Fragile (Jaume Balagueró, 2005)

Grande-Bretagne. Isle de Wight. Mercy Falls, le vieil hôpital d’enfants, en passe d’être définitivement fermé. La plupart de ses pensionnaires ont déjà été évacués ; seuls restent une équipe médicale minimale et huit enfants – leur départ a été retardé par un grave accident ferroviaire qui a rempli les autres hôpitaux de la région.
C’est dans ce contexte que débarque Amy, femme trouble et troublée ; la nouvelle infirmière de nuit – la précédente a brutalement quitté ses fonctions suite à la double fracture inexpliquée d’un enfant pendant son sommeil.
Rapidement, Amy se lie d’amitié avec Maggie une fillette orpheline gravement malade. Celle-ci va l’amener à donner un nom à la chape de mystère qui recouvre Mercy Falls, le nom de la pensionnaire du deuxième étage de la bâtisse, étage condamné depuis 1959 : Charlotte, la mechanical girl.

Sans vouloir sombrer dans un pessimisme généralisé, les temps sont âpres pour le cinéma fantastique. Hostel, Reeker, La Colline a des yeux, Boogeyman, Terreur sur la ligne, Fog, Ils… bref depuis le début de l’année s’enquillent toute une charrette de films fantastiques d’horreur / d’épouvante dans la droite lignée : 1. du gore gentillet pour dindes embourgeoisées voulant s’encanailler ; 2. de tu es jeune, tu aimes les films d’horreur, tu aimes les gros seins, tu aimes les trucs crades au fond des bois et surtout tu aimes quand la caméra bouge d’un coup parce que pfiou ça fait peur (et accessoirement ça fait sursauter ta copine)… Deux logiques principales tout droit issues de la dégénérescence de la mode des slashers à couettes lancés par le pourtant recommandable Scream.
Face à cela, des amoureux de fantastique résistent encore et toujours. Citons pour la France, Christophe Gans (Silent Hill) et Pascal Laugier (Saint Ange) – deux films qui nourrissent des similitudes avec le cinéma de Balagueró ; et pour l’Espagne, l’excellente vague de fantastique portée par la Fantastic Factory sous l’égide de Brian Yuzna et de Filmax.
Loin de faire du meilleur cinéma, ces deux mouvances se bornent à conserver une certaine idée d’un fantastique non formaté par les modes de toutes sortes. Soignées, personnelles, exigeantes, les œuvres majeures qui en sortent rassurent sur la survivance d’un cercle de cinéastes qui font du fantastique juste par amour de ce médium.

Auteur emblématique de ce renouveau espagnol, Jaume Balagueró nous a déjà offert deux œuvres belles et traumatisantes : La Secte sans nom (Los sin nombre, d’après le roman de Ramsay Campbell) et Darkness – ajoutons à la liste Les Enfants d’Abraham de son pote Paco Plaza qui mérite aussi qu’on y prête attention.
Sa nouvelle œuvre, Fragile, était donc plus qu’attendue. Aussi c’est la surprise, puis l’écœurement, plus l’envie de démembrer tous les occupant(e)s d’un bus scolaire, qui ont remué toute la France (ok pas toute mais pas loin) quand après son passage à Gérardmer (où il a raflé 4 récompenses) Canal+ annonce cash son intention de diffuser le film à la télé en avril puis de le sortir directement en DVD en juin.
Loin de vouloir polémiquer, car la qualité intrinsèque de Fragile est au-delà de toute polémique, il faut quand même avouer qu’on vit dans un monde peuplé et dirigé par des cons (a.k.a. des gens, mais c’était pour mon quota de gros mots). Ceci étant dit, on s’en branle pas mal pour le coup car, après la vision de Fragile, le film aurait pu sortir sur des bobines de contrebande roumaines et être diffusé par des réseaux clandestins dans les catacombes parisiennes, et ben qu’on serait content quand même. Pourquoi ? Parce que Fragile est magnifique, intense, touchant, d’une beauté à émouvoir même ces sales petits cons iconoclastes du fandom, et surtout parce que Fragile est bien au-delà de la bêtise humaine qui régit cette société consumériste. Bref.

Regardons-y d’un peu plus près.
Deux choses frappent d’emblée le spectateur, à la vision de Fragile. Deux mots. Apaisement ; gris.
Apaisement. La mise en scène de Balagueró est fluide, limpide, très sage. Lui qui avait habitué son audience à des tressaillements impromptus, à des coups de latte dans le trépied de la caméra (authentique) déroule son histoire sans heurts. Les transitions sont lisses, le cadrage nickel, classieux mais sans audace – comme aseptisé.
Gris. La photographie habituellement travaillée, esthétisante du très grand Xavi Giménez cède la place à une absence caractérisée de lumière, à une grisaille automnale très marquée. Tout est très pâle. Sans couleurs. Là encore, cette impression tenace d’aseptisation, d’hospitalisation imprègne l’écran. Un peu plus et on se croirait dans un film social londonien.
Seul le générique, esthétique et trouble, rappelle le malaise de ses précédents opus. Ça et la séquence pré-générique particulièrement éprouvante.
Le premier réflexe est de se dire que Balagueró est rentré dans le rang. Rassurez-vous ce n’est pas le cas. Ces caractéristiques étonnantes découlent de l’évolution de l’univers personnel et thématique de Balagueró (mais on y reviendra plus tard) et de sa volonté de coller visuellement à la beauté froide et triste de son histoire.

1er acte : How are you ? – We’re sick

Au-delà des archétypes traditionnels du film de fantômes (le lieu isolé, ancien, chargé d’histoire ; les événements étranges de type poltergeist), Balagueró ne dépeint pas un mystère général mais s’attarde sur le mystère qui entoure chaque personnage – comme un halo, un masque, un fardeau qui semble peser lourdement sur les protagonistes et qui habitent leurs regards :
- Mrs Folder l’infirmière chef à travers laquelle transpire l’histoire de Mercy Falls et de ses morts ;
- Robert Marcus le médecin de nuit (Richard Roxburgh qui porte déjà le poids de son interprétation de Dracula dans Van Helsing…) dont la nonchalance apparente et la résignation forcée dissimulent un désarroi palpable ;
et surtout le trio féminin – toutes fragiles :
- Amy (Calista Flockhart vraiment excellente, habitée ; et qui plus est, incroyablement laide et donc belle) en pleine déprime après une erreur professionnelle dont on ne saura finalement pas grand chose – son regard en disant suffisamment ;
- Helen l’infirmière de jour (Elena Anaya craquante quand elle sourit, quand elle pleure, tout le temps en fait), la plus fragile du lot, totalement lunatique, à la sensibilité à fleur de peau, qui recèle aussi une souffrance et un mal-être qui mettront longtemps à éclater ;
- Maggie (Yasmin Murphy, sans couettes mais avec un regard à faire pleurer un grizzly en rut) qui porte en elle toutes les peurs et les souffrances de l’enfance – pendant féminin de Paul dans Darkness.

Derrière sa ghost story apparente, Balagueró filme la ghost story de chaque personnage, celle qu’ils ont en eux, qui les ronge, les détruit. L’ambiance générale du film, ce malaise permanent, cette tristesse prégnante s’impose comme une symphonie du désespoir. La dépression est le thème central de Fragile. Ce repli sur soi, cette grisaille constante, cet apaisement apparent, illusoire ; cette dépression généralisée dans les mots – rares, dans les sons – peu de bruit, dans la musique éthérée, lointaine, dans les images (cf. plus haut) emplit l’écran et les sens du spectateur. Cette fragilité de tout instant est accentuée par la dramaturgie implicite du sujet : des enfants gravement malades – un pathos hollywoodien normalement imbuvable mais que Balagueró traite avec une justesse et un réalisme irréprochable. Comme dans Darkness, Balagueró filme l’enfance, la douleur et la mort avec une pudeur et un je sais pas quoi mais putain c’est beau voilà :)

2e acte : She’s angry

Cette déprime générale va se cristalliser dans le véritable ghost tangible du film. Charlotte, la mechanical girl. D’abord introduite par les mots d’une enfant (Maggie), puis suggérée par l’entrevue du 2e étage (et la manière qu’à Balagueró de filmer le couloir équivalent du 1er – en arrière, en épousant les ombres ; une approche semblable à celle de la mise en scène du hall de la maison dans Darkness).
La photographie et le talent de Xavi Giménez s’imposent et rangent le 2e étage de Mercy Falls au côté du motel de Los sin nombre et de la maison de Darkness (son recoin caché ; et ce qu’elle devient une fois les ténèbres appelées).
On retrouve dans le 2e étage abandonné l’attirance morbide de Balagueró pour les lieux étranges, poussiéreux, jaunes ; ces lieux abandonnés qui continuent à vivre, ces lieux pleins de souvenirs morts, de secrets suintants, ces lieux qui semblent cacher une horreur tue à chaque recoin, à chaque détour, derrière chaque porte. Comme un monde parallèle au nôtre (cf. la galerie pour le traitement visuel comparable des deux étages). Ce monde où finalement prennent vie nos peurs, nos angoisses, nos non-dits.
Le parallèle avec l’univers de Silent Hill est immédiat, dans son rendu graphique tout en décrépitude ; le 2e étage fonctionne sur ce même principe d’univers abandonné, en dehors du temps, où nos ghosts vivent. Le film de Christophe Gans est d’ailleurs très proche thématiquement du cinéma de Balagueró (dans son rapport à l’enfance, dans ses créatures torturées, dans le délabrement du monde…) à ceci près cependant que Gans reste en recul constant vis-à-vis de ces personnages alors que Balagueró implique émotionnellement le spectateur.
Tant qu’on y est, un parallèle est aussi évident avec Saint Ange – l’orphelinat, le passé mystérieux, l’héroïne esseulée. La différence majeure étant que Pascal Laugier s’il s’implique pourtant émotionnellement, décide de ne pas tout révéler, du moins de ne pas dévoiler son histoire d’un coup (genre assieds-toi là je t’explique) empêchant peut-être une totale empathie du spectateur avec le sort de son héroïne (et encore). Balagueró, lui, décide de tout dire dans son dernier acte, de crever complètement l’abcès d’Amy, d’expliciter simplement son intrigue, de l’offrir brut de cœur aux spectateurs.

Toute la rage contenue des personnages exsude dans le personnage de Charlotte. Recluse depuis trop longtemps, dont la dépression latente, contenue va imploser de manière irréversible et démesurée (cf. l’incident de train qui ne semble pas anodin une fois le film clos).
Si la rage de Charlotte va permettre la transfiguration du mal-être des personnages, et assurer par ses interventions et le mystère qui entoure son identité le ressort dramatique du film, elle est surtout là pour réveiller les personnages, pour les mettre face à leurs propres rages, pour les confronter aux autres personnages, pour les obliger à se raccrocher à la réalité pour survivre, pour les obliger à se dépasser, à choisir. Entre la vie et la mort.

3e acte : They simply stay near what they love

L’univers personnel de Balagueró, centré fortement sur l’enfance, est axé autour des deux grandes thématiques que sont la mort et l’amour. Ces deux entités duales que Balagueró rend systématiquement dépendantes. Dans Los sin nombre, la mort, la souffrance terminale, est accentuée par la présence d’un être aimant ; c’est l’amour qui guide l’héroïne à la recherche de sa fille morte. Dans Darkness, c’est une main aimante qui doit agir pour tuer et appeler les ténèbres à recouvrir le monde. L’amour comme génératrice de mort. Balagueró ne peut envisager l’amour sans une mort sous-jacente.
Cet univers très noir, désespéré rendait ces deux premiers films traumatisants dans leur jusqu’au-boutisme (le plan final de Los sin nombre est d’un tel renoncement qu’il annihile quatre-vingt ans de sucreries hollywoodiennes), ce qui rendait du coup ces films assez hermétiques – au sens où le public n’aime pas les films foncièrement noirs.
Sans qu’on s’y attende (enfin moi en tout cas), Balagueró prend le contre-pied de ce noir – faisant du coup de Fragile son film le plus accessible (et rendant son direct-to-dvd encore plus grotesque). Sans renier la mort, Balagueró, du moins ses personnages, l’accepte. Même en choisissant de filmer la mort d’une enfant, Balagueró le fait de manière apaisée, sereine.

Sans dévoiler le final tétanisant, disons juste qu’une fois la rage de Charlotte consumée, la grisaille dépressive ambiante est contre-balancée par une acceptation de la mort, par un cadeau qui est fait d’une morte aux vivants, ou plutôt aux survivants.
Dans Los sin nombre et Darkness, l’amour entraînait la mort. Dans Fragile, la mort prend l’avatar d’un baiser d’amour, un baiser de vie qui balaye la noirceur du monde, ou tout du moins la rend plus supportable. Si les angoisses intimes des personnages n’en disparaîtront pas pour autant, au moins auront-ils la force de les supporter ensemble (notez le prénom de l’héroïne).

Sous ses abords de film fantastique conventionnel, Fragile s’affirme comme un conte de fée intimiste, viscéral, profondément noir mais qui, malgré l’omniprésence d’une mort implicite (notez les jeux d’ombres du Mercy Falls), croit farouchement à l’amour, quitte à en mourir. Pas étonnant de la part d’un réalisateur dont l’amour du fantastique transparaît à chaque plan.
Via un final complètement casse-gueule, qui sur le papier m’aurait bien fait rire, Balagueró clôt son œuvre par deux plans (un baiser puis un regard) d’une beauté qui déchire tout, la terre, le ciel, les océans, les nuages, les petits oiseaux, les petits chats et nos âmes de mortels.

Comme son nom l’indique, le nouvel opus de Balagueró est un film fragile. Fragile car à cheval entre des archétypes fantastiques pesants et un pathos lourdingue ingérable – mais qui pourtant en réchappe (non sans quelques maladresses et incohérences je sais). A cheval aussi entre la peur de l’amour et la peur de la mort. Mais Fragile est là pour nous aider à lutter contre cette peur. A lutter contre la fragilité de la vie. A l’aimer en vérité. Aimer la fragilité d’un regard désemparé. Aimer la fragilité d’un sourire perdu. Aimer la fragilité d’un instant égaré dans une poche de temps mort. Aimer la fragilité de tous ces instants qui composent nos vies. Aimer la fragilité de nos tristesses, de nos sentiments, de nos vies. Aimer la mort qui rend nos existences si fragiles et donc si belles.


Je ne vois que deux possibilités. Soit Fragile est un des plus beaux films que vous verrez avant longtemps. Soit j’ai de sérieux problèmes hormonaux. Même si la seconde solution semble la plus vraisemblable, ne passez pas à côté. Fragile est un film rare, unique, précieux, sincère, foutrement maladroit, imparfait et tout ce que vous voulez, mais dont la faiblesse, la force, bref la fragilité risque qui sait de vous toucher, même pas aux larmes non, mais au-delà, dans cette zone non identifiée et non localisée qui fait que quelque part l’amour et la mort ont encore un sens à vos yeux. Car dans son ambivalence troublante, Fragile est un film du genre de ceux qui changent la vie ; un film sur cette perte infime qui nous touche tous chaque jour ; un film sur la beauté oubliée d’un instant figé ; un film qui donne envie d’aimer (ou de ne plus avoir peur d’aimer) mais qui donne aussi envie de mourir (ou de ne plus avoir peur de mourir) pour rester à jamais auprès de ceux qu’on aime.

<Ghost> Arkady Knight </Ghost>

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