F.I.M. février 2008

Films de l’Ici et du Maintenant, ep.2
(lire l’épisode précédent)

Avant de nous concentrer sur mon tour d’horizon des films vu en février (moins fourni que janvier je le crains, quoi que la qualité moyenne soit bien meilleure) impossible de passer sous silence l’événement qui ce mois a mobilisé l’attention du gentil monde du cinéma français. Tatatin ! Vous pensiez y échapper, mais je vous parlerai quand même de la cérémonie des César. Mais réjouissez-vous je ne vous embêterai pas avec les Oscars car 1, soyons un peu chauvin, 2, j’ai pas vu la cérémonie et 3, c’est la même chose sauf que les films sont un peu mieux quand même. Mais pour retranscrire l’atmosphère très chiante du sujet, y aura pas d’image pendant deux gros paragraphes. Vous êtes contents, je le sais.
Les Césars donc, pour résumer ça de manière percutante c’est presque trois heures de branlette collective – la grande fête du cinéma français comme on dit poliment – durant lesquelles les nantis de l’industrie cinématographique se congratulent les uns les autres et se félicitent de tous faire partie de la « grande famille du cinéma français ». Méthode Coué ? C’en est presque indécent. Aux congrès du MEDEF, les grands patrons ont au moins la délicatesse de ne pas s’autoproclamer « grande famille des partenaires sociaux »… La palme revenant à l’exaspérant Roberto Benigni (venu recevoir un César d’honneur pour sa carrière) flattant ses hôtes et déclarant que puisqu’on devait l’invention du cinéma aux français ceux-ci avaient la responsabilité d’être les meilleurs. Ceci sans le moindre sous-entendu « y serait temps de se sortir les doigts du rectum », bien au contraire. Ça laisse rêveur.
Le problème (s’il ne devait en avoir qu’un) il est pourtant évident, rien qu’à jeter un oeil aux nominations : un manque flagrant d’ouverture sur les formes de cinéma autres que l’académisme et l’auteurisme. Je ne demande pas forcément le César du premier film pour A l’intérieur (quoique…), juste de retrouver dans la sélection autre chose que des drames et des comédies dramatiques.
Saluons tout de même quelques bons trucs, comme les trois nominations (aucune tôle compressée par contre) pour Ceux qui restent de Anne Le Ny, probablement le meilleur (et carrément inattendu) film français que j’ai vu l’année dernière, avec le 99 francs de Jan Kounen (injustement boudé, mais on s’y attendait). Meilleur montage pour Le Scaphandre et le papillon c’est pas une mauvaise chose non plus, car effectivement s’y trouve quelques idées démentes – même si au bout de 25 minutes le réalisateur abandonne tous ses partis pris risqués pour livrer un film tout ce qu’il y a de plus normal, ce qui a le dont de m’exaspérer.

Un ch’tit mot du palmarès pour finir, la rafle de La Graine et le mulet est guère surprenante (à défaut d’être véritablement prévisible), après tout le film a déjà gagné moultes prix prestigieux (dont l’inénarrable « film tout pourrite que parfois c’en est même honteux » décerné par moi-même). Si dans le lot il y en a que même moi j’oserai pas les contester (meilleur espoir pour Hafsia Herzi, dont j’attends tout de même ce qu’elle va valoir dans des rôles demandant davantage de composition) et si le César du meilleur film peut résulter d’une certaine vision du cinéma que je suis loin de partager mais que je peux très bien envisager (oui, je suis en mode tolérance activé), le prix de meilleur réalisateur accordé à Abdellatif Kechiche me dépasse totalement – une telle aberration (je pèse mes mots) suffirait même à décrédibiliser le reste du palmarès. Sérieusement, peut-on décemment sacrer « meilleur réalisateur » un cinéaste qui n’a aucune notion de ce que peut être l’échelle de plan et dont le montage se borne à celui induit par les dialogues ?
Pour le reste, il est définitivement établi que 1, les nominations font preuve du plus grand je-m’en-foutisme (on sélectionne ce qui peut faire l’affaire sans avoir à trop creuser, et on bouche les trous avec les soi-disant « grands films ») et 2, les films français sont tellement pas éclairés (quoique meilleure photo pour La Môme ne soit pas scandaleux) et ne mettent tellement pas en valeur les costumes et décors que pour être nominé il suffit de faire un film en costume un peu thuné, tout comme il suffit de ne pas se ressembler en faisant la grimace ou en mettant trois tonnes de maquillage pour rafler le prix d’interprétation.
Au pays people et paillettes pour finir, le discours de Marion Cotillard était mignon tout plein (à cent lieues de sa bouffonnerie aux Oscars), avec le petit air de gamine un peu nunuche qu’on lui connaît. Sans aucun doute le vrai moment émouvant de la soirée.

Et comme je suis de bonne humeur et plein de générosité dans mon corps, j’invente sur le champ un prix spécial, disons celui de la « grosse mascarade complaisante et autosatisfaite même pas rigolote », accordé comme il se doit à :

La 33e cérémonie des César et son palmarès
(son président vient chercher sa récompense et plaide coupable)

Attaquons enfin les choses sérieuses !

Les films avec des tueurs dedans

Attaquons d’emblée avec du très lourd, le new film by the Coen bros, le rouleau-compresseuresque (sans connotation péjorative aucune) No Country for old Men. Ça fait quand même du bien de revoir les Coen en forme après deux films vraiment bof (Lady Killer et Intolérable cruauté), et qui plus est avec un film qui ne leur ressemble pas tant que ça. Très peu d’humour tordu et/ou ironique entre autres, le film est assez froid. Pas mal foutu pour autant, au contraire même, c’est du très beau du début à la fin, avec des acteurs vraiment chouette et un rythme certes lent mais incroyablement captivant.
Tout le contraire de l’autre mastodonte de la catégorie, Sweeney Todd de Tim Burton. Je salue tout de même le tour de force de faire de son film une vraie machine à aseptiser, capable de vider de toute substance la situation la plus glauque qui soit. La faute probablement à une photo (qui part pourtant d’une bonne intention) que, pour une raison sur laquelle j’ai toujours du mal à mettre le doigt, je trouve proprement immonde qui forme un bel écran désincarnant tout ce qui se trouve dessous. Finalité de l’affaire, y a beau avoir du sang (des effets old school assez sympa d’ailleurs) c’est atrocement lisse. Rajoutons que les chansons sont naises et même pas belles et que Burton ne sait vraiment pas comment les mettre en scène. Alors j’en profite pour lui conseiller la vision de Moulin Rouge – à vous aussi par la même occasion.
Autre film avec du sang, 30 jours de nuit de David Slade, réalisateur du sympathique Hard Candy. Pas forcément honteux, le film se met quand même sérieusement les pieds dans le tapis dans sa gestion de la temporalité (en bref, les 30 jours on les voit pas passer, et cela n’a aucune incidence sur les personnages qui pourtant après un mois à ne rien bouffer et à être traquer par des vampires devraient en avoir gros sur la patate) ce qui est dommage car c’est un peu le sel de l’histoire. Mais dans le genre « petit détail plutôt cool » le design sonore est parfois vraiment chouette, même si ça fait pas un bon film.
Finissons avec l’outsider du mois, Coupable de Laetitia Masson, qui gagne en passant une distinction spéciale pour son slogan à coucher dehors (signé Kierkegaard, faut le faire) et son affiche réalisée avec Word. Film surprenant dans son genre, pas hyper bien filmé mais trouvant une voix et un rythme assez personnel et réussissant le pari un peu dingue de conter une intrigue policière (un très classique whodunit) uniquement par le biais des intrigues sentimentales qui s’y nouent. Voilà qui me plait.

Le grand vainqueur du prix du « film avec des tueurs dedans » est :

No Country for old Men
(parce que moi aussi je peux faire un palmarès frileux si je le veux)

No Country for old Men (Joel et Ethan Coen, 2007)

Les films avec des images dedans

Une catégorie comme je les aime ! Mais en attendant de voir La Ronde de nuit de Peter Greenaway (sorti il y a deux jours, pas eu le temps) qui y aurait sans aucun doute trouvé une place de choix, un petit mot de Telepolis de Esteban Sapir : c’est plein de bonnes choses à l’intérieur. Pour en savoir plus, j’ai écris un joli article à son sujet.
Mieux vaut tard que jamais, j’ai aussi vu My Blueberry Nigths, le nouveau Wong Kar-Wai sorti il y a bientôt trois mois. Tourné aux USA en anglais et avec une équipe légèrement remanié (en particulier le chef-opérateur Christopher Doyle qui n’est plus de la partie – son remplaçant est très bon cela dit), My Blueberry Nights avait tout pour être un nouveau départ dans la filmo du réalisateur, comme l’appelait d’ailleurs 2046, sorte de méta synthèse de l’univers Wong Kar-Wai-esque. Et si on sent parfois comme une envie d’aller ailleurs, le film a malheureusement comme un arrière goût de déjà-vu : on pense un premier temps à Chungking Express pour les situations (mais sans sa spontanéité, sans Faye Wong aussi), puis à 2046 pour son penchant esthétisant (mais sans sa perfection de tous les instants, sans Faye Wong non plus), enfin à Fallen Angels pour son rendu plus brutal (mais sans sa sophistication), en gros aux trois meilleurs films (classement très subjectif) de Wong, mais dont il ne retrouve plus les recettes.
Last but not least, Peur(s) du noir, film d’animation fantastique français réussissant à réunir un casting tenant du vrai fantasme de bédéphile : Blutch, Charles Burns, Marie Caillou (scénario de Romain Slocombe), Pierre di Sciullo, Richard McGuire et Lorenzo Mattotti (scénario de Jerry Kramsky), avec Étienne Robial (monsieur Futuropolis) à la direction artistique. Voilà qui fait baver, même si comme toujours dans les films français les doublages sont monocordes au possible (et oui, doubleur c’est un métier, et c’est pas le même qu’acteur). Pour le reste, c’est plutôt bon, même si ça démarre lentement avec un Charles Burns plus proche de Big Bady que de Black Hole (cad plutôt superficiel et surtout motivé par son amour des séries B) et un Romain Slocombe qui lui aussi se recycle un tantinet (infirmières, écolières et cie). Deux premiers films un peu trop premier degré compte tenu de l’ambition du projet et des potentialités de l’animation, mais dans les deux cas techniquement très jolis (surtout le deuxième, très marqué par l’esthétique superflat, donc j’aime). La suite c’est le gros morceau du programme, avec deux segments d’un tout autre niveaux réalisés par Lorenzo Mattotti (vraiment excellent, beau et inventif dans sa mise en scène, le meilleur du lot) et Richard McGuire (moins stupéfiant que le Mattotti, mais jouant admirablement sur la lumière et l’ombre). Et Blutch et di Sciullo vous me direz ? En fait leurs films ne sont pas d’un seul tenant mais, composés de scénettes, ils s’intercalent entre les différents films. Forcément plus anecdotiques pour eux mêmes, il n’en sont pas moins intéressants et bien réalisés, et surtout donnent à l’omnibus une certaine cohérence en lui évitant le travers de l’enfilade pure et simple de courts-métrages. Y faudrait plus de projets comme ça dans notre beau pays.

Le prestigieux prix du « film avec des images dedans » est décerné à :

Telepolis
(en attendant que la télé ne tue le cinéma)

Telepolis (Esteban Sapir, 2007)

Les films avec des jeunes filles charmantes dedans

Une autre catégorie comme je les aime ! Commençons donc par Juno de Jason Reitman avec la toute mignonne Ellen Page (que vous avez déjà vue en chaperon rouge sadique dans le sympathique Hard Candy), histoire de grossesse adolescente qui ces derniers temps fait sensation un peu partout. Je comprends d’ailleurs bien pourquoi, le film faisant tout ce qui est en son pouvoir pour se faire aimer, et avouons-le réussit parfaitement à se faire aimer. Je l’aime en tout cas. Reste que c’est là le revers de la médaille, Juno est beaucoup trop typé « film sympa comme tout parfait pour Sundance » (vous savez bien, ce festival du cinéma indépendant américain pour les films qui ont l’air indépendants mais qui le sont pas vraiment) et forcément son pouvoir d’immersion est d’autant réduit. Et ça agace un peu quand même.
Rabattons-nous alors sur un film teuton (il parait que le cinéma allemand bouge beaucoup en ce moment…), Quatre minutes de Chris Kraus, qui lui aussi n’a pas que des qualités (mais mention spéciale pour sa très zolie affiche). En toute franchise il est même plutôt mal écrit, s’aventurant sur des trames peu intéressantes (passé de la prof, brimades sur la fille,…) au lieu de s’intéresser à la relation entre les deux femmes. Reste que 1, avec son air de butch, ses Dr Martens et sa robe de soirée, la miss est réellement craquante (oui, je sais) et 2, y a du piano dedans le film. Moi qui vais voir les films de piano rien que pour le piano, là je suis servi. La bande originale est une tuerie (autant les partitions classiques que modernes, même si mon petit coeur penche pour le moderne)(je conseille) et le tout est parfois (certes en faisant abstraction de quelques plans parallèles peu judicieux) particulièrement bien monté.

Le prix du « film avec des jeunes filles charmantes dedans » est donc accordé à :

Quatre minutes
(parce qu’il y a du piano dedans, et que forcément c’est de la triche)

Quatre minutes (Chris Kraus, 2006)

Ze Palmarès

Prix du « film avec des tueurs dedans » : No Country for old Men
Prix du « film avec des images dedans » : Telepolis
Prix du « film avec des jeunes filles charmantes dedans » : Quatre minutes
Prix spécial « casting de gros ouf » : Peur(s) du noir
Prix spécial « grosse mascarade complaisante et autosatisfaite même pas rigolote » : La 33e cérémonie des César et son palmarès

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§ 6 commentaires sur “F.I.M. février 2008”

  • A.K. says:

    et Rambo !? (tu le gardes pour la rétrospective nanar ?)
    (et dans la série “film avec des jeunes filles charmantes”, la ressortie de “l’esprit de la ruche” est glop)

  • Maniak says:

    pfff même pas de long article pour Peur du noir ou le sublime No country for old men… sinon le moi de mars s’annonce bien cool aussi je trouve vu que ça démarre par un the mist prometteur

  • Mayku says:

    Rambo, c’est bien ! Juno, film de bobo. MBNight, c’est nul (bah c’est noich et c’est pas infernal affairs quoi). NCfOMen, marrant. Sweeny Todd, les chansons sont celles de la pièce, na ? Sinon, y’a le depp dedans, donc c’est cool !
    PS : elles sont magnifiques les deux filles dans “sauvé par le gong” !

  • Epikt says:

    @Maniak:
    Au sujet de No Country for old Men, c’est délibéré, y a déjà suffisamment de monde qui en parle, j’ai pas que ça à faire. Peur(s) du noir, moué, je regrette un peu aussi.
    Quand au mois de Mars, y a au moins un indispensable par semaine : Greenaway cette semaine, puis Anderson (Paul Thomas et Wes), De Palma, etc… plus surement des outsider rigolo (The Mist en effet a l’air chouette, et comme j’aime bien le roman j’irai voir ça).

    @Mayku:
    Depp est un bon acteur, Helena Bonham Carter aussi, mais pour chanter c’est pas la joie (et c’est aussi bien mis en scène qu’un film français rive-gauche).
    (pas compris l’histoire de Sauvé par le Gong :/)

  • Naroungas says:

    Pour la cérémonie de César : Ton intervention est totalement décalée. En partie pour ce que tu viens de citer (la tutelle de cette cérémonie est confié par des personnages attirés par le fric comme un pappillion par la lumière, Michel Denisot en tête, qui ne prendront aucun risque et toucheront en premier la fibre du spectateur. Il a toutefois le mérite de proposer des programmes “regardable et fun”). Mais également parce que cette cérémonie est une convention, une sorte de tradition, dire que la cérémonie des césars ne récompensent pas l’audace d’une mise en scène, la photographie revient à vouloir acheter du pain dans une boucherie.

    “juste de retrouver dans la sélection autre chose que des drames et des comédies dramatiques.”
    La cérémonie des césars est la soeur jumelle des Molières. Tu ne trouveras donc que des comédies dramatiques et des drames. Et parce que c’est du cinéma et qu’il faut pas déconner comme sur les planches, exit la comédie loufoque et déjantée.

    “un manque flagrant d’ouverture sur les formes de cinéma autres que l’académisme et l’auteurisme”
    La mentalité des césars n’est pas de s’ouvrir sur les autres formes de cinéma. Remettre un césar est un acte politisé pour la plèbe qui regarde. D’où la récompense du meilleur réalisateur (représentation des minorités comme pour l’esquive). Cette cérémonie est politique, elle s’en fout limite des films, elle est là pour les gueules, pour représenter l’ambiance politique du moment, pour montrer qu’au cinéma français : l’ouvrier mange au Fouquet’s avec l’aristocrate.

    “Je ne demande pas forcément le César du premier film pour A l’intérieur (quoi que…), ”
    Et moi, je demande à tuer le jury au lance-flamme si un tel choix voit le jour dans cette cérémonie. Non pas que le film n’est pas digne d’y figurer, ça serait plutôt salir le film que de confier la sélection des meilleurs films de genre à ces mecs. Bref, arrêtons de mélanger les torchons et les serviettes.

  • Epikt says:

    Je reste convaincu qu’un dépoussièrage et une ouverture vers un cinéma moins traditionnel est possible et souhaitable. Un jury qui sacre un film interdit au moins de 16 ans avec plein de tripaille et des gros monstres, je l’applaudis plus que je le flambe. Entre autre parce que ce qui manque au cinéma de genre (et globalement au cinéma qui se bouge un peu) ce sont les sous : dès que ce genre de cinéma sera succeptible d’être nominé, voir de gagner des prix, en gros d’avoir une visibilité et une certaine reconnaissance, les financiers lacheront un peu de thunes.
    Et aussi parce que je déteste les systèmes tournant en circuit fermé (ce qui concerne autant le monde du cinéma académique que la clique mad-movie-esque du cinéma fantastique, ainsi que tous ceux qui se glorifient d’être à la “marge”). Bref, si on s’intéresse au cinéma français, on se doit de jeter un oeil aux torchons et aux serviettes.

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