Hahaha (Hong Sang-Soo, 2010)

Je ne suis pas sur qu’il en soit flatté, mais Hong Sang-Soo doit être le cinéaste avec le plus grand nombre de films chroniqués sur ce blog (plus de la moitié de sa filmo !). On pourrait alors croire que je l’aime bien, mais en fait non. Quel désir masochiste me pousse encore et encore dans les salles pour voir ses films, en avant-première qui plus est, je ne saurais l’expliquer. Par contre, je sais pourquoi j’écris à son sujet. Tout d’abord, il se trouve qu’à chaque fois j’ai l’impression d’avoir de quoi dire sur ses films, même si en fait je radote beaucoup. Ensuite parce que je tombe des nues à chaque fois que je lis les critiques sur ses films, et que contrebalancer un peu l’incompréhensible enthousiasme dont il fait l’objet ne fait pas de mal. C’est entre autres pour cette raison que cette modeste critique va principalement s’intéresser à la forme, car toute considération formelle est mystérieusement absente de 95% des textes que j’ai lu sur ce film. Ça n’intéresse vraiment personne ? Je veux dire, pas même le jury cannois qui l’a consacré il y a une dizaine de jours, et qui devrait, en théorie en tout cas, s’intéresser un peu à la chose cinématographique ?
Parce que bon, mis en face du bousin, même si parfois on se marre bien il faut vraiment être aveugle pour ne pas remarquer que c’est absolument hideux !

A propos des Femmes de mes amis j’avais déjà noté l’évolution de sa mise en scène : moins auteuriste avec un balais dans le cul en plan fixe, Hong Sang-Soo se faisait plus aventureux et spontané, plus branquignol également. En fait l’ascétisme de ses premiers films (qui, on s’en rend compte, n’a jamais été de la rigueur), s’avère vraiment être un cache misère de son absence de talent, de sensibilité et d’intuition pour l’image. C’est en tout cas le constat imposé par ce nouveau film, où le moindre mouvement de caméra et le moindre zoom sont une insulte au septième art.
Les zooms tout d’abord. Je dois admettre qu’il s’est calmé. Déjà, il ne dézoome plus. Ou presque, j’en n’ai relevé que deux. Le premier est même plutôt sympa. Il fait suite à un zoom extrême, pour aller observer un tout petit élément en arrière plan, c’est donc un dézoom de grande ampleur. C’est quand même assez moche, très vidéo amateur de vacances au port de Nice, mais son amplitude lui confère un aspect presque cartoonesque. Le second quand à lui, même s’il n’est pas contre-nature, salope un plan pourtant pas mal (un couple qui baisouille sur le plancher). Les zooms-avant sont plus fréquents, et plus problématiques. Typiquement, il attaque sur un plan large, cadrant sur un groupe, puis on ne sait trop pourquoi (le pire étant quand il veut souligner une réplique) il ressert le cadre, en général pour réduire le groupe à deux ou trois personnages et/ou pour ne cadrer que leurs têtes. De un, on doute de la pertinence de l’idée, compte tenu de sa balourdise. De deux, dans 93,85% des cas cet usage du zoom est particulièrement laid, Hong Sang-Soo ne faisant pas exception à la règle. Et pour cause, petit trois, il fait ça par dessus la jambe, arrêtant son zoom à l’arrache, et on s’en fout si le cadre d’arrivée est complétement boiteux.
Les mouvements de caméra ensuite. Enfin, les panoramiques, car j’ai pas l’impression qu’il sache ce qu’est un travelling (pourtant, ça aurait été souvent moins moche). Comme pour ses zooms il fait ça pour changer le barycentre du cadre, et il fait surtout ça à l’arrache, avec la caméra qui pivote sans grâce sur son trépied. Soyons honnête, un ou deux de ces panos ne nous arrachent pas les yeux. Pour une raison tout simple d’ailleurs : parce qu’ils suivent l’action.
Bref, à chaque fois que Hong Sang-Soo touche la bague de zoom ou fait tourner sa caméra, je ne peux m’empêcher de m’exclamer « mais quelle horreur ! ». Pour mémoire, et pour se convaincre qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je fus de ceux qui reprochaient à Hong Sang-Soo de ne pas bouger sa caméra !
(à propos du Jour où le cochon est tombé dans le puits j’ai écrit que Hong était « de ceux qui ne font pas plutôt que de ceux qui font mal » ; le Hong Sang-Soo nouveau adopte le parti-pris inverse)

Plus haut j’ai parlé de ses plans fixes comme d’un cache misère ; ses mouvements de caméra et jeux d’optiques me semblent eux un aveu d’échec. Remarquer que les rares panoramiques non-moches sont ceux qui suivent l’action nous met sur la piste : les autres, ceux qui heurtent notre sens esthétique affuté, sont des artifices se substituant au montage. En gros, pour passer d’un personnage à un autre, plutôt que de couper et d’enchainer sur un plan sous un autre angle, Hong Sang-Soo pivote sa caméra. Et au lieu de couper et d’enchainer sur un plan plus resserré, il zoome. On pourra trouver la chose théoriquement croquignollette, mais en pratique assister à ces états transitoires est particulièrement éprouvant.
On m’objectera qu’il existe une chose qu’on appelle le « montage interne », par lequel justement les mouvements (physiques ou optiques) peuvent se substituer au montage au coeur d’un plan long. Objection refusée ! Prenons un cas de plan séquence avec montage interne, chez Belà Tarr par exemple. Le montage interne ne s’envisage que (ou presque) dans le cadre d’une caméra mobile ! (contre-exemple, rare, de montage interne en plan fixe : dans Eros + Massacre de Yoshida Kiju) Hong Sang-Soo, lui, ne bouge sa caméra que par intermittence, seulement au moment de « couper ». Résultat des courses, le plan n’a aucune dynamique, et malheureusement pour Hong Sang-Soo c’est cette dynamique qui rend un plan séquence beau.
Cette parenthèse achevée, je reprends le cours de ma pensée. Hong Sang-Soo donc, jusqu’à preuve du contraire en tout cas, ne sait pas monter. Tout au plus il bascule (c’est vraiment le mot en fait, et un peu la sensation que ça procure). J’ajouterai, pas avare, qu’en plus il ne sait pas découper. L’exercice a ses limites, mais j’ai essayé d’imaginer ce que donnerait le film si on shuntait ces transitions – après tout, puisque mécaniquement elles se substituent au montage, pourquoi pas voir ce que ça donnerait sans. Je ne pense pas que ça fonctionnerait (ni plus ni moins qu’en l’état) : on aurait droit à des jump-cuts grossiers et à des champs-contrechamps dont l’angle entre les axes serait trop faibles, infractions aux règles élémentaires de montage que le caractère prout-prout du cinéma de Hong Sang-Soo ne permet pas de transgresser. En fait, ce qu’il se dessine ici, c’est l’incapacité de Hong Sang-Soo à construire un espace : son cinéma est monodirectionnel, c’est du théâtre, à quelques horripilants détails prêt.

Une fois que vous avez bien compris que ce film fut une torture pour mon sens esthétique, il faut avouer que, en faisant abstraction de tout ce qui a été dit, il n’est pas forcément désagréable.
Certes, on commence peut-être à en avoir marre des personnages de cinéastes et de poètes (Hong Sang-Soo est-il à ce point incapable de s’extirper de son milieu artiste petit bourgeois ?) et d’histoires se résumant à « homme femme soju » balancé dans le dada poetry generatorHahaha, film dada, c’est même pas tout à fait stupide comme idée – un peu comme Luc Besson avec les Audi et les gros blacks. On pourrait même dire que Hahaha est l’expression la plus pure de la « méthode Hong Sang-Soo », puisque l’histoire c’est deux types qui boivent et se racontent des anecdotes ! Ze scène qu’on a dans tous ses films ! Heureusement pour nos nerfs, Hong Sang-Soo met en fait en image les récits des deux gus, parce que une heure et demi de plan fixe sur deux types qui trinquent, ça l’aurait pas fait.
Donc. S’il met du temps à se mettre en route (le début est pas ce qu’il y a de plus palpitant), Hahaha poursuit dans l’humour absurde qui pointait déjà dans Les Femmes de mes amis. Sans le coté autodérision, mais en s’adonnant parfois au plus grand portnawak. Il faut voir ce grand dadais trentenaire se faire corriger par sa mère à coup de cintre en plastique comme s’il avait encore huit ans, ou son ami se faire poursuivre par un clochard armé d’une pince à salade ! J’avais déjà pointé le je-m’en-foutisme de Hong Sang-Soo : ça m’énerve quand cela touche à la forme cinématographique, mais quand il est affaire de scénario, ou mieux d’humour de mauvais goût, le relâchement est rarement mauvais. Et je suis heureux de voir Hong Sang-Soo s’y consacrer avec un plaisir évident, et d’accoucher d’un machin potache et affligeant qui, s’il avait été signé d’un inconnu, n’aurait pas passé la première étape des sélections cannoises : ne le dites surtout pas à ses supporters, mais en fait c’est très nanar (parfois volontairement, parfois pas) et en 2023, si la Nuit Excentrique existe toujours, Jean-François Rauger le présentera comme le chef-d’oeuvre du Max Pécas coréen. Et on ressortira cette mythique copie cannoise sous-titrée au polonium (naïf, je pensais qu’à Cannes-le-plus-grand-rendez-vous-du-monde-du-cinéma-du-monde les trads étaient relues).

Il convient donc de ne pas se laisser abuser : si on peut fort bien s’amuser devant ce Hahaha (le titre s’y prête), on se doit de reconnaître que c’est un mauvais film. Et je serai intraitable : ce n’est pas une affaire de sensibilité, de goût ou de quelque autre relativisme, l’incompétence de Hong Sang-Soo à tous les postes est très objectivement évaluable. Pourtant tout le monde applaudit. C’est la film-d’auteur-coréen-touch. Malheureusement pour lui, c’est une chose que Michaël Youn n’a pas.

§ 8 commentaires sur “Hahaha (Hong Sang-Soo, 2010)”

  • Xavier says:

    A peu près en désaccord sur tout, maisheureusement que la pensée unique n’existe pas et que la sensibilité face à une forme d’esthétisme est propre à chacun. D’ailleurs, tu sembles le reconnaitre au départ “Une fois que vous avez bien compris que ce film fut une torture pour MON sens esthétique(…)” pour finalement contredire quelque part cette idée, “on se doit de reconnaître que c’est un mauvais film”. Dommage, pour le coup.

    Là où je reconnais quelque chose, c’est que la direction artistique a pris un sacré coup dans le bide. Ou alors, HSS a décidé de filmer des gens fauchés, au choix. Après, le fait de lui reprocher de toujours filmer les mêmes gens, ça n’a rien de bien choquant. Ozu était de ceux-là, pourtant, chacun de ses films était un nouvel émerveillement, surtout dans ses dernières années. Je ne vois donc pas en quoi on pourrait utiliser ce fait contre HSS. Au pire, arrête définitivement la torture ^^ !

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  • Epikt says:

    Premier point : tu joues sur les mots, mais j’admets que ma phrase est mal branlée. Celle où je dis “mon”, pas l’autre.
    “La sensibilité face à une forme d’esthétisme est propre à chacun”, admettons. Mais ce que je dis justement dans ma conclusion, c’est que l’indigence de ce film n’est pas affaire de sensibilité, c’est objectif. Ce qui relève de la sensibilité, c’est à la rigueur de passer outre l’indigence pour apprécier le coté potache. Mais trouver sa manière de filmer belle, intéressante ou je ne sais quoi, c’est pas de la sensibilité c’est de la pathologie.

    Second point : je peux pas dire sur Ozu (je te rappelle que dans mon “à propos” je me vante d’en avoir vu aucun)(ce qui est faux d’ailleurs, j’en ai vu au moins un, mais faut pas le dire), même si à priori je ne suis pas convaincu.
    Cela dit, ce n’est pas qu’il filme toujours le même type de gens que je reproche à Hong Sang-Soo, mais qu’il filme toujours des cinéastes/artistes.
    Je n’ai rien contre les personnages de cinéaste quand le film parle de cinéma (La Nuit américaine, pour prendre un film que je déteste). Ou, à la rigueur, à la rigueur seulement car on commence déjà à tomber dans les travers du genre, du milieu du cinéma (Les Femmes de mes amis).
    Mais quand il s’agit de raconter une histoire banale, ce personnage artiste est juste de la complaisance d’auteur bobo qui marine dans son milieu social – exactement comme dans le roman/cinéma germanopratin où tout le monde est journaliste ou artiste contemporain.

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  • Xavier says:

    Je te conseille, si tu en as les moyens (ou si ton disque dur n’est pas trop surchargé) de tenter les Ozu en couleur! Un ravissement total, bien plus que ses réussites des années 30-40.

    Sinon, je comprends mieux ton point de vue avec cette petite précision. J’ai néanmoins réussi à te lire en entier, bien que je souffrais d’avance face au lynchage catégorique du bonhomme qui allait s’annoncer ^^ !

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  • Epikt says:

    > “Je te conseille, si tu en as les moyens (ou si ton disque dur n’est pas trop surchargé) de tenter les Ozu en couleur!”

    Je vais tenter. Je suis justement en pleine période de rattrapage de “classiques” du cinéma (hier je me suis surpris à trouver un Straub-Huillet pas trop mauvais, parfois même plutôt pas mal !), alors pourquoi pas Ozu…
    Il y a 15 de ses films à la médiathèque et j’ai un petit To de libre, donc mon manque de moyens (ou plutôt mon sens de priorités) ne devrait pas être un problème.

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  • Xavier says:

    Tu connais le truc, il ne faut pas se forcer. Mais si un jour l’idée de voir un Ozu te tente, commence avec Bonjour! (Ohayo, 1959), un de ses plus accessibles et drôles et je suis sûr que tu trouveras sa mise en scène intéressante en dépit de la “froideur” qui peut s’en dégager au premier abord. Dedans, y’a des gens qui t’accueilleront à bras ouvert : http://www.cinemasie.com/photo.....487919.jpg !

    -bon, ok, l’image n’est pas tirée de Bonjour!-

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  • Martin says:

    Me demande si ce Hahaha est si bien que le dit Mr Chanoine, il note quand même 0.5 de moins que Mémoire d’une Geisha …

    (suis déjà sorti ..)

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  • Martin says:

    ça avance ce Tsukamoto? :p

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  • Epikt says:

    I’m still in conceptualizing stages. But don’t worry, it’s gonna blow your testies off.

    (si tu trouves de quel film est extraite cette citation, je promets de me dépêcher :D )

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