F.I.M. mars 2008

Films de l’Ici et du Maintenant, ep.3
(lire l’épisode précédent)

On pourra dire ce qu’on veut, et pointer quelques déceptions plus ou moins anticipées, mais ce mois de mars 2008 fut un bon cru. A quelques exceptions près, rien de honteux, des films avec au moins quelque chose d’intéressant dedans. C’est bien quand les films ont quelque chose dans leur dedans.

Les films avec des trucs qui explosent, de la fumée, des flammes et des gravats dedans

Là je suis bien embêté voyez vous ! Car j’ai déjà parlé, et longuement, de tous les films avec des trucs qui explosent, de la fumée, des flammes et des gravats dedans. Que faire alors ? Un petit résumé, bien entendu. Rappeler par exemple que Redacted, même si c’est moins brillant que ce à quoi on pouvait espérer, c’est très recommandable. Et que dans la série de films intégrant des prises de vue alternatives (ie simulation d’images d’archive, journalistiques, documentaires,… en gros ce qui rompt avec la réalisation de fiction traditionnelle) sortis ces derniers temps c’est probablement le plus abouti.
Alors qu’au contraire Cloverfield n’en tire pas des masses parti, réduisant son mode de mise en scène à de la simple poudre au yeux, au service d’un film certes efficace mais manquant de radicalité. Mais il reste bien plus mieux que l’abominable Angles d’attaque, bien moins divertissant et surtout idéologiquement assez puant.
A ce sujet, on va profiter de ce rékapépète pour combler un oubli (pas fondamental il est vrai) de ma chronique, mais ce fameux Angles d’Attaque gagne haut la main le prix du plan d’explosion twin-tower-esquement connoté, avec déferlement de poussière face caméra et tout le tintouin. Pourtant face à Cloverfield, qui reproduisait la situation au quasi identique, le chalenge était de taille. Mais Angles d’attaque gagne justement en jouant sur le décalage contextuel, et surtout en innovant, situant ce plan dans le ciel ; et oui, il s’agit d’un plan aérien en plongée, avec la fumée qui monte. Grandiose, mais ne trompe personne, surtout pas la fibre sentimentalo-patriotique.
Reste alors pour combler notre soif d’inédits à tricher un peu pour admettre un intrus dans la catégorie, quitte à faire passer la brume pour de la cendre. The Mist donc, adaptation de la (très bonne, si j’en crois mes souvenirs certes lointains) novella de Stephen King par Frank Darabont (qui a déjà adapté King à deux reprises, avec Les Évadés et La Ligne verte). Avec son pitch assez convenu et ses SFX un peu kitch The Mist pourrait passer pour une petite série B de seconde partie de soirée sur M6 (ce qui peut avoir son charme), mais son développement très intéressant, surtout passée la première demi-heure, et sa mise en scène intelligente en font définitivement quelque chose de plus. La qualité du métrage allant d’ailleurs crescendo. Et la fin (un peu différente de celle de la novella si je ne m’abuse ; je ne m’en souviens plus vraiment) plutôt belle dans son genre achève de sceller ce qui demeure une très bonne surprise.
Coup de gueule en passant, Albin Michel à profité du film pour rééditer la novella en moyen format, au prix scandaleux de 14€ – y a pas de petit profit. Sachant que le même texte est disponible en poche dans le recueil Brume, Paranoia (qu’il est de bon goût de lire en compagnie de la seconde moitié du recueil, La Faucheuse) accompagnés d’autres nouvelles, en particulier l’excellente Le Goût de vivre. Moins de lecture, pour plus cher, ne remercions pas Albin Michel.

Le tonitruant prix du « film avec des trucs qui explosent, de la fumée, des flammes et des gravats dedans » est donc décerné à :

Redacted
(parce que certains méritent leur coup de rangers dans le cul)

Redacted (Brian De Palma, 2007)

Les films avec des gosses morts ou vivants dedans

Commençons donc par Julia d’Erick Zonca avec l’excellente Tilda Swinton (c’est pour ce film qu’elle a eu un Oscar ? j’ai la flemme de vérifier), l’histoire de Julia, une agent immobilier alcoolique au dernier degré qui, forcément, à force de se réveiller tous les matin dans le pieu d’un inconnu avec un casque plombé sur le crâne finit par être virée de son job et forcée de suivre les réunions des AA. Elle y rencontre une femme complètement psychopathe qui lui propose de l’argent si elle l’aide à enlever son fils, confié à son beau père. Julia accepte et c’est le début des emmerdes, le plan capote sur tous les points car forcément la femme est une grosse mytho. Le film est parait-il (dixit un journaliste soucieux d’étaler sa cinéphilie, probablement) un hommage à des films que j’ai pas vu, mais c’est pas grave. Moi, il m’a fait penser à Fargo, l’excellent thriller bouseux des frères Coen ; même dérapage contrôlé (de la part des auteurs) incontrôlé (de la part des personnages) menant au désastre, même humanité fragile chez ces personnages tour à tour vils, désespérés, ignobles et terriblement attachants – Julia synthétisant presque à elle seule les caractéristiques des personnages des Coen, des kidnappeurs incapables à la femme presque mère un brin bourrue mais tendre –, même regard de cinéaste sans catégorisation simpliste. Très chouette film, vraiment.
Continuons ces « films avec des gosses morts ou vivants dedans », catégorie éminemment sympathique par nature, avec la seule déception du lot, le pourtant très prometteur L’Orphelinat de Juan Antonio Bayona. Vous n’êtes sûrement pas sans savoir qu’ici on aime bien le cinéma fantastique espagnol et assimilé (surtout Jaume Balaguero, mais pas que) et forcément l’arrivée d’un nouvel auteur ne peut que nous réjouir, d’autant plus qu’il est produit par Guillermo Del Toro et qu’il a visiblement fait sensation à Gerardmer. Malheureusement L’Orphelinat n’est pas à la hauteur des espérances. Le cinéma horrifique hispanique commence-t-il à tourner en rond, comme peut le faire le cinéma horrifique asiatique depuis une grosse demi-douzaine d’années ? On peut le craindre à la vision de ce film, dont les qualités (principalement techniques, mais nous ne cracherons jamais dessus) sautent au yeux autant que les redites de schémas archi-usités (lien à l’enfance, orphelinat/hôpital avec personnel frustré qui pète un cable, sous-texte Peter Pan-like, deuil,…). Dans un registre très similaire, dur dur de passer après Fragile.
Alors aux amateurs de cinéma espagnol fleuretant volontiers avec le fantastique et les affres de l’enfance je conseillerais plutôt le très joli L’Esprit de la ruche de Victor Erice, film datant de 73 et ressorti ces derniers temps par Carlotta (éditeur/distributeur dont on ne dira jamais assez de bien) et dont le DVD ne devrait pas tarder. D’un imaginaire enfantin dépeint avec grande subtilité, le film fait preuve d’une inclinaison pour un fantastique imperceptible, ce qui n’est vraiment pas pour me déplaire, de même que des jeunes actrices toutes choubies (oui, ceci est un argument très subjectif).
Dans un autre genre, The Dead Girl de Karen Moncrieff, petit film ricain passé visiblement inaperçu et c’est bien dommage. Je suis faible et le film adopte une forme que j’aime beaucoup, à savoir plusieurs segments quasi indépendants reliés en arrière plan, donc forcément pour peu que ça soit pas dégueulasse j’aime. C’est donc l’histoire d’une fille morte, et de gens qui l’ont connu et/ou dont l’existence gravite autour d’elle et de sa mort. Pas forcément transcendantal mais plutôt attachant, en particulier grâce à de bons acteurs, plutôt actrices d’ailleurs, notamment Brittany Murphy qu’on avait plus trop vue dans un rôle intéressant depuis le très chouette 8 Miles de Curtis Hanson.

L’anti-prix du « film avec des gosses morts ou vivants dedans » est décerné à :

L’Orphelinat
(parce que les autres sont bons et pas lui)

L’Orphelinat (Juan Antonio Bayona, 2007)

Les films par des réals complètement fous, ou qui aimeraient bien le faire croire, et donc forcément avec des choses bizarres dedans

Commençons en douceur avec Black Sheep, film néo-zélandais de Jonathan King avec des moutons transgéniques tueurs. J’avoue je triche un peu puisque j’ai vu ce film l’année dernière et que j’y suis pas retourné. Et pour cause, car s’il reste bien rigolo et très Z (un Z de riches) il ne dépasse jamais son sympathique coté « nanar nawak volontaire ». Mais cela reste plaisant, pour une soirée jeudi de l’angoisse par exemple, avec une bande de potes, des pizzas (ou des plats chinois tout prêts), des bières et des substances illicites si vous abusez de ce genre de choses (ce qui est mal).
Toujours dans le soft, Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry, petit délire loufoque de types qui remakent des films avec les moyens du bord et beaucoup de bonne volonté. Grand fan de Jack Black (et de son groupe Tenacious D !) je ne peux que me marrer devant ses pitreries, pleines de bonne humeur, mais (Gondry oblige) le film reste très naïf. Mais plaisant, même s’il ne faut pas en attendre plus qu’il ne peut donner.
Après ces hors-d’oeuvre passons à des films bien plus hardcore, avec pour commencer Le dernier repas de Roh Gyeong-Tae, film que j’avais déjà vu il y a peut-être un an et demi mais que je suis retourné voir – à moitié pour sa radicalité peu commune, à moitié pour soutenir ce genre de sorties suicidaires, à moitié pour le plaisir de faire partie des 200 personnes qui iront voir ce film, ce qui fait trois moitiés mais peu m’importe. Roh fait donc dans l’expérimental contemplatif, avec l’histoire totalement déconstruite de deux familles (si j’ai bien compris) dans une Corée en état de décomposition. Beaucoup de scénettes courtes et assez obscures, faut s’accrocher pour reconstituer ce que ça peut vouloir dire. A peu de choses près ça ressemble à I don’t want to sleep alone mais en mieux (beaucoup mieux, entre autres parce qu’il n’y a pas des plans séquences fixes de 15 minutes) ou à du Lee Ji-Sang en plus abstrait et abscons.
Et last but not least, loin de là, le fantabuleux La Ronde de nuit du non moins fantabuleux Peter Greenaway (auteur de The Pillow Book, rien de moins qu’un de mes films de chevet) ; le premier film de Greenaway que j’ai la chance d’admirer en salle, j’étais donc tout chose. Pas son meilleur film non plus (j’irai pas jusqu’à dire « loin de là »), moins expérimental que The Tulse Lupper Suitcases (trilogie cinématographique accompagnée de deux livres et toujours work in progress) à laquelle j’avoue ne pas avoir compris grand chose (mais qu’importe), La Ronde de nuit reste un film difficile à appréhender, d’une part parce que Greenaway est un artiste sans équivalent dans le paysage cinématographique contemporain, d’autre part parce qu’il nécessite probablement un minimum de références. Le film tourne en effet autour du célèbre tableau de Rembrandt (La Ronde de nuit donc) que Greenaway décortique en y greffant une intrigue tarabiscotée se tramant entre les commanditaires du tableau, que Rembrandt aurait révélée à travers la composition de sa toile. Forcément exubérant, forcément sexuel, forcément obscur, forcément génial aussi – que voulez-vous, vous avez affaire à un fan, forcément de mauvaise foi. Et accessoirement un des films les mieux photographiés que j’ai pu admirer récemment (avec Darjeeling Limited dont je vous parle juste en dessous, comme quoi ce mois de mars fut bon), avec des jeux de lumières véritablement magnifiques – la scène dans laquelle Rembrandt devenu aveugle demande à sa servante de lui décrire les couleurs, mince, une des plus belles choses que j’ai vu cette année, dommage que tout le film ne soit pas de ce niveau – et rendant parfaitement l’atmosphère particulière des peintures hollandaises de l’époque et leur inclinaison particulière pour le clair-obscur.

Le prix du « film par des réals complètement fous, ou qui aimeraient bien le faire croire, et donc forcément avec des choses bizarres dedans » est (sans surprise que c’en est de la triche) décerné à :

La Ronde de nuit
(parce que c’est fantabuleux, et que si les autres voulaient gagner
j’aurais du lui créer une catégorie spéciale)

La Ronde de nuit (Peter Greenaway, 2007)
(et une nouvelle fois on se demande comment, à partir d’un film si riche en images magnifiques, ils ont été incapables de nous fournir des photos d’exploitation convenables, c’est à se taper la tête contre les murs)

Les films par des gars qui s’appellent Anderson et avec des histoires de frères dedans

Vous voyez probablement de qui je veux parler. Commençons donc par ze grosse sortie rouleau-compreseuresque du mois, le joliment nommé There will be blood de Paul Thomas Anderson, sombre itinéraire d’un prospecteur de pétrole au début du XXe siècle au milieu des rednecks chrétiens (oui je sais, mon résumé n’est pas vraiment fidèle au film). Bonne nouvelle, Daniel Day Lewis n’est pas trop imposant dans le rôle principal, je crains toujours quand un film traîne ce genre de réputation qu’il soit étouffé par un interprète vraiment énorme. Point de cela, il est juste parfait. Heureusement d’ailleurs, car malheureusement le film s’étouffe de lui même. Pas que ça soit mauvais, au contraire. Mais c’est typiquement le genre de film qui m’en touche une sans bouger l’autre, me laisse de marbre pour parler moins vulgairement. Trop « grand film », parfaitement troussé mais se traînant son aura de grand film, qui par son talent évite la boursouflure mais qui ne peut s’empêcher de totalement verrouiller sa belle mécanique sans accroc, ne réservant en fin de compte aucune surprise.
Tout le contraire de A bord du Darjeeling Limited, gros gâteau plein de crème du généreux Wes Anderson (réalisateur des filmkifolévoar comme Rushmore ou encore The Royal Tenenbaums), histoire de trois frères qui partent en Inde pour une sorte de voyage spirituel qui les entraînera plus loin qu’ils ne le pensaient blablabla. Sur un canevas des plus convenus et des thèmes qu’il affectionne (histoire familiale, poids de la figure paternelle,…) Wes Anderson nous livre comme à son habitude un film riche en surprises, constamment surprenant et inventif, d’une grande sensibilité,… bref, le pied. Peut-être pas toujours très immersif, mais servi par un trio d’excellents acteurs (Jason Schwartsman, Owen Wilson et Adrian Brody en grande forme, et surtout parfaitement accordés) et de sidekicks de grand luxe (Bill Murray, Natalie Portman, Anjelica Huston), la plupart des habitués du réalisateur.

Le prix du « film par des gars qui s’appellent Anderson et avec des histoires de frères dedans » est gentiment décerné à :

A bord du Darjeeling Limited
(parce qu’il y a des vrais morceaux de Nathalie Portman dedans)

A bord du Darjeeling Limited (Wes Anderson, 2007)

Ze Palmarès

Prix du « film avec des trucs qui explosent, de la fumée, des flammes et des gravats dedans » : Redacted
Prix de gros des « films avec des gosses morts ou vivants dedans » : Julia, L’Esprit de la ruche & The Dead Girl
Prix du « film par des réals complètement fous, ou qui aimeraient bien le faire croire, et donc forcément avec des choses bizarres dedans » : La Ronde de nuit
Prix du « film par des gars qui s’appellent Anderson et avec des histoires de frères dedans » : A bord du Darjeeling Limited
Prix spécial de la reprise qu’elle fait hachement plaisir : L’Esprit de la ruche
Prix spécial de la tagline toute pourrite : La Ronde de nuit (pour avoir osé « meurtre dans un tableau hollandais » ; même si on comprend le jeu de mots pourri et le lien évident avec le film ça n’en reste pas moins très très naze).

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§ 4 commentaires sur “F.I.M. mars 2008”

  • Daylon says:

    N’empêche, sur There will be blood, je pense surtout que ce sont tes propres attentes qui ont étouffé le film ahah P.T.Anderson a vraiment été au bout de l’idée (ce qui a visiblement gonflé le, hem, disons, journaliste, de Chronic’art) (de mémoire) d’un film linéaire, monolithique et au propos inaliénable. Et si on excepte la B.O. moisie (en même temps, ça sentait le sapin au moment même où ils vendaient le film sur la seule filiation de Grimwood à Radiohead -légitime mais superflue-), le film est vraiment monumental. Je te forcerai à une seconde vision, quand j’aurai le dvd. Ah ah. Hop. À part ça, il serait temps que je me refasse mes classes sur Greenaway.

  • Epikt says:

    Mes propres attentes ? Pas aux sujet du film lui même en tout cas, pas au sens où suite au batage médiatique j’en aurais attendu trop. Par contre, oui, c’est typique j’accroche très moyen à ce genre de film – mes attentes en terme de cinéma au sens le plus large. Ce qui ne m’empèche pas d’adhérer à ce que tu peux en dire, car je reconnais ses qualités, même si voilà ça ne me touche pas vraiment.
    [pour Greenaway, je te refilerai The Pillow Book quand j'aurai récupéré mon DVD]

  • Naroungas says:

    “A bord du Darjeeling Limited”, il me tente pas mal celui là après ce que tu en as dit. Surtout que j’apprécie bcp le mec qui a joué le Pianiste. Il est encore au cinéma, dvd de prévu ?

    PS : Tiens, je me faisais la réflexion que c’était bizarre que tu n’ai pas chroniqué sur ton site “Into The Wild” (à moins que je sois passé à côté), un oubli de ta part ? J’aurais bien aimé voir l’avis du Glop ou pas glop sur ce film.
    PPS : Annonce, Anthony Minghella est mort. Il avait fait un film génial (mais pas que, mais je retiens surtout celui-là), “The talented Mr.Ripley”. Bref. Quand vous parliez de film à la mécanique exemplaire à l’instar de There will be blood, ce film peut comparaître dans la même catégorie.

  • Epikt says:

    Darjeeling Limited est encore visible dans une centaine de salles, ça devrait durer quelques semaines encore. Le DVD devrait arriver dans 6 mois, c’est pas le genre de films à en être privé.

    Au sujet de Into the Wild, non tu n’as pas fumé il n’est pas sur le site. Faut dire aussi que je l’ai pas vu ce film, donc forcément ça aide pas !

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