Dogra Magra (Yumeno Kyusaku, 1935)

« Sur la page suivante, en caractère bâtons tracés à l’encre noire, s’inscrivait le titre Dogra Magra. Pas de nom d’auteur. »

Ceux qui ces dernières semaines ont pu m’écouter parler de Dogra Magra savent combien ce bouquin a pu m’enthousiasmer, mais savent également combien je peux être désordonné lorsque j’en parle, et ceux qui ont pu écouter plusieurs versions savent combien à chaque fois j’en oublie des morceaux. Il ne me semblait donc pas bête d’en faire une version par écrit, toute belle et toute jolie, aussi claire que me permettra le matériau de base.
Dogra Magra c’est un bon gros paveton comme j’en avais pas lu depuis quelques mois, presque 800 pages dans son édition de poche, et du genre pas forcément facile. Faut s’accrocher un minimum en tout cas, mais pas en vain puisque le plaisir est à la hauteur de l’effort consenti. Moi-même ai avancé dans le roman doucement mais sûrement, scandant ma lecture de fort élégants « rooooh mécétrobon » et teasant régulièrement mes connaissances au sujet de « ce roman que je suis en train de lire et que j’ai pas encore fini mais qui poutre sévère ». Tout en finesse je suis.

C’est écrit à la première personne, de manière presque monologuesque, le narrateur se réveille au son d’une cloche dans une cellule d’hôpital psychiatrique. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il fait là, il ne sait pas non plus qui est la fille qui dans la cellule d’à coté l’appelle « onii-sama » (« grand frère ») et qui dit s’être faite étrangler par ses mains. Il ne sait pas non plus ce que lui veut le docteur Wakabayashi qui affirme l’aider à retrouver la mémoire. Une fois qu’il saura dire qui il est, la gigantesque et audacieuse (pour ne pas dire révolutionnaire) expérience psychologique dont il est le cobaye sera un succès, les noeuds de ce qu’on ne nomme pas encore une intrigue se délieront et tout deviendra clair.
Entre temps notre narrateur ne sait pas trop quoi en penser, et le lecteur non plus.
Pourtant ça commence presque soft. Disons que ça reste linéaire, et que le désarroi du lecteur n’est autre que celui du narrateur amnésique, la part d’étrangeté et de mystère du texte étant surtout due à l’incompréhension face à une expérience dont les enjeux nous échappent (surtout lorsqu’on observe les 700 pages à suivre, en se demandant ce qu’elles vont bien nous livrer) et qui commence à peine à s’organiser.
Le premier coup de boutoir intervient au bout d’une grosse centaine de pages, lorsque le professeur Wakabayashi présente au narrateur une série d’artefacts, possessions ou créations d’aliénés « prestigieux » de l’académie de médecine, dont une grosse somme manuscrite : Dogra Magra, récit perturbant du à la plume d’un fou, dont la description ressemble étrangement à ce que nous sommes en train de lire. D’ailleurs il est dit que le récit s’ouvre sur un son de cloche, et qu’il se ferme également sur ce son… le lecteur vérifie fébrilement la dernière page de son propre exemplaire et effectivement, un son de cloche, comme celui qui ouvrait le roman.
Alors c’est quoi Dogra Magra ? Roman cyclique ou roman palindrome ? Il est peut-être encore trop tôt pour le dire. Roman gigogne ? A la fois présent – ce qui est vécu par le narrateur, et en train d’être raconté – et passé – ce qu’il est en train de lire, et que lui ou un autre a déjà vécu et écrit –, on pourrait même parler de roman fractal (j’aime utiliser des mots compliqués qui font classe tout en sachant que ça veut pas exactement dire ce que je veux dire, mais que ça donne quand même une jolie image), se rebouclant constamment sur lui-même, à la fois parent et enfant, n et n+1. Ce qui va dans le sens du roman « cyclique » soit dit en passant. Ce qui fait aussi bobo à la tête.

Quelques dizaines de pages après le roman prend un tournant radical, décisif.
Exit le récit à la première personne du cobaye amnésique, l’auteur intercale dans son texte un certain nombre de documents qui apportent des informations sur à la fois la pensée du professeur Masaki (le « docteur fou » dont l’esprit tordu a conçu l’expérience dont le narrateur est l’objet) et ses théories psychiatriques, ainsi que sur les événements passés. Se succèdent donc un prêche du docteur dénonçant les structures psychiatriques et proposant de guérir les fous par leur émancipation ; des entretiens avec le docteur ; sa thèse de doctorat fondatrice ; finalement son testament, au coeur duquel sont à leur tour insérés des éléments du dossier (rapport d’expert sur le profil du meurtrier, interview des témoins et suspects,…), dossier qu’on peut désormais qualifier de criminel puisque qu’entre temps des cadavres sont sortis du placard. Sans qu’on sache encore exactement ce que le pauvre narrateur a affaire là dedans : assassin ou victime ? Vous ne vouliez pas mettre la charrue avant les boeufs, non ? Soyez patient, puisqu’on vous dit que justement l’enjeu de l’expérience (et du livre) est la reconstitution de la mémoire de ce pauvre jeune homme, il serait alors contreproductif de griller les étapes et de lui mâcher le travail.
Entre temps le lecteur n’a un début de réponse à une question qu’au prix de dix nouveaux mystères et se sent toujours dépassé par tout ça. Ce qui ne l’empêche pas de jubiler à sa lecture et d’élaborer toutes sortes d’hypothèses.
Dans cette seconde partie Dogra Magra prend alors la forme d’un roman somme à la construction hyper elliptique, voir même carrément délinéarisée : une succession de documents divers fournissant de manière parfois décontextualisée différents éclairages sur des points précis de l’intrigue. Au lecteur de reconstituer tout cela.
Cette succession de textes est aussi l’occasion pour Yumeno d’un zapping stylistique parfois audacieux (mon respect à Patrick Honnoré qui s’est cogné la traduction, il a pas du rigoler tous les jours). Ainsi la première partie est celle d’un récit intérieur à l’écriture très immédiate avec des hésitations par exemple. Le premier document rajouté (Prêche hérétique de l’enfer des fous) rompt avec cette dynamique puisqu’il se présente sous la forme d’un prêche, qu’il faudrait sûrement mieux déclamer que lire. Sa forme est d’ailleurs bien étrange, puisque très découpée, composée de phrases très courtes, voir même de fragments n’étant pas strictement des phrases (sans verbe par exemple). Cela fonctionne alors un peut comme une succession d’unités de sens qu’il faut combiner entre elles (avec celle d’avant et/ou avec celle d’après). Grossièrement cela m’a évoqué une succession de haiku [1] qu’on pourrait créer en prenant trois « phrases » à la suite, ainsi sur cinquante pages (ce qui serait très fort). D’un autre coté le testament du docteur est l’oeuvre d’une vraie personnalité mégalo, très exclamative et toute en emphase. Autre bizarrerie de ce fragment, le docteur assimile son oeil à une caméra et certains de ses récits sont alors écrits en utilisant des indications de mise en scène ! Le roman intègre aussi des comptes-rendus d’entretiens, d’un style forcément plus pauvre et direct. Quand à la reproduction du rouleau contant la fondation du monastère, cette partie est au contraire écrite dans un style très littéraire, parfois ampoulé et précieux.

Comme vous pouvez vous en rendre compte, la structure de Dogra Magra n’est pas facilement apprivoisable.
Cette accumulation de documents extérieurs livrés in extenso (qui constitue tout de même la moitié du roman) évoque un peu cette sensation de se farcir le dossier d’une affaire, du genre qui fait des piles sur votre bureau à coté du bourdon bon marché, en gros de se retrouver dans la peau d’un enquêteur devant synthétiser les différentes pièces d’une enquête. Ça c’est de l’immersion !
Et ça nous mène tout naturellement à un des aspects centraux de Dogra Magra, il s’agit d’un roman policier. Voire même plus que ça : dans un entretien le docteur Masaki explique au journaliste (et au lecteur) médusé comment il entend construire son expérience à la manière du roman policier absolu. Tout un programme.
Et dans le genre roman policier hors normes Dogra Magra se pose là, puisqu’il ne créé rien de moins que la totale confusion des rôles entre les protagonistes clés d’un roman policier : assassin, victime, détective, tous trois sont fusionnés en la personne du narrateur amnésique qui endosse tour à tour (ou parfois en un même temps) ses différentes fonctions. Du moins potentiellement, puisqu’il demeure en interrogation permanente sur son identité et par la même occasion sur la place qu’il occupe sur l’échiquier. Une confusion des fonctions des personnages que l’ont retrouve à d’autres instants du roman, comme lorsque Masaki essaye de convaincre le narrateur qu’il (Masaki) est le « coupable » et qu’il prononce cette phrase que pour ma part je trouve savoureuse : « Je jouerai le double rôle du procureur et de l’accusé ».
D’ailleurs cette partie (qui ne se résume pas à une simple auto-accusation) est assez intéressante à analyser dans le cadre d’un roman policier. Le dernier tiers du livre prend en effet la place incontournable de la scène de révélation (Hercule Poirot rassemblant les différents intervenants pour démasquer le coupable avec toute sa sagacité). A une nuance près, et de taille : alors que chez Agatha Christie (et chez les autres) cette scène est le plus souvent réduite à une dizaine de pages, le détective se montrant synthétique et allant droit au but, dans Dogra Magra elle fait pas loin de deux cent cinquante pages ! Et pour cause, elle se complait à laisser le pauvre lecteur mariner dans son jus, accumule volontairement les fausses pistes (qui dans un roman policier traditionnel sont explorées avant la scène de résolution) et force le lecteur à une multitude d’hypothèses. L’expérience scientifique du professeur ne s’achèvera que lorsque le narrateur aura retrouvé la mémoire de lui même, alors même si lui connaît le fin mot de l’histoire il ne le révélera pas car il veut (c’est une intention bien différente de celle de Poirot démasquant un criminel) que son interlocuteur devine de lui-même !
En fait Dogra Magra court-circuite toute l’action du roman policier (investigation, découverte des indices,… et toutes les errances qui vont avec) pour livrer toutes les pièces d’un coup en bloc (l’« action » ayant déjà été faite par d’autres)(et peut-être par le personnage, mais il ne s’en souvient pas !) et se concentrer sur la déduction/révélation. Ce qui n’est pas chiant pour un sou, mais reste troublant. Le mieux, c’est que le roman fini par livrer ses secrets, sur sa toute fin. Les amateurs de résolution explicite feront la fine bouche car la révélation finale reste ambiguë – rappelez-vous l’incertitude déjà évoquée sur la forme que prendrait le roman. D’une certaine manière le narrateur retrouvant la mémoire a du mal à l’accepter (il faut dire que ce n’est pas forcément réjouissant) et laisse le lecteur dans l’expectative, devant faire lui aussi la dernière étape de la déduction.

Mais revenons légèrement en arrière pour évoquer une autre caractéristique fondamentale du roman : son coté extrêmement manipulateur. Ce qui nous amènera même à nous poser quelques questions de littérature (et oui).
Le narrateur finira par réaliser que la situation n’est pas exactement ce qu’elle parait, que ceux qui sont dit morts ne le sont en fait pas, que les intentions affichées sont souvent éloignées des aspiration réelles et que pour faire bref il est au centre d’un affrontement entre les deux professeurs, chacun son tour tentant de le faire dévier dans le sens qui l’arrange. Alors leurs déclarations respectives qu’un premier temps on croyait sincères (leur but n’est-il pas de l’aider à retrouver la mémoire ?) se révèlent parfois sujettes à caution, se contredisant. Et là la confiance du narrateur vacille, et celle du lecteur avec (s’il ne doutait pas déjà avant ; en effet, quel crédit accorder au récit d’un fou ?).
Dogra Magra dit alors tout et son contraire. A la fois pour explorer une à une toutes les hypothèses et possibilités, quitte à la écarter par la suite, mais aussi dans un but moins avouable de manipulation, le narrateur étant complètement à la merci du docteur. Et le lecteur à celle de l’auteur.
Il y a en effet une mise en abîme explicite du roman au coeur de Dogra Magra. Exemple concret, dans quelques scènes le professeur Masaki se moque ouvertement de la crédulité du narrateur, lui montrant pas peu fier comment il l’a habilement entraîné sur une mauvaise piste. Le pire c’est que cela ne l’empêche pas de, quelques lignes plus loin, regarder son interlocuteur dans les yeux et de lui déclarer avec le plus grand aplomb : « je vais te raconter quelque chose et va falloir me croire » ! Difficile de ne pas y voir une incarnation de l’auteur, s’amusant de la naïveté de son lecteur et le forçant par la même occasion à remettre en question sa confiance aveugle. Quelque part c’est affaire de déontologie.
Parce qu’en fait il y a un truc qui m’énerve dans le roman policier – et qui n’est sans doute pas étrangère au fait que j’ais laissé tomber le genre –, je déteste lorsque l’auteur m’assène des retournements de situations et autres révélations fracassantes sans m’en avoir préalablement donné les clés. D’une certaine manière, se jouer du lecteur en ne lui donnant pas les moyens de le voir venir (« en fait la victime a un frère, dont on a jamais entendu parlé, et c’est lui le tueur ! ») est de la triche, du moins dans le cadre d’un roman policier où le lecteur est fortement impliqué dans un démarche de déduction – dans le cadre d’une fiction au sens large c’est le plus souvent juste de la flemme et l’illusion de surprendre avec un deus ex machina (non, je ne porte pas les twists dans mon coeur). Dogra Magra se sort de cette impasse grâce à son audacieuse mise en abîme, mais ce n’est pas donné à tout le monde !
Voilà qui a le mérite de rappeler combien le lecteur est à la merci de l’auteur, tenant trop souvent pour chose acquise le pacte qui les lie selon lequel l’auteur écrirait la vérité – ce type de pacte est même parfois fondamental d’un genre, le pacte autobiographique par exemple, mais également l’obligation que j’évoquais de l’auteur de roman policier de donner au lecteur les outils de sa déduction – ce dont il peut à priori se foutre complètement, à fortiori lorsque son narrateur est un fou manipulé par des fourbes !

« [...] apparaîtra sans doute un psychopathe miraculeux. ….. Alors ce fou magnifique, exposant lui-même devant les savants du monde entier médusés la cause de sa maladie et le processus de sa guérison, foulera aux pieds non seulement toutes les religions, la morale, les arts, les lois et les sciences que l’humanité a créés à ce jour, mais encore le naturalisme, le nihilisme, l’anarchisme et toutes les autres philosophies matérialistes, pour faire place à la joie suprême de la civilisation spiritualiste qui libérera au plus profond l’âme de l’homme, nue comme un nouveau-né, voilà l’oeuvre qu’entreprendra ce psychopathe. »

En toute franchise Dogra Magra est un livre que je ne sais par quel bout prendre (pour changer). Trop gros, trop complexe et trop foisonnant. « Roman policer ultime », j’en sais rien, mais on pourrait presque se demander comment se fait-il que depuis soixante-dix ans que le livre est sorti et quarante ans que parait-il il est célèbre on en vienne toujours à écrire des romans policiers « traditionnels » quand il semble que celui-ci les enfoncent tous et les rendent caducs. Les gens n’ont sans doute pas lu Dogra Magra – ce genre de conseil ne peut pas faire de mal, pas plus qu’un brin d’exagération de ma part – et c’est bien dommage, pour eux comme pour la littérature.
Quelque part entre histoire de détective, expérimentation formelle et fascination surréaliste pour la chose psychiatrique (oui, j’aurais peut être du évoquer cet aspect…), Dogra Magra est un grand roman roublard et manipulateur, terriblement ambitieux et protéiforme : plongée dans une psyché malade, tragédie familiale, roman d’investigation complexe forçant le lecteur à donner de sa personne, métaphore de la relation lecteur/auteur,…
Plus haut je soumets l’idée d’un roman cyclique se bouclant sur lui-même. Une chose est sûre, ça serait pas une mauvaise idée de, une fois le monstre achevé, le reprendre depuis le début pour en attaquer une deuxième lecture. Va falloir que je me cale un autre mois pour m’atteler à la tache. De votre coté vous savez ce qu’il vous reste à faire.

[1] à nuancer : le haiku possède une structure très stricte, ce qui n’est ici pas le cas (en tout cas aucune note du traducteur ne le signale, et je vois mal P Honnoré passer à coté de ce genre de détail).

Images tirées du film Dogra Magra, adapté du roman par Toshio Matsumoto.

Pour prolonger la lecture : http://dogramagra.shunkin.net/

§ Un commentaire sur “Dogra Magra (Yumeno Kyusaku, 1935)”

  • patrick honnoré says:

    Ce n’est pas la première fois que je lis votre analyse de Dogra Magra, mais chaque fois, ça me donne tellement chaud aux joues que je bégaie et je perds mes moyens, bref impossible de vous faire une réponse en plus d’1 mot… Là, je viens de prendre une douche, donc ça devrait aller.

    Bon, d’abord, merci. C’est vrai quoi, c’est jamais désagréable à lire les compliments, même si on les trouve un peu exagérés. Celui qui a écrit ce roman glop-glop, c’est Yumeno Kyûsaku, c’est pas moi, hein…

    Bon, à part ça, pour répondre à votre note (1), je vous confirme que le passage du “Prêche hérétique de l’enfer des fous” n’est pas une succession de Haiku. Je comprends que la forme courte et répétitive vous y ait fait penser, mais ce ne sont pas des haiku, ni même des “senryû”, qui sont des haiku humoristiques sur la même séquence prosodique 5-7-5 mais sans les autres contraintes thématiques (le “mot de saison”, par exemple). Sauf erreur de ma part, il me semble qu’il y a un senryû dans Dogra Magra, mais je ne me souviens plus très bien où, tout ça est un peu vieux, faudrait que je le relise.

    Non, le Prêche hérétique est plutôt une parodie de sermon bouddhiste, mais cela peut aussi vous rappeler certains rakugo. Ce n’est pas un hasard, car le rakugo descend très certainement d’une évolution des sermons bouddhistes utilisant l’humour pour retenir l’attention de l’auditoire et faire passer une vérité morale.

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