dites un mot de ce film splendidement rythmé par les scènes où les personnages trimbalent leur matelas à travers la ville qui scandent comme une mélopée triste – vous pouvez même pousser le bouchon plus loin en tissant la métaphore de la passion du christ portant sa croix (c’est toujours très apprécié), le transport de matelas devenant, comme la flotte devient pinard, le Golgotha personnel des trois personnages. Trois personnages, trois croix, vous pouvez continuer sur la lancée de ce genre d’interprétations vides de sens, je vous laisse décider duquel des trois va jouer Jésus. Pour finir un petit mot de la profonde poésie mélancolique qui se dégage de ces scènes d’un chantier inondé ou encore de ville envahie par la fumée d’un incendie. L’eau et le feu, le déluge et la pluie de sauterelles, c’est le bonheur, l’interprétation biblique marche encore. Bullshit ! Ça marche toujours, en particulier quand on a rien à dire.

Je ne le cache pas, faire un film vide parsemé de deux-trois « indices », laissant deux heures au spectateur pour se faire son propre film en ne cessant de se demander « mais qu’est-ce que ça veut bien vouloir dire, ça a l’air si mystérieux », ça me botte en théorie (pourquoi pas en fait ?). Mais force est de constater que dans la pratique ça n’est pas encore forcément au point. Je suis désolé, une oeuvre doit rester maîtresse et indépendante, un film qui ne dit rien et qui trouve seulement des débuts de motivations dans les interviews du réalisateur et le kit presse du distributeur, c’est pas un bon film. C’est la mort de l’art, et le règne du discours creux et préfabriqué (en passant, si un des défenseurs du film pouvait m’expliquer ce que « perfection formelle » veut dire accolé à ce film – putain les gens ! osez dire qu’un film est pourri quand bien même il est porté au nues, ça sert à rien de faire semblant d’avoir compris le film). Si le réalisateur a des choses à dire, qu’il les dise dans et par son film. Ou qu’il ne fasse pas de film. Une bonne idée ça, un film fictif, virtuel, avec juste des interviews et du matos promo. Faudrait que je lui touche un mot du concept, je pense que Tsai Ming-Liang pourrait être intéressé. Bien moins cher à produire, il n’en empêchera pas moins les critiques de Télérama de se branler et ça n’en sera pas plus nul.
« Nul ». Un bon adjectif pour décrire le film. A prendre au sens propre comme au figuré, désignant le contenu comme le contenant. Tsai Ming-Liang, cinéaste du néant, créateur de films vides et poète apocalyptique. Espérons qu’une telle épitaphe puisse rapidement être accolée à sa carrière de cinéaste.

§ 6 commentaires sur “I don’t want to sleep alone (Tsai Ming-Liang, 2006)”

  • nico says:

    Ah la magie d’internet ! On tape Tsai Ming-Liang et on tombe direct sur l’analyse la plus niaise, la plus prétentieuse qui m’ait été donné à lire sur ce cinéaste. Au royaume de Google, les gogols sont rois ! Perds pas ton temps à écrire sur ce genre de cinéma que tu ne comprends pas, contente-toi de mater le style de bouses que tu digère mieux (X-Files et autres saloperies). A la bonne heure.

  • Epikt says:

    De tout coeur, merci.
    (le papier sur X-files n’est pas de moi, mais merci)

  • Théo says:

    et bien je suis assez d’accord avec Nico, cette critique manque cruellement de profondeur. En tous les cas, je te conseille les autres Tsai Ming Liang, surtout, d’après moi, à partir de “Et là-bas quelle heure est-il?”, ce sont toujours les mêmes acteurs, presque les mêmes personnages qu’on suit d’un film à l’autre. Ok, la caméra ne bouge pas, mais bon, ça n’enlève rien à la qualité du film, ça permet aussi aux idées dans la tête de bouger. cela dit, ne pas croire que c’est du cinéma intellectuel avec pleins de symboles pour cinéphiles et autres nombrilistes. Tsai Ming Liang, c’est pas du Lynch, ce n’est pas de la psychologie, c’est avant tout de la poésie. Mais il est vrai que la poésie passe plutôt mal aujourd’hui. Faut que ça bouge!

  • Epikt says:

    Bonsoir Théo,

    Je n’ai pas lâché l’affaire concernant Tsai, après tout j’ai toujours un bon souvenir de La Saveur de la pastèque, et après discussion avec certaines personnes je vais commencer par jeter un oeil à The Hole (qui à vue de nez devrait me plaire).

    Après, ça m’énerve énormément lorsque, descendant un film non mis en scène comme celui là, je me vois traiter de sale jeune qui ne comprend que MTV, le montage stroboscopique et les caméras qui bougent. Oui, je sais, ce n’est pas ce que tu dis, pas explicitement. Mais c’est quand même ce que je lis dans ” la poésie passe plutôt mal aujourd’hui. Faut que ça bouge! “, réflexion que si j’étais de mauvais poil (comme à l’instant où je tape ces lignes) je trouverai bien réac et méprisante, ridicule surtout.
    Des films emplis de poésie dont je dis du bien tu en trouveras de nombreux ici. Quand au seul film auquel j’ai pour l’instant accordé la “note maximum” c’est justement un film où la caméra ne bouge quasiment pas. Encore faut-il que le film en vaille la peine : un film qui laisse le temps au spectateur de penser ça me plait, mais cela ne le dispense pas de faire du cinéma, de mettre en évidence un point de vue par sa mise en scène, une mise en scène qui est le résultat de choix et d’un engagement qui font que je peux dire que oui, ce film a quelque chose à montrer.

    (mince, ça me rappelle un court métrage de Shinji Aoyama vu il y a pas longtemps, cinq minutes de plan fixe même pas beau sur un feu de camp : clair que t’as le temps de faire bouger les idées dans ta tête et la première qui te vient, mais que t’as longuement le temps de confirmer, c’est que ça n’a aucun intérêt)

    Mon texte manque de profondeur ? Je veux bien le croire, d’autant plus qu’il a été rédigé d’une traite pour me soulager d’une projection éprouvante.
    Mais il me semble que j’y explique clairement combien j’ai donné sa chance au film et lui ai constamment accordé le bénéfice du doute, cherchant désespérément ce qui pourrait le sauver du désastre ; et pourquoi en fin de compte le film ne vaut pas mieux que ce que j’en dit. En dire plus, capillotractant des interprétations fumeuses en occupant la place laissée libre par l’incompétence d’un réalisateur, c’est pas mon genre.

  • Théo says:

    Bonsoir Epikt,
    Non, mais il ne faut pas le prendre si mal quand je dis ça. Mais c’est un fait, la poésie passe mal aujourd’hui, et il faut que ça bouge. Après, ne te connaissant pas personnellement, je suis tout à fait disposé à croire que tu ne fais pas partie de cette génération MTV, même si au final, elle a du bon aussi cette génération. Concernant Tsai-Ming Liang, je te conseille “Et là-bas, quelle heure est-il?”, suivi du court métrage “Le pont n’est plus là” qu est la suite du premier en fait. L’histoire continue ensuite dans “La saveur de la pastèque” mais tu l’as déjà vu. Ton explication est tout à fait légitime, mais je crois que tu te trompes lorsque tu ne vois aucune mise en scène dans ce film. Dans “I don’t want to sleep alone”, il y a une logique, une évolution, il se passe en fait toujours quelque chose même si on croit qu’il ne se passe rien. Il y a ici une mise en scène qui est le résultat d’un choix et d’un engagement, le même chez Tsai Ming Liang depuis le début de sa carrière. Cela dit, je conçois qu’avec ce dernier film, il pousse son style au maximum.

  • Epikt says:

    No offence taken.
    Ma réponse était d’ailleurs un peu brutale elle aussi (beaucoup plus que ton commentaire en fait) – mais c’est presque volontaire (ben tiens), après s’être mutuellement traités de sales cons nous pouvons enfin engager une discussion constructive entre gentlemen !
    (logique imparable, n’essayez même pas d’y trouver une faille)

    J’ai noté Et là-bas, quelle heure est-il ? et sa suite, mais m’étant déjà procuré The Hole je vais commencer par celui-ci.

    « Engagement » est un sale mot, je m’en veux de l’avoir utilisé mais je n’en vois pas vraiment d’autre.
    J’aurais du mal à ne pas voir engagement et radicalité dans la manière avec laquelle Tsai Ming-Liang fait du cinéma. Mais je ne peux m’empêcher de trouver sa démarche, toute radicale soit-elle, vaine et assez peu cinématographique (par abus de langage je ne parle que de IDWTSA, pas de La Saveur de la pastèque ni de ceux que j’ai pas vu).

    Il y a en effet une logique et une évolution – certes obscures mais cela n’est pas forcément un défaut – mais ça ne signifie pas pour autant mise en scène ! Les choses les plus intéressantes que l’ont peut trouver dans le film se situent sur le plan narratif et scénaristique, c’est à dire dans le dénominateur commun entre tous les arts narratifs (ils l’auraient tout autant été s’il avait écrit un roman, ou presque) ; mais pas d’un point de vue cinématographique ! (le plus « cinématographie » ça doit être la fumée qui envahit la ville et qui est plus simplement photogénique que captée de manière cinématographique)
    Sur le plan du cinéma j’ai la désagréable impression que Tsai se prive (volontairement ? c’est con quand même) des possibilité qu’offre ce moyen d’expression : il pose sa caméra à la bonne franquette, il ne la bouge pas, il monte à peine, il joue pas sur le son,…
    Tu me diras que Tsai fait ressentir le temps, que ses longs plans séquences donnent à ces films une contenance réaliste (ou d’autres choses encore, j’en sais rien), et cela est indubitablement un choix de mise en scène. Soit.

    Mais il y a une chose qui me chiffonne dans cette manière de faire.
    C’est sans doute mon coté ying-yangiste (ahah !), mais un plan n’est long que parce qu’un autre est court, une image est lumineuse que parce qu’une autre est sombre, un cadre n’est droit que parce qu’un autre est de travers, il n’y a de silence que parce qu’il y a du son, il n’y a de signal que parce qu’il y a du bruit,… c’est la confrontation des différents qui crée du sens et un impact.
    La mise en scène de Tsai (dans IDWTSA encore une fois) est uniforme, et si ses plans sont longs c’est uniquement par comparaison avec une norme extérieure, non au sein d’un langage cinématographique particulier. C’est en ce sens que je dis qu’il ne fait pas de mise en scène, pas de mise en scène qui ait de véritable sens en tout cas.

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