F.A.P.S. mai 2008 : revues cannoises

Films de l’Ailleurs et du Pas-tout-de-Suite, ep.4
(lire l’épisode précédent)

Donc non je ne suis pas un sale privilégié qui a la chance d’être invité dans les festivals huppés pour y assister à des projos en avant-première dans une salle remplie à ras bord de types habillés en pingouins et de femmes déguisées en boules à facettes. D’ailleurs je sais même pas trop qui qu’a gagné et je m’en fous un peu (allez, je mens un peu, mais à vue de nez y a beaucoup de cinéma du réel et/ou politique, tout ce que j’aime). Mais j’ai profité des reprises organisées sur Paris – au Cinéma des Cinéastes pour la Quinzaine des réalisateurs et au Reflect Medicis pour Un certain regard – pour voir quelques films présentés cette année. Comme ça vous avez un peu l’impression d’être des VIP. Un peu.

Quinzaine des Réalisateurs : pas grand chose à se mettre sous la dent

Dans Knitting, film chinois de Yin Lichuan, on suit les tribulations de trois jeunes gens, une fille un peu nunuche, son mec et l’ex du mec qui débarque un beau jour pour s’installer avec eux. Forcément les deux filles se détestent (la seconde trouve la première grosse et conne, la première pleurniche mais n’en pense pas moins et lui fait des coups de pute par derrière) et le gars essaye de concilier tout le monde.
En bon film naturaliste social Knitting s’attache à poser sur ses personnages et son histoire un regard réaliste. Pas inintéressante pour autant, mais comme on peut s’en douter jamais transcendée par une forme qui fait tout pour être inexistante. Il y a de toute évidence une fracture idéologique entre ce genre de cinéma (qui se veut témoin réaliste donc crédible d’une situation, mais qui passé l’exotisme chez ceux qui y sont encore sensibles ne produit que de la banalité, attachante parfois) et moi. Et je crains de devoir en recroiser quelques uns au détour de cette sélection. Je m’accroche.

Et il fallait sérieusement s’accrocher pour aller au bout de Now Showing de Raya Martin. D’un certain coté je remercie la personne qui avant la séance a gueulé à son voisin « J’espère qu’on tiendra le coup, ça dure quatre heure quand même. », comme ça j’étais un minimum prévenu. D’ailleurs j’ai l’impression que la personne en question n’a pas tenu le coup (petit joueur !). Faut dire aussi que le film faisait en fait quatre heures quarante (soit plus de dix-sept mille loooongues secondes), et quarante minutes c’est loin d’être négligeable lorsque vous êtes au bout du rouleau.
Donc c’est l’histoire de Rita, une gamine vivant dans un quartier pas très glop, sans pour autant être malheureuse non plus, mais bon, voilà, pas une riche. La première partie du film se concentre sur l’enfance de Rita, et est filmée au caméscope VHS (ou quelque chose du même style). L’image est donc assez dégueue, avec un gros grain et des artéfacts de support magnétique, mais du genre hideuse avec laquelle on peut faire des choses très belles, l’un n’empêche pas l’autre. Le problème c’est juste qu’à trois petites expérimentations près on dirait un film de famille, l’absence de mise en scène montée en série. Le problème c’est surtout que Raya Martin ne peut s’empêcher de faire durer ses plans trois fois plus que nécessaire – on comprend alors pourquoi le film dure cinq heures, ainsi qu’il ne va en fin de compte pas dire plus qu’un film d’une heure vingt convenablement structuré. La seconde partie est quand à elle filmée en DV et s’intéresse à l’adolescence de Rita, cette fois en privilégiant les plans fixes et/ou séquence à la Tsai Ming-Liang (vous vous doutez bien que je déteste ça profondément). Bon point tout de même, le choix de la photographie et du matériel, même s’il n’est pas vraiment poussé, est visiblement conscient et porteur de sens – ça ne sauvera pas les meubles, bien entendu. Entre les deux se trouvent deux séquences plus intéressantes. La première est un montage d’extraits de vieux films en noir et blanc (et présenté sans la moindre bande audio). La deuxième, juste à la suite, est une scène tournée presque intégralement en caméra subjective dans un cimetière (dans le genre assez flippant, avec des caveaux géants de trois mètres de haut), très efficace, rappelant furieusement un FPS horrifique dont le but est de sortir du labyrinthe de tombes, avec un excellent travail du son (bruits de pierres faisant penser aux caveaux qu’on ouvre, donnant vie aux ombres rapidement entraperçues). Malheureusement comme toutes les scènes ces deux là traînent en longueur. Pour son prochain film je ne peux que conseiller à Raya Martin de s’adjoindre les services d’un monteur. Quand à moi, je préfère quand le cinéma philippin fait des pseudo Mad Max ou des films érotiques.

Heureusement pour moi, les autres films de la quinzaine qui me sont arrivés devant les yeux sont nettement plus recommandables que ces deux premiers, sans toutefois forcément casser des briques.
The Pleasure of being robbed de Josh Safdie pour commencer, peut-être le meilleur des cinq. L’histoire d’une jeune kleptomane un tantinet décalée des réalités et qui forcément va voler des trucs : un cadeau que devait faire un père à sa petite fille et qui s’avérera contenir un chien (qu’elle foutra dehors) et quatre chatons (qu’elle gardera avec elle), du raisin, un sac à main rempli de billets de banque qu’elle laissera sur la banquette du bar pour ne garder que les clés de voiture, voiture qu’elle empruntera pour raccompagner dans le New Jersey un de ses amis croisé par hasard et qui en passant lui apprendra à conduire car elle n’avait jamais appris. D’autres trucs aussi. Un beau petit film donc, en forme de faux road movie (la fille part toujours « en voyage », dans le New Jersey ou au zoo, mais revient constamment sur place pour repartir). Joliment mis en scène aussi (justement, pour faire le lien avec ce que je disais sur Now Showing, la photo est assez crado et le résultat est beau) même si ce n’est pas non plus toujours sensationnel – dans la moitié supérieur du panier quand même. Avec un joli culot il arrive même à faire passer des scènes improbables et/ou ridicules comme une lettre à la poste, dont une scène (très chouette) avec un faux ours blanc très mal fait. La magie du cinéma quoi.

Autre film assez cool, Four Nights with Anna (je vous épargne le titre polonais imprononçable) de Jerzy Skolimowski. Cette fois on suit un type un peu simplet amoureux d’une femme et qui va rentrer dans sa chambre pendant qu’elle dort pour la regarder. Ce qui frappe d’emblée à la vision de ce film c’est son atmosphère très très glauque, mais surtout son habileté à introduire ce glauque dans le quotidien et la normalité des personnages. Exemple marquant : une des premières scènes montre le bonhomme acheter une hache puis balancer une main coupée dans une chaudière, on le catégorise direct comme gros psychopathe ; et même lorsqu’on apprend qu’il est employé à l’incinérateur de l’hôpital et qu’il n’y a là rien d’extraordinaire l’impression peine à nous lâcher.
Lui aussi est bien mis en scène, avec une caméra très fluide, très tranquille, souvent en léger mouvement et un montage dans le même esprit, sauf lors de quelques brusques ruptures de ton où il se fait subitement plus sec et brutal.

On change totalement de registre avec Eldorado de Bouli Lanners. Rare en effet de voir des comédies intégrer cette sélection où le sérieux est le plus souvent de mise (quoique l’année dernière on a eu droit à Smiley Face qui est loin d’être très fin). Une comédie donc, un buddy-movie même, qui voit un homme surprendre un cambrioleur chez lui, passer la nuit à attendre qu’il sorte de dessous son lit où il s’était réfugié, avant de finalement le ramener en bagnole chez ses parents à coté de la frontière française (nous sommes en Belgique). Le film est plutôt sympa, surtout parce qu’il fonctionne bien en tant que comédie de situation, ainsi que grâce à certains seconds rôles pas piqués des hannetons (le médium collectionneur de voitures ayant renversé des gens par exemple). Malheureusement il semble vouloir prendre dans sa dernière partie un tournant plus grave et introspectif, ce qui plombe inutilement le rythme. Sympatoche quand même.

Soi Cowboy (Thomas Clay, 2008)

Un certain Regard : c’est déjà franchement mieux

La Fête de la fille morte, film brésilien de Matheus Nachtergaele, raconte comme son nom l’indique une fête en l’honneur d’une fille morte. Celle-ci fut découverte par un « saint » local (qui aurait soi-disant ramené sa mère à la vie) et depuis, tous les ans, elle s’exprime par son intermédiaire à l’issue de la fête. Le film part pas si mal, on y voit d’un coté le frère de la morte douter de la mascarade autour de la mort de sa soeur et souffrir que le saint y accroît son influence, de l’autre le saint présenté comme irascible et capricieux, gâté par un trop plein d’admiration. Confrontation intéressante, même si le film (mise en scène et tout le tralala) n’est pas exceptionnel pour autant. Et la messe est dite lorsque le film commence à tirer en longueur en abandonnant ces personnages, pour dépeindre la fête elle-même dans un final un peu trop exotique pour être honnête.

Second film de la sélection Un Certain Regard, et cette fois pas vu par hasard, même si j’en attendais à vrai dire moins que ce qu’il m’en a finalement donné (contrairement au film d’après, mais je saute les étapes) : Tokyo!, omnibus tokyoïte de Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon-Ho, sur un principe rappelant celui de Tokyo électrique.
Le premier court-métrage, Interior Design, prouve une nouvelle fois que Gondry n’est jamais aussi bon que lorsqu’il ne fait pas « du Gondry » (le film est adapté d’une BD de Gabrielle Bell qui co-scénarise). L’histoire d’une fille (la trop rare Fujitani Ayako, fille du grand Steven Seagal et qui contrairement à son père fait preuve de talent au premier degré) qui débarque à Tokyo avec son petit ami et emménage « provisoirement » chez une copine (Ito Ayumi !!!!!). Le film fait un premier temps preuve d’un imaginaire léger (à travers les récits de son copain, des jeux un peu gamins du couple,…), qui acquière au fur et à mesure une réalité (la fourrière aux dimensions dantesques, la fille qui chargée de son barda fait penser aux borgs de Meatball Machine et autres délire cyberpunks, la projection du film à grand renfort de machine à fumée,…) avant de basculer dans le fantastique pur avec un final aux accents romantiques voir poétiques. Très joli.
Leos Carax est un grand malade ne fait pas dans la finesse avec le second segment, subtilement intitulé Merde, en français dans le texte. Le film commence comme un pseudo kaiju-eiga (film de monstre géant) jusqu’à reprendre la bande originale de Godzilla, alors qu’un homme (caucasien) sort des égouts pour terroriser Tokyo, lécher les jeunes filles, manger des chrysanthèmes et balancer des grenades. Le forcené est finalement arrêté et commence alors la seconde partie du film autour de son procès, prétexte à une comédie absurde et satirique, parfois caustique (on pense à l’affaire du fichage des étrangers à leur arrivée sur le territoire et autres petites piques lancées ça et là). Malheureusement certaines scènes tirent inutilement en longueur, même si les acteurs ont l’air de bien se marrer alors que les spectateurs commencent à trouver le temps long.
Shaking Tokyo de Bong Joon-Ho met en scène un hikikomori (bonhomme qui s’enferme chez lui pour ne plus sortir et vivre sans contact avec l’extérieur) qui tombe amoureux d’une livreuse de pizza (Aoi Yuu !!!!!) moitié androïde moitié humaine (enfin, on en est pas loin). Malheureusement pour lui la jeune fille se cloître à son tour chez elle et donc pour la revoir l’homme doit sortir de chez lui. Comme on pouvait s’y attendre ce segment est le plus esthétisant de tous, peut-être pas assez fouillé dans ses idées mais plutôt bien foutu, avec le sens de l’exagération parfois burlesque qui caractérise le cinéma de Bong. Un peu naïf par moment, mais très rigolo.

Au contraire, pour une raison ou une autre j’attendais pas mal de Tokyo Sonata de Kurosawa Kyoshi (auteur d’un certain nombre de films assez recommandables, plutôt connu pour ses thrillers fantastiques, entre autres l’excellent Kaïro) et il m’a un peu déçu. Je ne regrette pas les petites filles à cheveux longs (surtout pas), mais dans ce dernier film le tournant auteuriste de Kurosawa est par trop palpable. Kurosawa a toujours eu une mise en scène d’une austérité à la limite de l’invitation au suicide (bon, j’avoue, j’exagère ; et au moins lui il sait cadrer) et c’est probablement davantage le cas dans ce film qui fait tout pour adopter la charte du « film d’auteur japonais à sélectionner pour le festival de Venise ».
Une histoire intéressante pourtant, bien que pas particulièrement inédite (un père de famille cache son chômage à sa femme), plombée donc par une mise en scène trop auteuriste. Il y a toutefois quelques très bonnes idées, notamment la manière qu’a Kurosawa de montrer l’éclatement de la cellule familiale traditionnelle devant ce coup du sort, idée qui semble être désavouée par la suite – un peu à l’image de ce flash-back à la mécanique douteuse, d’autant plus que le tournant qu’il amorce ne sera pas assumé jusqu’au bout. Reste qu’il y a une scène de piano. J’aime les scènes de piano. J’aime Debussy. Je suis faible.

Pour finir, avec son troisième film (et non son deuxième comme tout le monde se plait pourtant à le rappeler) Thomas Clay, déjà réalisateur du plutôt intéressant mais passé inaperçu (pas par ceux qui l’ont vu, mais les autres) The Great Ecstasy of Robert Carmichael, prouve qu’il est un cinéaste à suivre et avec qui il va falloir compter dans les années à venir.
Soi Cowboy (nom d’un quartier chaud de Bangkok) se passe donc en Thaïlande et suit un couple composé d’un énorme anglais élevé au beurre de cacahuète et d’une minette thaï pesant le tiers de son poids (pourtant elle est enceinte !), un couple un peu bancal donc – superbe scène d’ouverture, où les deux prennent tour à tour leur douche et leur petit déjeuner, qui rapidement pose les bases de la morosité de leur relation. Morosité qui sera d’ailleurs un peu modérée par la suite, Clay développant ses personnages avec une certaine finesse, évitant alors la caricature grossière. Nous ne sommes pas dans le schéma « gros porc qui fait son marché du sexe dans le tiers-monde » et/ou « petite pute qui n’est là que pour le pognon », et même s’il y a un peu de cela leurs rapports ne sont de temps à autres pas dénués de tendresse, certes maladroite mais bien réelle. On aura le droit de trouver ça glauque, mais cette situation de « bonheur beauf » fera par la suite figure d’alternative enviable.
D’une certaine manière, Soi Cowboy fonctionne d’une manière similaire à The Great Ecstasy… : lent à se mettre en place, avec rigueur et sècheresse, ne semblant pas bien savoir où il mène, avant un climax d’où on sort en articulant silencieusement « Oh putain ! Oh putain ! Oh putain ! » (ou un tonitruant « Diantre ! » si on a grandi dans une famille de la haute). Pourtant le final de Soi Cowboy est bien moins trash que celui de The Great Ecstasy… (qui fonctionnait déjà sur le hors-champ et l’ellipse pour rendre le tout plus brutal), il serait même carrément soft pour qui ne va pas chercher plus loin que le bout de son nez. Mais en rassemblant les indices semés ci et là, en reconstruisant les incohérences, ce final est tout simplement stupéfiant – de violence, mais également d’ingéniosité. En espérant qu’il sorte en salles et que je vous en parle plus longuement, car le film regorge de choses sublimes.
Délibérément étrange, hermétique et exigent, Soi Cowboy laissera probablement une bonne moitié de son audience sur la touche, comme il y a laissé une partie non négligeable de la critique. Le montage présenté à Cannes n’est parait-il pas définitif, j’espère que Thomas Clay ne détruira pas son film suite à cet accueil perplexe car en l’état Soi Cowboy est un des meilleurs films que j’ai vu cette année.

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