Fleur noire (Kim Young-Ha, 2003)

« Un juge est plus et moins qu’un homme ; il est moins qu’un homme, car il n’a pas de coeur ; il est plus qu’un homme, car il a le glaive. »
Quatrevingt-treize, Victor Hugo
(citation un peu hors-sujet, mais que j’aime bien)

Un jour je serai un leader d’opinion influent et je ferai interdire l’écriture de romans historiques. Et peut-être même des romans « d’après une historie vraie », à voir, si je suis de mauvais poil. Tous ces récits de belles dames en costume ancien régime qui tournicotent à la cour de je ne sais quel monarque libidineux. Et tous ces autres romans balourds qui font du mal à leur sujet, à leurs personnages, à l’époque qu’ils décrivent,… à leur lecteur enfin et à la littérature pour finir, en raison de leur ancrage dans un contexte historique inutile et pesant. Même Quatrevingt-treize de Victor Hugo c’est lourdingue par moments (et Dieu sait que pourtant Victor Hugo c’est la grande classe). Et oui, c’est malheureux à entendre, mais cet article risque d’emprunter des chemins malhonnêtes et parfois plus relever du billet d’opinion vénère que de la critique littéraire proprement dite, mais voilà, ça m’énerve.
Donc voilà, Fleur noire est un roman historique, même s’il ne se passe pas du temps du Roi Soleil (tant mieux), il reste quand même « tiré d’une histoire vraie » dixit l’argumentaire de quatrième de couverture, même s’il ne s’agit pas d’un fait divers digne de “The Sun”. Au contraire, Kim Young-Ha s’inspire d’une portion d’histoire peu connue (voir même carrément inconnue) de l’histoire coréenne. Se déroulant au début du XXe siècle, en pleine guerre russo-japonaise puis annexion par les vainqueurs japonais de la péninsule coréenne (tout d’abord protectorat, puis colonie japonaise), le roman suit le destin d’un millier de coréens immigrés au Yucatan pour y fuir la misère de leur pays, espérant pour la plupart y gagner assez d’argent pour retourner au pays la tête haute. Il est peu dire que leurs illusions furent à la hauteur de leurs espérances, puisqu’ils y furent vendus aux différents propriétaires terriens et exploités dans les plantations dans un état proche de l’esclavage pour y récolter l’henequen – sorte de cactus dont les fibres proche du chanvre servent à fabriquer des cordages et dont la fleur donne son titre au livre – espérant en vain une intervention de leur patrie d’origine, impuissante sous le joug nippon (et ignorante de leur condition) et privée de son influence diplomatique comme de sa souveraineté.
Comme vous voyez donc, rien que de très intéressant, en tout cas pour quelqu’un s’intéressant un peu à l’histoire coréenne – et même si pour ce genre de petites réjouissances je préfère me taper un livre d’histoire. En fait si, c’est justement là le nerf de la guerre, un roman n’est pas un livre d’histoire et un roman souffre immanquablement des passages trop didactiques, passages apparemment obligés des livres d’époque. Et ça c’est du gâchis. Et ça ça m’énerve.

Parce que Kim Young-Ha n’est pas n’importe qui. C’est l’auteur de La Mort à demi-mots, premier roman percutant, dur, court et tendu. Surtout sur le début, à tel point qu’on se demandait si son attrait, sa force, n’était pas issu de quelque accident. Quoi qu’il en soit, enfin un écrivain coréen dans la veine de certains auteurs japonais (Murakami par exemple), même si encore jeune. Bref, s’il n’était pas forcément hyper abouti, ce roman a suffit a me faire classer Kim Young-Ha dans la catégorie « auteurs à suivre qui changent un peu des autres coréens traduits » et à me faire acheter Fleur noire les yeux fermés.

Le problème, c’est que Fleur noire ne joue pas dans le même registre.
L’écriture reste pas mal du tout, peut-être trop sèche et impersonnelle, plus que dans La Mort à demi-mots (comme je me suis déjà posé la question : plus jeune et plus maladroit, donc moins fade ?), peut-être handicapée par une traduction trop proche du texte. Mais bon ça reste très correct, et agréable. Et lorsque le récit se concentre sur les personnages, en particulier vers le milieu du livre, dans les plantations, c’est même plutôt chouette et prenant, Kim Young-Ha campant des personnalités diverses et variées, mais toujours convaincantes.
Mais voilà le soucis, et on rejoint le pourquoi du comment que je hais le roman historique dans sa forme courante (si je trouve le temps, je vous parlerai du splendide Fleur de Park Kun-Woong, parfait contre exemple de tout ce que je peux affirmer ici). Fleur noire est plombé par toutes sortes de digressions historiques aussi inutiles au roman que lourdingues à la lecture, cassant le rythme par des pages de précisions historiques. Encore une fois, c’est pas que l’histoire de la Corée et du Mexique m’emmerde. Mais comme son nom l’indique, le background historique (« arrière plan historique » comme on dirait en bon français) et toute les sources d’inspirations réelles doivent se situer en sous-main, infiltrer le roman par petites touches, lui donner mine de rien une crédibilité, une solidité. Mais par dessus tout il ne doit pas s’imposer au lecteur et alourdir le roman à grand coup de pages entières de rappel socio-politique. A croire que les écrivains (car cela n’est pas spécifique au pauvre Kim Young-Ha), dès qu’ils situent leurs bouquins dans un contexte historique, ont peur d’avoir gâcher leur documentation s’il n’en font pas ostensiblement étalage.
Pourtant les jurys ont l’air d’aimer, puisque ce genre de romans semblent gagner des prix à tour de bras ; Fleur noire, quand à lui, a écopé rien de moins que du Dong-In, un peu le Goncourt local (mais peut-on faire les fiers quand le notre, le vrai, récompense Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui non seulement se vautre lui aussi dans les travers suscités mais à le toupet de faire 900 pages ?).
Les éditeurs aussi ont l’air d’apprécier (ils apprécient les prix aussi), et il ne se privent pas de le mettre en avant : « Kim Young-Ha s’est longuement documenté pour écrire l’incroyable destinée patati patata » dixit la quatrième de couv’ (sûrement parce que le public lui aussi il doit aimer, ce public de boeufs qui veut en avoir pour son fric quand il achète un bouquin). Les éditeurs français de littérature coréenne (encore trop peu nombreuse) me semble de toute manière assez peu aventureux, se restreignant à des textes classiques ou à contenu engagé/social. Pas que ce soit toujours mauvais – qui oserait nier l’intérêt de la traduction d’un recueil comme le très bon Une Averse de Kim Yu-Yong (édition française chez Zulma) ? – mais davantage de défrichage serait le bienvenu.

Cela dit, Fleur noire contient assez de bons éléments pour ne pas que je jette Kim Young-Ha de suite, je continuerai à le suivre. La lecture de son troisième roman, en court de traduction chez Picquier, permettra de se faire une opinion plus précise : si Fleur noire fut un accident de parcours, ou au contraire La Mort à demi-mots une fulgurante erreur de jeunesse d’un auteur finalement académique.

  • Titre : Fleur noire
  • Titre original : 거믄꽂 (geomeun kot)
  • Auteur : Kim Young-Ha
  • Pays : Corée du sud
  • Année : 2003 (2007 pour la traduction française)
  • Autres tags : littérature

Comments are closed.

À propos de ce texte