Films coréens en vrac #2

Non non, ma série de comptes-rendus de la rétrospective à la filmothèque du quartier latin n’est pas terminée… j’ai juste pris un peu de retard. Tout était déjà écrit pourtant, mais que voulez-vous. Outre ce deuxième article foutrak, il en reste un autre sur Bae Chang-Oh qui sera mis en ligne dans quelques jours.
Entre temps vous pouvez lire le billet que Pierre a rédigé sur l’événement où, moins feignant que moi, il croise les films et fait resurgir les thèmes récurrents.

Chil-Soo et Man-Soo (Park Kwang-Soo, 1988)

Premier film de Park Kwang-Soo, Chil-Soo et Man-Soo est aussi un des films fondateurs de la « nouvelle vague » [1] coréenne avec The Age of Success de Jang Sun-Woo. C’est l’histoire d’un jeune homme un peu flambeur (il a trop du regarder La Fureur de vivre), apprenti peintre en bâtiment qui s’improvise étudiant aux beaux-arts pour draguer une fille, mais qui en réalité est un vrai loser, a lâché son boulot avant de s’incruster chez un autre peintre pour devenir son assistant.
La première chose qui frappe, c’est qu’avec ses faux airs de wannabe-teen-movie Chil-Soo et Man-Soo met en scène une atmosphère assez particulière, à cheval entre fascination pour la mythologie Coca-Cola Hollywood Burger-King et l’amusement distancié face à cette attirance jeuniste. Le jeune Chil-Soo est en effet souvent ridicule dans son admiration de l’Amérique et surtout sa pose permanente « je me prends pour Marlon Brando ». Mais ce qui donne un cachet étonnant à tout ça (ce n’aurait pu être qu’une petit pochade parodique) c’est que le film date d’il y a vingt ans, les années 80 cette époque qui fait la grève du bon goût, et que par conséquent le film est très kitch, en particulier niveau fringues. Double débrayage comme dirait l’autre : moquerie comique d’origine, plus patine kitch acquise avec l’âge. C’est délicieux.
Soudain, le film abandonne cette teinte quasiment John-Huguesienne pour un ton moins léger, quoique toujours comique. Il prend en effet sur la fin la forme d’une comédie absurde et satirique (faisant penser, pas à un anachronisme près, à certaines scènes de The Host), se jouant d’une police constamment sur les dents qui a force de malentendus va finir par prendre les deux jeunes hommes pour de dangereux révolutionnaires et leur bouteille d’eau pour un cocktail molotov.

Les Insurgés (Park Kwang-Soo, 1999)

Un autre film du cinéaste était également présenté, réalisé quelques années plus tard : Les Insurgés. Film d’époque, situé au début du XXe siècle sur l’île de Jeju, alors que la tension entre les habitants convertis au christianisme et le reste de la population est à son comble et que certains prennent les armes pour bouter les chrétiens hors de Corée, les missionnaires français qui les ont convertis et tant qu’à faire les collecteurs d’impôts qui sont de leur coté. Oui, ceci est un résumé très grossier de la situation, mais tout ça pour dire que la situation est classique dans les films d’époque mettant en scène une rébellion qui finira forcément tragiquement (la marine française est pas loin, prête à intervenir si on touche à ses curés), y a même une histoire d’amour avec le chef des rebelles et des scènes de jérémiades sur le bon peuple qu’on asphyxie comme je les aime. Alors on se dit qu’il va avoir des scènes de bastons, au début il vont perdre, puis comme ils sont forts et fiers ils vont gagner des batailles, et comme ils sont à un contre dix il vont finir par se faire écraser.
Tout faux Toto. Chose étrange que ce film, pas forcément à première vue mais frappant quand on y pense, et c’est à la fois un défaut et une qualité. Le film a donc tendance à être très elliptique, je ne sais même pas si c’est volontaire d’ailleurs puisqu’à un niveau macro cela rend le tout confus : on ne sait pas trop ce qu’il se passe, pourquoi donc alors que c’était la nuit et qu’ils allaient attaquer tout d’un coup il se retrouve à quinze bornes de là pour aller chercher sa fiancée, la barbe lui pousse entre deux plans comme la chienlit sur des fraisiers et on sait pas trop ce qu’il a bien pu se passer entre temps. C’est pas un défaut en soin, mais le cas présent ça ne fonctionne pas forcément, et laisse une impression de négligé.
Par contre à une échelle plus resserrée, à l’échelle d’une scène, ça marche plutôt bien ; en particulier sur les scènes de bataille qui du coup sont quasiment inexistantes dans leur expression classiquement spectaculaire, au profit de quelques allusions et fragments. Une scène emblématique et symbolique, ça suffit. Et comme le film est joliment filmé, ces scènes – qui se succèdent de manière sans doute un peu je-m’en-foutiste, dommage – sont souvent réussies.

La Terre (Kim Soo-Yong, 1974)

La Terre de Kim Soo-Yong est l’adaptation d’un roman de Park Kyong-Ni qui parait-il est très connu. Parait-il aussi et surtout qu’il est très gros. Et à la vision du film on en doute pas une seule seconde : il a beau durer 2h10 on sent que le réalisateur s’acharne à faire rentrer le plus possible en le moins de temps possible. Et la mise en scène étant au coeur des scènes assez traditionnelle c’est surtout sur la narration qu’il joue. Et non de Dieu comme c’est elliptique ! C’est parfois même déstabilisant, le spectateur ne sachant pas forcément si entre deux plans il s’est écoulé deux jours, deux mois ou deux ans (voir même si c’est un flash back). Faut dire que l’histoire s’écoule sur une durée plutôt conséquente, sur trois générations (cinq me dit la plaquette, je veux bien, mais où ?)(dans le bouquin sans doute, qui a du être amputé de sa première partie, qui semble en effet parfois suggérée) d’une famille de nobles, grosso modo fin XIXe (début XXe aussi peut-être) qui se trahissent dans tous les sens, unetelle plante son mari pour aller vivre dans la montagne avec un domestique, untel (voisin éloigné) convoite la fortune familiale, certains collaborent avec les japonais, d’autres au contraire rejoignent la résistance coréenne… Ouh là.
Et si le début est un drame historique bien classique, du genre qui se regarde sans enthousiasmer non plus, la seconde partie se fait plus lourde. Un premier temps lorsque le cousin fourbe commence à se taper l’incruste, ensuite lorsque le thème de la résistance anti-japonaise est clairement mis sur le tapis, le film sombre dans un manichéisme déplaisant d’autant plus lorsqu’il est assaisonné d’une bonne dose de patriotisme.

Le Brouillard (Kim Soo-Yong, 1967)

Mais passées quelque chose comme deux semaines dans les salles obscures il fallait commencer à admettre la chose : si cette rétrospective est foutrement intéressante pour ma culture on peut pas dire que j’y ai eu des révélations fracassantes. Quelques agréables surprises tout de même, comme L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère de Shin Sang-Ok, mais c’est tout.
C’est donc avec beaucoup de plaisir que je découvre Le Brouillard, toujours de Kim Soo-Yong – j’avoue que ce n’est qu’aujourd’hui, en relisant avant la mise en ligne, que je réalise qu’il est signé du même réalisateur que La Terre ! –, très joli film. Je vais d’ailleurs me faire incendier si je dis qu’on dirait parfois un film japonais ! (l’introduction fait très Nikkatsu-touch)
Un homme – gérant d’une boite appartenant à son riche beau-père – retourne dans son village natal, un village morne au sol trop pauvre pour réellement développer une agriculture, à la mer trop peu profonde pour y construire un port de pèche et dont la seule particularité est ce brouillard qui, la nuit tombée, l’envahi ; un brouillard dense, impénétrable et fantomatique. Le type y fait la connaissance d’une jeune femme échouée ici par hasard dont il semble tomber amoureux, la fille s’accrochant aussi à lui mais sans doute dans le but qu’il la ramène à Séoul.
Leur relation (et d’une manière générale la relation que l’homme entretien avec la village, village qui l’a vu naître et où il cherche à se ressourcer, mais qu’il semble également mépriser profondément) est ambiguë et leur amour semble surtout dicté par le regret et le manque plutôt que sur une attirance et des sentiments sincères (lui semble regretter son mariage opportuniste avec une riche héritière, elle aspire à échapper à sa vie de plouc). Cette ambiguïté est essentiellement due au caractère très allusif du film qui sembler préférer, à l’image du brouillard du titre, flotter au dessus des personnages, les effleurer et les envelopper, sans pour autant les observer en profondeur. A ce sujet, le film utilise de manière assez maligne la coupe dans les scènes, en montrant certaines un premier temps de manière fragmentaire, induisant un regard biaisé du spectateur, avant de les rejouer incluant de nouveaux plans ou laissant les plans précédemment coupés aller à leur terme, produisant un regard nouveau.
Et tant qu’à faire, puisque je ne m’appesantirai malheureusement pas plus dessus, signalons que le film est joliment réalisé, qu’il ménage les silences et accorde de l’espace aux environnements, et forcément au brouillard. Cool.

Voyage d’hiver (Kwak Ji-Gyun, 1986)

Pour finir, accordons-nous un petit plaisir en reproduisant intégralement le synopsis « officiel » de Voyage d’hiver de Kwak Ji-Gyun, parce qu’après tout il vaut son poids de cacahuète : « Histoire d’amour, de haine, d’amitié trahie et de violence, relatant le destin de trois jeunes confrontés à la mort, à la séparation, et aux soubresauts tragiques de l’existence… » Rien que ça !
Pas que cela soit tout à fait faux, mais fallait quand même aller la chercher. Le film, pas désagréable soit dit en passant même s’il est assez commun dans son genre, pourrait se résumer en une question : mais pourquoi qu’alors que les deux s’aiment plus fort que tout ils ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants ? Et oui, la vie est mal faite, surtout quand le scénariste y met du sien (et accessoirement met des bâtons dans les roues des gens).
Classique donc, mais avec cette petite touche old-school qui rend ces vieux films démodés si charmants, à savoir que les recettes qu’ils peuvent utilisés sont elles même désuètes et depuis longtemps remplacé par d’autres bien plus efficaces. Un brin kitch peut-être (comme toute émanation 80s sans doute), un tantinet loubard aussi parfois (pour une raison ou une autre j’ai tiqué sur le blouson noir du type, tenue qu’il ne porte que quelques scènes), assez daté par certains cotés qui se voulaient sans doute branchés ; à confronter avec des passages à l’esthétique « réaliste provinciale » d’emblée plus immuable qui ne dépareilleraient pas dans un film d’auteur.
Vous vous demandez où je veux en venir, et bien nulle part ma brave dame.

[1] je ne vais pas m’étendre sur le sujet, d’autant plus que je ne suis ni un érudit ni un historien. La question a été posée sur le forum de koreanfilm.org, vous y trouverez mon petit avis.
  • Titre : Chil-Soo et Man-Soo / Les Insurgés / La Terre / Le Brouillard / Voyage d'hiver
  • Titre original : 칠수와 만수 (Chilsu wa Mansu) / 이재수의 난 (lee jae-sueui nan) / 토지 (toji) / 안개 (angae) / 겨울나그네 (gyeoul nageune)
  • Mise en scène : Park Kwang-Soo / Kim Soo-Yong / Kwak Ji-Gyun
  • Pays : Corée du sud

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