À propos de Endless Eight, à propos de son manque d’humanité surtout

< Insérer ici la citation de Pierre Michon (si je dis pas de connerie) que je retrouve pas et qui dit qu’une vérité répétée deux fois devient un mensonge ; je me demande ce qu’il penserait d’une histoire répétée huit fois, si pourrait s’y créer un peu de vérité. >

Ces derniers jours je me suis enfin collé devant la deuxième saison de La Mélancolie de Suzumiya Haruhi ; ou pour être plus précis l’arc, inclus dans la deuxième saison, intitulé Endless Eight. Un arc assez bizarre dans son genre, quoique pas forcément réussi, un peu fail même, comme dirait l’autre ; j’aurais l’occasion d’y revenir, mais paradoxalement la composante étrange de la chose ne fait que rendre plus évident son conformisme, et du coup la planter. C’est assez croustillant comme expérience, et justifie mon envie d’écrire ce petit texte qui ne devrait vraisemblablement trouver sa place nulle part, trop gros pour le blog et trop rapide pour une chronique normale (finalement non en fait, j’ai fait plus long que prévu), et de toute façon pas vraiment une « critique » en bonne et due forme, avec par dessus le marché un titre pas du tout canonique comme il faut rien ne va plus ma petite dame !
(mais alors que les MAJ se font de plus en plus rares vous n’allez surtout pas bouder)

Pourtant l’idée – les personnages sont pris dans une boucle temporelle et du coup les huit épisodes racontent tous la même chose – est rigolote comme tout et avait d’emblée emporté mon adhésion quand j’en avais entendu parler la première fois ; c’était au moment où une partie de la fan-base commençait à s’emporter et à crier au foutage de gueule, ce qui est ma foi réjouissant. Car, à la suite d’une série ayant remporté un franc succès et développé de grandes attentes, il y a un coté pounk dans cet arc : c’est un peu comme si les créateurs voulait tester la ténacité et/ou l’entêtement de leurs fans en leur proposant le truc le plus imbitable possible ! Pensez donc, dans cette épisode Haruhi entraîne ses acolytes dans tout une batterie d’activités qu’elle considère comme typiques et indispensables à toutes bonnes vacances d’été (piscine, chasse aux insectes, feux d’artifices,…), autant dire qu’il se passe à peu près que dalle, et par dessus le marché on nous l’impose huit fois de suite ! Épatant. Tous aussi épatant est le fait qu’ils aient réussit à convaincre les producteurs de financer cette chose, car il ne s’agit pas exactement du même épisode rediffusé huit fois, mais du même épisode redessiné huit fois (si les actions sont grosso modo les mêmes, les décors, habits, plans, etc, changent), ce qui coûte même pas moins cher ! Non, sérieux, ces types ont de quoi être les héros de bon nombre de marketeux cyniques.
Donc je disais que l’idée me plaisait bien. Tout d’abord car j’aime les idées à la con, et que c’est définitivement une idée à la con. Ensuite car, après son propos post-moderno-référenciel, le sel de la première saison venait déjà d’une bizarrerie de structure – les épisodes furent programmés dans le désordre, ce qui déplace totalement les éventuels suspenses et questionnements, un truc qu’ici on aime beaucoup. A ce sujet, à l’occasion de la deuxième saison la première fut rediffusée en même temps en respectant cette fois scrupuleusement la chronologie, avec donc les nouveaux épisodes s’intercalant aux anciens ! (vous comprendrez peut-être mieux grâce au rékapépête sur Wikipédia) Une très jolie idée encore une fois, mais ne nous concernant pas aujourd’hui, les huit Endless Eight étant diffusés les un à la suite des autres, comme un bloc (forcément, ils se déroulent en même temps).

Bref, huit fois le même épisode – ou presque.
Passé l’enthousiasme « oué trop trop coule comme c’est trop bien rigolo comme ça le fait trop », on reprend un peu ses esprits : après tout, tout le monde est capable d’imaginer un truc débile qui tient pas debout, le seul mérite de l’équipe de La Mélancolie… est d’avoir assumé sa connerie et d’avoir réussi à convaincre quelqu’un de mettre de l’argent dans leur projet. Mais ensuite encore faut-il en faire quelque chose, histoire que ça ressemble ne serait-ce qu’un tout petit peu à de l’art, et pas à une bouse de vache lancée sur un car de CRS.
Et après trois secondes de réflexion on réalise que, même si on leur a fait confiance à priori, les types d’Endless Eight fonçaient droit dans le mur, à moins d’être des génies géniaux.
J’ai peu d’imagination (en tout cas j’aime le faire croire) et je vois pas trop de manières de relever (révéler ?) l’intérêt du procédé – qui sinon sonnerait comme un artifice, sans sens. La première, c’est d’en faire une oeuvre de scénario ; et dans ce cas précis fondé sur la répétition, sur la révélation finale du dernier épisode, l’action permettant de sortir de la boucle temporelle. C’est un peu light malheureusement, et contraint à sortir quelque chose d’absolument énorme, qui à la fois remettrait tous en perspective mais aussi intégrerait et justifierait formellement (pas seulement sur le fond !) le procédé en boucle. C’est visiblement l’option qui a été choisie, mais sans cette ambition : soit les scénaristes ont joué la solution de facilité, soit celle du je-m’en-foutisme. Car le final est juste ridicule. A vrai dire, ne montrer que des boucles qui échouent (et donc masquer la révélation), même si carrément fuck you all et achevant d’énerver les fans, aurait été plus intéressante que cette fin en mousse.

Reste une deuxième solution, celle que j’aurais aimé voir venir et que j’aurais choisis d’emprunter (disclaimer : voilà qu’encore une fois je refais le film à la place du réal ! c’est mal, je sais, en plus c’est prétentieux, j’en connais même qui disent que je passe à coté des oeuvres, mais je peux pas m’en empêcher !), qui révèle sans doute mes penchants formalistes et humanistes (non, ce n’est pas incompatible, au contraire même) : faire de cette structure scénaristique verrouillée et répétitive une pure oeuvre de mise en scène, dont le but serait bien évidemment de révéler un peu l’humanité des personnages, de briser leur carapace. Une histoire à première vue vide comme celle d’Endless Eight (les activités proposées par Haruhi sont tout ce qu’il y a de plus banales) est même le lieu privilégié de ce genre d’entreprise, puisque débarrassé des parasites scénaristiques (suspense et cie ; du coup la révélation finale n’aurait même pas été nécessaire, sans pour autant que cela relève du foutage de gueule) on peut se concentrer sur les nuances, les paradoxes,… bref tout ce qui fait qu’un personnage existe un peu au delà de son image ; et même prendre son temps puisqu’ici on peut s’y reprendre à huit fois, avec toutes les variations imaginables. En un mot comme en mille, creuser sous la surface banale (et/ou extraordinaire, voir le paragraphe juste après) et révéler une authentique sensibilité. Tout un programme.
Le procédé aurait été d’autant plus intéressant dans cette série que, vous devez vous en souvenir si vous avez vu la première saison, Haruhi a constitué sa brigade d’individus « exceptionnels » (voyageurs temporels, humains aux pouvoirs spéciaux, méga conscience psychique de la mort,…) et/ou, suivant la manière dont on les regarde, stéréotypées (magical-girl, icône moe à l’oppai plus grosse que la cervelle, clone mutique de la désormais culte Ayanami Rei (dans Evangelion, pour les ignares), beau gosse ténébreux,…) ; bref un point de vue humaniste aurait été d’autant plus intéressant qu’il aurait pris à rebrousse-poil le parti pris de la première saison, qui fonctionnait sur les archétypes.

Cette idée pleine de promesses que je me faisais de la manière dont la chose aurait pu s’agencer fut malheureusement bien révélatrice des défauts de Endless Eight. Des défauts ma foi très courants, et il est possible que les fans du genre ne s’en soit pas offusqués plus que cela puisqu’il ne s’agit finalement rien de moins que des défauts classiques des séries animées jap. En gros ce que je suis en train de vous dire c’est que non content de ne pas être exceptionnel, Endless Eight nous rappelle constamment qu’il n’est malgré son apparente originalité qu’un anime lambda, donc mauvais.
Car comment voulez-vous, même avec la meilleure volonté du monde, donner un peu de vie (et ne parlons même pas d’humanité) à des personnages lorsque la mise en scène est fadasse mais surtout quand ils sont designés et animés à la truelle, et ne s’expriment que grâce à des doubleurs cabotins ? Endless Eight est un N-ième anime, non seulement à la mise en scène en mode automatique mais surtout aux personnages à la rigidité de marionnettes, faisant ridiculement « hun ! » pour lourdement montrer leur surprise (simple exemple) et autres codes du genre totalement artificiels, prévisibles et laids, qui n’ont jamais conféré la moindre once de réalisme (ce dont on a le droit de se foutre) ou de substance (ce qui est nettement plus gênant). Mince, même le plus mauvais acteur du monde fait vivre son personnage avec plus de réussite.
Je n’ai plus un souvenir très précis de la première saison, mais même si c’était du même niveau cela ne posait pas véritablement problème, l’enjeu étant alors principalement narratif et référentiel (d’où l’intérêt de personnages archétypaux). Mais Endless Eight abandonne ces options (enfin, l’enjeu référentiel principalement)(quand au procédé répétitif, narratif donc, comme je l’ai déjà dit il ne se suffit pas à lui même) qui permettait au spectateur de La Mélancolie… de passer outre ses éventuelles faiblesses.
Alors quand on a des attentes comme les miennes on est forcément déçu, désespérant de ressentir une étincelle de présence dans ces grossiers pantins. Et je vous assure qu’au bout de huit fois, on a eu le temps de se faire la réflexion.
On a aussi le temps de se lancer dans toutes sortes d’hypothèses farfelues, comme celle qui voudrait que, à la manière de la première saison réfléchissant sur les archétypes (entre autres) cet arc illustrerait la répétitivité de ce type de séries, que ce soit d’aventure, de romances,… ou celles plus proches du quotidien et du vide banal mis en scène dans Endless Eight. Ou alors le fait que, telle que sa confection s’est industriellement structurée depuis Tezuka et cie, la série d’animation est fondamentalement un art(isanat) de la réutilisation, donc de la répétition.
Si fond du truc grosso-modo c’est « les gars, vous regardez de la merde », j’approuve et applaudis de toutes mes tentacules, mais une démonstration par l’exemple est-elle nécessaire ? Est-elle même crédible ? Une chose est certaine, La Mélancolie… transcendait la simple dénonciation (loin d’être nouvelle de toute façon), ce que jamais ne réussit Endless Eight, ne serait-ce qu’un peu. Pour cela il aurait fallu que… attendez, je vais pas me mettre à tourner en boucle moi aussi, relisez ci-dessus si vous ne voyez pas ce que je veux dire.

En fin de compte, en voulant se la jouer petit malin, Endless Eight se plante sur toute la ligne, n’ayant sans doute pas saisi l’opportunité de réaliser quelque chose d’aussi ambitieux que la première saison de La Mélancolie… – que cela soit en persistant dans la même voie (oeuvre de scénario) ou en la prenant à contre-pied (oeuvre de mise en scène) – il ne pourra alors que se réfugier dans des justifications boiteuses, qui ne seront au mieux que des notes d’intentions (au pire de la mauvaise foi) mais qui en aucun cas caractéristiques du produit fini.
On ira même jusqu’à trouver ça dommage.

§ 4 commentaires sur “À propos de Endless Eight, à propos de son manque d’humanité surtout”

  • Epikt says:

    N’étant pas à une mise en abyme près, voici la critique de la critique, pour ceux que ça intéresse.

  • Guillaume says:

    Argh, encore un qui cède à la mode de parler d’E8. Remarque, je comprend que ca fasse parler. Et ici on est d’un autre niveau de lecture que sur les divers forums simili spécialisés en anime (en gros on est des vieux). Donc je suis grosse modo d’accord avec toi. Sur la papier ça déboite (j’aimerai bien lire le roman ou le passage de roman dont s’est tiré), et un pratique c’est assez chiant par manque total de perspective. C’est con qu’une idée à priori pleine de corones n’arrive pas à etre transcendée. Je m’attendais à une sorte de Abenobashi like et en fait je me retrouve avec un anime tout flasque. Et apres je me demande pourquoi j’ai quasi totalement abandonné l’idée de suivre des anime.

  • Epikt says:

    Je plaide coupable, à l’origine je ne pensais pas écrire dessus.
    Puis je ne pensais ne publier qu’une petite note, qui aurait trouvé sa place dans la partie “blog”.
    Puis finalement je me suis retrouvé avec ce “machin”.

  • Eacil says:

    Niveau budget, les E8 font les frais d’un scénariste avec un énorme gain de temps. Ils n’ont pas dû être trop short niveau dead line.

    Qu’il y ait un parti pris scénaristique que tu déplores, rien n’est moins certain. Insipide au possible, une telle suite eut pu rehausser son intérêt comme n’importe quelle série du même tenant, en jouant avec la répétition et ses possibilités. Là, il ne reste que le concept de base, le reste à la poubelle puisqu’il n’y a pas le moindre soupçon d’amorce, la preuve étant que le plus gros changement est simplement de perspective, on détaille tantôt le film, tantôt l’épreuve de courage, tantôt… Juste pour dire que sur le coup, tu surestimes E8.

    Il reste quoi ? Le fait qu’ils aient sabordé complètement la vente des DVDs. Chapeau.
    Le truc est que KyoAni a un énorme poids sur le dos avec la réussite de la S1. Faire dans le WTF artistique. Ce n’est pas donné à tout le monde, encore moins de rempiler. Tu penses à jouer du côté de la “mise en scène” mais à mon avis, ce serait produire un animé totalement différent, une sorte de Suzumiya Haruhi-chan no Yuuutsu en décalage avec la base. Les états d’âme, la subtilité, ce n’est pas du Suzumiya qui joue seulement avec les codes du genre en y ajoutant une grosse dose de provocation, ni plus, ni moins. (Et c’est ce qu’on aimait initialement.) Il n’y a qu’à voir l’after de E8, c’est épuisant. Espérons que l’adaptation en film du tome 4 rattrape le tout.

    Et pour la non-critique, un conseil, faut tempérer le dialogue avec le sur-moi. A partir du moment où tu n’imposes pas ton jugement et que tu ne te leurres pas sur ta production, où est le problème ?

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