Films coréens improbables avec de la musique dedans

Double programme #3 : Mago de Kang Hyun-Il, suivi de Teenage Hooker became a killing Machine in Daehakroh de Nam Ki-Woong
(assister au double programme #2)

Il m’est déjà arrivé de me plaindre, ici ou ailleurs, du conformisme du cinéma coréen. Honnêtement je ne sais pas trop d’où ça vient, peut-être est-ce paradoxalement la conséquence d’une industrie forte et dynamique, mais il est en effet rare d’y trouver des films s’écartant radicalement des canons locaux. Quelques exceptions à la règles, malheureusement rares (et déjà anciennes) mais qui ont le mérite d’exister, dont les deux que je présente ici.
(en passant, le premier est le film dont je parlais à la fin de ma critique d’Avatar ; comme quoi, parfois, l’Insecte Nuisible tient ses promesses)

Mago (Kang Hyon-Il, 2001)

Non seulement Mago fait tache dans le paysage cinématographique coréen, mais sans doute fait-il figure d’OFNI tout court dans le cinéma actuel. En effet, difficile à croire que tel film a été réalisé en 2001 tant il fait penser à ce genre de cinéma pour hippies drogués des années 70s. En fait, ça ressemble presque à du Jodorowsky, histoire de situer la bestiole et de mesurer combien il peut sembler une aberration temporelle.
[Sait-on jamais je préfère prévenir, même si je pense que les personnes intéressées en ont vu d'autres, ce film n'est pas pour les âmes sensibles. Et encore moins pour les amis des animaux : si on trouvera bien craspek (mais classe) la première scène où des tanks passent sur une route couverte de crapauds sans pour autant vraiment s'en offusquer, il en sera sans doute autrement des scènes d’abattoir où des cochons se font éventrer, entre autres traitements pas glop. Rien que ne puisse endurer un fan de films cannibales ritals, mais j’en connais qui trouvent le principe douteux.]
On y voit un homme – L’Homme en fait – à la recherche de Mago (qui est à la fois son amour et sa mère, l’Eden et la Terre en cours de destruction)(à peu près) et des douze esprits en lesquels elle s’est incarnée à la suite du péché originel. Sauf qu’en fait il va assister impuissant à la destruction des avatars de Mago et à leur révolte contre les hommes. Pour le reste, c’est assez difficilement résumable.
Je vous disais que ça ressemble à un film d’il y a trente ans, et en effet, c’est expérimental et avec de la musique psychée – y a même une scène au début qui est un hommage/pompage flagrant, aussi bien au niveau de la musique que des images, de la plus célèbre séquence de Pink Floyd: The Wall – ce qui en fait quelque chose de franchement plus groovy que, unique comparaison valable dans le cinéma coréen, les films de Roh Gyeong-Tae (Land of the Scarecrows). Le film recherche constamment le plan iconique, ce qui en fait plus une succession d’idées qu’autre chose ; et dans l’ensemble ça ose pas mal, empruntant plein de style et de ton différents.
Ça aurait même pu être un putain de bon film si seulement 1/ il ne s’écrasait pas comme un gros soufflé au bout de même pas une demi heure et 2/ il n’avait pas été si écolo new-age avec femmes à poil qui barbotent dans une source d’eau claire. Il n’en reste pas moins le seul film à ma connaissance où une femme se fait violer par une pelleteuse.

Teenage Hooker became a killing Machine in Daehakroh (Nam Ki-Woong, 2000)

Ce deuxième film, s’il est tout aussi improbable, est bien moins obscur que le premier. En fait, il doit s’agir du seul film underground coréen à avoir su se bâtir une réputation à l’international : un premier temps uniquement disponible au Japon (pas en Corée), il est désormais trouvable dans toutes les bonnes supérettes d’Anglosaxonie. Rien à voir mais c’est pour le plaisir de la petite histoire, il détient le glorieux record du film coréen avec le plus long titre (vingt-sept caractères). Et doit pas être loin du record du plus petit budget. Et autant vous le dire tout de suite, il figure dans mon top 5 coréen of all time.
Comme dirait l’autre, tout est dans le titre : une lycéenne, prostituée à ses heures, se fait surprendre par son professeur et le bonhomme profite de la situation pour faire un tour gratis. Résultat des comptes, la gamine tombe enceinte et amoureuse. Mais si elle rêve pour sa progéniture d’une vie de chanteuse d’opéra, le futur papa n’est pas du même avis et paye trois malfrats pour pratiquer un avortement à la scie. Son corps est ramené à la vie pour en faire une assassine (petit remake de Nikita !), mais blessée par une balle elle prend conscience de sa nature robotique et se rappelle de son passé. Du coup, elle s’en va botter les culs de son prof et de ses sbires.
Dit comme ça et à la vue du premier quart d’heure (poursuite en vue subjective d’un phallus, petite séquence de danse sur musique funky, dialogues nawak et incompréhensibles,…) on peut s’attendre à un film délire – d’autant plus que c’est un film fauché et que, c’est bien connu, il est facile de camoufler la pauvreté par la bouffonnerie. Bizarrement, à l’opposé également de la fureur à laquelle on aurait pu s’attendre d’un rape-revenge cyberkeupon, Teenage Hooker est un film calme, contemplatif même, mélancolique et lyrique. On aura donc droit, en le prenant pour ce qu’il n’est pas, de le trouver ni très palpitant ni très délire.
De la même manière, quand on se dit que c’est filmé avec une mini-DV sur laquelle est sans complexe monté un objectif fish-eye on s’attend à un film vraiment dégueulasse (ce qu’il est, d’une certaine manière) mais en fait non, c’est très beau ! Pour traiter son image, Nam Ki-Woong applique l’infaillible technique Rub Love consistant à exacerber les défauts plutôt que d’essayer de les cacher. Et à la puissance dix : Nam met vraiment les mains dans le cambouis et les pieds dans le plat, noyant l’image dans la lumière, la saturant de halos colorés (halos qui, idée absolument splendimissime, débordent sur l’extérieur du cadre !). Un travail de post-production aussi outrancier que beau !
Alors, ce qui avait tout pour être un N-eme petit film fauché délirant se révèle un objet étrange, spectral et abstrait, finalement plus proche de Oshii Mamoru que de Lloyd Kaufman. Un grand machin indescriptible, aussi fascinant que paradoxal où se confrontent les contraires : Teenage Hooker tient autant du théâtre d’ombres que du jeu de lumière, les personnages s’y expriment par grimaces bestiales aussi bien que par tirades grandioses, l’opéra sacré y côtoie l’électro-funk psyché,… Il en est ainsi d’un film qui semble saturé de symboles en tout genre mais qu’on ferait peut-être mieux d’accepter avant tout comme expérience esthétique ; abstraite et détachée mais malgré tout, pour une raison qui m’échappe encore, étrangement émouvante.

(assister au double-programme #4)

§ 5 commentaires sur “Films coréens improbables avec de la musique dedans”

  • Guillaume says:

    ah ! Mago …. pas réussi à aller jusqu’au bout. La comparaison avec Jodo est assez judicieuse… bien trop cryptiquo écolo pour moi que ce trip d’auteur. Et pourtant il y a des femmes nues partout. Ca aurait donc du etre un chef d’oeuvre.
    Quant à THBKMD, je n’irai pas jusqu’a crier au chef d’oeuvre mais le bel entrain sincère de l’ensemble emporte mon adhesion. C’est vif, foutraque, vulgaire, poétique. Ca ne ressemble à rien. Je le préfére à sa semi déclinaison Never Belongs to me

  • Gilles says:

    Le deuxieme donne bien envie. Disponible en import sur amazon.fr aussi.

  • Epikt says:

    Mince Gilles, je pensais que tu avais vu ça !
    (sinon oui, dispo pour 9€ sur amazon.fr)

  • Pierre says:

    Faut vraiment que je te le pique ce Mago. Et je ne peux que plussoyer pour Teenage Hooker qui est aussi nawak que splendide (c’est dire s’il est splendide !).

  • Laurent says:

    Teenage Hooker, à te lire, ce serait un peu le “Explosions in the Sky” du cinéma coréen ? Parce que décrit comme tu le fais ça me donne rudement envie de le voir !

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