Eros + Massacre (Yoshida Kiju, 1969)

Dans la rétrospective consacrée à Yoshida « Kiju » Yoshishige – un premier temps avec une sortie en salles limitée et un cycle au centre Pompidou, puis réunie en deux coffrets DVD par Carlotta – et dont malheureusement je n’ai pas vu grand chose, il y a du bon (La Source thermale d’Akitsu) comme du moins bon (L’Evasion du Japon), mais il y a surtout un film absolument énorme dont on comprend qu’il ait eu le privilège d’attentions particulières de la part de l’éditeur. « Énorme », je ne dis pas ça uniquement pour son titre énigmatique : Eros + Massacre. Mais également énorme pour sa durée peu commune (presque trois heures trente dans sa version complète), énorme par son sujet, énorme pour l’audace de ses partis pris formels.

« Massacre », c’est celui du militant anarchiste Osugi Sakae, de son neveu de sept ans et de sa maîtresse Ito Noe par la police japonaise qui craignait que les activistes profitent du désordre consécutif au grand tremblement de terre du Kantô (en 1923) pour mettre en oeuvre leurs théories révolutionnaires. « Eros », au delà de son indéboulonnable compère Thanatos, c’est l’angle avec lequel Yoshida va regarder leur vie. Prenant Ito Noe – interprétée par l’actrice fétiche (et épouse) du cinéaste Okada Mariko – comme point central de son film, il dépeindra principalement sa vie amoureuse – avec son deuxième mari Tsuji Jun puis son amant Osugi – en faisant la représentation de son engagement politique, anarchiste et féministe. Deux éléments centraux : sa succession malheureuse à la tête de la revue Seito crée par Hiraga Aicho (qui fonctionnera principalement en sous-texte) et la tentative d’assassinat sur Osugi par Kamichika Ichiko, jalouse de l’amour qu’il avait pour Ito Noe (qui au contraire sera littéralement disséquée).
Cet embryon de structure de Eros + Massacre, nous en prenons connaissance dès la première scène, alors qu’en 1969 Eiko, une étudiante, interroge celle qu’elle croit être Mako, la fille de Ito et Osugi. C’est la deuxième trame du film, parfaitement fictive celle-ci, que Yoshida confronte à son récit historique.

Eros + Massacre est souvent présenté comme un des (le ?) fleurons de la fin de la nouvelle vague japonaise. Comme souvent « nouvelle vague » signifie tout et n’importe quoi et dans ce cas si le terme japonais (« nuberu bagu ») est directement décliné du français le mouvement japonais n’est pas le même qu’en France. Les cinéastes qui le composent ne sont pas des critiques et analystes (à l’exception d’Oshima) réunis autour d’une revue et d’une théorie commune sur le cinéma en tant qu’art et critique, mais des réalisateurs de studio (principalement de la Shochiku) qui rompirent avec le ton et les thèmes du cinéma de l’époque, notamment en intégrant à leurs films une forte dimension politique et contestataire ou en mettant en scène des personnages de parias plutôt que les traditionnels héros magnifiés. Grosso modo entre 1955 et 1975. Parmi les réalisateurs phares du mouvement, Hani Susumu, Oshima Nagisa, Imamura Shohei ou encore Shinoda Masahiro. D’autres aussi probablement, mais j’avoue volontiers que je me perds un peu – entre autre j’ai probablement tendance à trop vite associer nouvelle vague et Art Theatre Guild (société qui produisit un certain nombre de films bien glop, et en distribua de nombreux autres… dont Eros + Massacre) – et je voudrais pas trop dire de bêtises.
Mais passons. Et malgré ce que je viens de dire Eros + Massacre est parfois très « nouvelle vague » au sens français du terme, même quasiment godardien sur le plan formel et des archétypes (tant mieux, j’aime Godard). Au menu : cinéma dans le cinéma, regard caméra, schématisme extrême de certaines scènes, cohabitation d’un jeu d’acteur théâtralisé et d’un autre plus naturel,…

Comme le laisse entendre son sujet, Eros + Massacre brasse des thèmes sociaux et politiques, à teinte anarchiste et féministe bien entendu. Surtout féministe d’ailleurs, le film se plaçant principalement d’un point de vue féminin avec les personnages de Noe et Eiko – même si Osugi Sakae en est la figure la plus illustre. Amour libre, émancipation féminine et place de la femme dans la société, des thèmes chers à la jeunesse de 1969 – aucun doute, Eros + Massacre est très ancré dans son époque de contestation étudiante, à court terme même. Heureusement il évite, même si par certain coté il glorifie les âmes révolutionnaires, le militantisme exacerbé et ridiculement enthousiaste (comme, dans son approche très « nouvelle vague » du cinéma, il ne tombe pas dans la truffautite aigue).
De manière assez audacieuse même, il les introduit par un procédé de mise en abyme (d’une certaine manière annoncé par l’énigmatique « la mère de la mère de ma mère » dans la bouche de la supposée fille de Ito Noe) qui place les combats d’aujourd’hui (Eiko) dans la filiation de ceux d’hier (Noe) et questionne leur héritage : à travers ses recherches sur Ito Noe, Eiko fait le point sur sa liberté en tant que femme et sur son incapacité à trouver un amour sincère.

Mais plus que tout Eros + Massacre est terriblement BEAU. Oui oui, « beau » en capitales car il faut insister, ce film c’est plus de trois heures de claque esthétique non-stop (sérieusement, vous me voyez rester trois heures devant un film sans raison ? pire, le revoir plusieurs fois ?).
Au premier plan la photographie signée Hasegawa Motokichi, dans un noir et blanc sublime comme on en croise parfois dans les films japonais de l’époque (je pense entre autres aux films de Matsumoto Toshio comme Funeral Parade of Roses ou Pandemonium, tous deux photographiés par l’excellent Suzuki Tatsuo). Une photo aux options esthétiques tranchées, déséquilibrée dans sa gestion des contrastes, donnant souvent la primeur au blanc et à la lumière quitte à parfois cramer l’image de manière agressive ou, plus en douceur, à faire du noir et blanc un « gris et blanc » aux teintes subtiles et délicates. Mais aussi exacerbant de temps à autre les noirs, jusqu’à vider l’écran, ne laissant parfois qu’un puit de lumière très localisé, dans la scène d’introduction par exemple (par ailleurs d’une incroyable modernité dans sa mise en scène).
Les quelques images illustrant ce texte devraient vous donner une (très) vague idée du résultat en mouvement et sur grand écran.

Mais c’est surtout la mise en scène, maîtrisée de bout en bout, qui impressionne.
Les cadres sont magnifiques – en scope qui plus est, de toute beauté donc –, extrêmement composés à tel point que le moindre photogramme pris au hasard pourrait quasiment faire office de photographie autonome. Pas mal de décadrages, laissant le champ à des grands espaces dans le cas de scènes de plein air (ou de scènes sombres) ou, jouant avec l’architecture des pièces, à des lignes de force très marquées dans les scènes d’intérieur. Beaucoup de découpage interne au plan aussi, avec des cadres inscrits dans le cadre ou des split-screens (authentiques ou par le simple jeu de la composition ; on pourrait même soutenir qu’il n’y a aucun véritable split-screen dans le film). Bref c’est assez fabuleux et l’oeil navigue avec beaucoup de plaisir au coeur des plans.
Un cinéma formaliste figé – car ne laissant aucune place à la spontanéité et à l’accident – diront certains. Que nenni ! Et puis regardons les choses en face, que donnent les films à la recherche de spontanéité et au naturel de l’acteur ou de la réalisation ? Justement, trop souvent des films immensément plats – pas mis en scène, à peine du « cinéma d’acteur » –, à l’exact opposé du but qu’ils poursuivaient : insuffler au film un dynamisme vital.

Le dynamisme, c’est bien là le moteur de la mise en scène de Eros + Massacre, film au rythme par ailleurs plutôt lent. Yoshida jongle donc avec les angles de vue, saisissant les scènes de manière souvent inattendue. Les changements d’axes sont brutaux, les plongées vertigineuses et les points de montages surprennent davantage que coutume. Le montage sonore, sur la base d’une (très belle) partition de Ichiyanagi Toshi, est à l’occasion très vif lui aussi et participe à l’impression qu’en dépit de son déroulement lent et tranquille Eros + Massacre est un film où l’altérité et la confrontation sont primordiales et moteur de mise en scène.
Ou, plus rarement mais d’autant plus remarquable, c’est au coeur du plan séquence que se déroule le découpage et les « jeux d’axes ». Une scène magnifique, une des plus belles du film – les deux rivales se rencontrant dans la rue, Noe restant stupéfiée et Ichiko tournant autour d’elle – est construite sur ce principe. Il y a dans cette scène une telle dynamique, une telle variété dans les compositions successives, qu’on en oublie que son mouvement et son évolution n’est le fait que d’un unique personnage, l’autre restant pétrifié au même titre que la caméra qui reste fixe tout du long, offrant un cadre modulable où le jeu va évoluer.
Et à y regarder de plus près on s’étonne même que de tout le film Yoshida ne bouge pratiquement pas sa caméra ! Le montage suffit. C’est bien la preuve de la maîtrise du réalisateur et de la maturité de sa mise en scène. Extrêmement réfléchi et précis, quand il fait un fait un mouvement de caméra cela n’est jamais gratuit, ni un cache-misère sensé palier à un montage déficient. Il peut alors se permettre quelques belles fulgurances (Ichiko errant dans la maison avec la caméra virvoltant autour d’elle) ou d’insuffler à ses mouvements de caméra fluidité et sensualité.

D’une certaine manière, Eros + Massacre est un jeu de piste, une introspection, un questionnement. Qui suis-je (Eiko) ? Qui est Ito Noe ?
Yoshida fait alors se rencontrer les deux femmes, grâce à une succession d’anachronismes parfois déstabilisants – mais suivant un procédé formel amorcé dès la première scène (je sais, je suis agaçant à lire les films à l’aune de leur ouverture), la fille de Ito Noe, née en 1916, étant trop jeune pour être celle qu’elle devrait être en 1969. Les plans de cette femme en kimono traditionnel au coeur d’un paysage moderne semble interroger le spectateur : mon combat était avant-gardiste, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? quelle forme a-t-il pris ?
Ce non respect d’une temporalité rigide fait écho à certaines scènes à tendances oniriques comme celle où, prenant sa douche, Eiko est caressée par de multiples mains sortant de nulle part. Et bien entendu la représentation du fameux assassinat, soigneusement gardé hors-champ tout le long du métrage et uniquement dévoilé par un intermédiaire (l’ami de Eiko lui lit un témoignage), qui prend une forme théâtrale et abstraite – avec au menu des options esthétiques réjouissantes, alternant comme un négatif/positif des plans sombres avec les personnages habillés en blanc et des plans lumineux avec les acteurs vêtus de noir !
Mais la plus intense transgression du déroulement temporel orchestré par Yoshida est la multiplication de la tentative d’assassinat de Osugi par sa maitresse Kamichika Ichiko. La scène est jouée trois fois, voir même quatre, à chaque fois de manière différente, Osugi mourant tout en restant vivant (il se baladera avec un poignard lui transperçant le cou ou encore se fendra de remarques très spirituelles comme « Que veux-tu que je te dise ? Je suis mort. »), les trois acteurs semblant contraints de rejouer la scène encore et encore, comme dans sa tête on ressasse une idée fixe. En fin de compte, qui a blessé/tué Osugi Sakae ? Ichiko ? Noe ? ou bien Osugi lui même ?

A l’époque le film fut l’objet de coupes et projeté dans une version de deux heures et demi. Disponible sur le DVD, ce montage a peut-être un intérêt historique – ou pour ceux qui auraient la flemme de s’attaquer à la version complète – mais faudra m’expliquer l’intérêt de se priver d’une heure de bonheur supplémentaire. Je l’ai pas regardé d’ailleurs, et ne le regarderai probablement jamais.
Dans Eros + Massacre pour une fois on parle de révolution en mettant ses préceptes à l’oeuvre et l’engagement politique rejoint la radicalité esthétique. Le film mérite – non, nécessite – d’être revu pour en embrasser l’étendue. « Énorme » je disais en introduction, et en effet on peine parfois à en faire la synthèse : si la partie historique, au début tout du moins, est simple (et déjà connue), ses développements parfois hermétiques et l’étrangeté de la trame contemporaine parallèle complexifient la tache du spectateur.
Reste qu’on peut parfaitement se contenter de ne pas tout saisir du premier coup, Eros + Massacre étant suffisamment beau, extrêmement esthétique même, pour soutenir l’intérêt par ce seul aspect. D’ailleurs moi j’ai rien compris.

§ 2 commentaires sur “Eros + Massacre (Yoshida Kiju, 1969)”

  • Boebis says:

    Quel enthousiasme… j’ai de ce film, vu en salle en plus, un de mes pires souvenirs de spectacteur. Je n’y ai probablement rien compris vu l’enthousiasme délirant qu’il a suscité chez plein de personnes de bon goût, mais dans le doute, je me réserve le droit de penser en toute modération que c’est une boursouflure qui a affreusement vieillie aussi chiante qu’absconse. Ah ah

  • Martin says:

    P’tits commentaires interressants trouvé sur le net:

    “the transfers for the short version and long version are different. The short version shows a slightly larger frame, but it’s grainier and has higher contrast. I prefer the lower contrast of the long version, as Yoshida’s cinematography is all about the subtle variations of gray.”

    “This movie has a reputation for being cryptic and hard to follow, but that reputation is undeserved. I think it’s because the shorter version is more commonly seen, and that version cuts out a lot of important information. The reason for the cut version is because Ichiko Kamichika, the woman who stabbed Osugi in 1916, was a prominent public figure at the time the film was made, and she threatened to sue for invasion of privacy. Apparently, changing her character’s name to Itsuko Masaoka wasn’t enough, and so Yoshida cut out many of her scenes (mainly those that depicted her as a woman desperate for Osugi’s love). Yoshida also cut out several completely unrelated scenes for the shorter version–who knows why. Nevertheless, this long cut is in my opinion the superior film, and it’s the way the film was originally meant to be seen.”

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