Démineurs (Kathryn Bigelow, 2008)

Je sais, c’est honteux, mettre en avant l’Oscar du meilleur film sur un blog aussi intraitable que l’Insecte Nuisible, on aura tout vu. Mais, voilà, c’est Kathryn Bigelow et ici on aime Kathryn Bigelow.
En plus, cette récompense académique étant habituellement attribuée à de grosses limaces boursouflées comme Chicago, Shakespeare in Love, Million Dollar Baby et j’en passe, pour une fois que ce n’est pas le cas, ce serait dommage de ne pas en parler.
Démineurs (The Hurt Locker) est donc le meilleur film de l’année passée, une année à bien y regarder totalement apathique (enlevez Morse et The Box, qu’est-ce qu’il reste ?)[NdE : je sais que mon collègue ne sera pas d'accord, mais je rajouterai bien District 9 au compte d'une année qui fut pas plus dégueulasse qu'une autre]. Cette apathie explique en partie le succès inattendu aux Oscars et l’unanimité critique que ce film a reçus dans son pays [et qui, soit dit en passant, confirme un certain revival des années 80].
Inattendu, car si, au premier abord, ses qualités purement esthétiques justifient son intérêt, Démineurs demeure une production atypique, s’appuyant en outre sur un contexte essoufflé (la guerre en Irak) ayant suscité peu de films mémorables (à part ceux de Brian de Palma et de Peter Berg, c’est zone morte). Qu’on se rassure, dans Démineurs, la guerre en Irak on s’en cogne ; le propos est tout autre, et ce malgré une certaine propagande pré-Oscars à vouloir faire du métrage un pseudo-hommage aux militaires qui risquent leur vie pour bla-bla-bla [ceci étant, si cette publicité honteuse a aidé le film à gagner l’Oscar, on ne va pas se plaindre].
Dans tous les cas, c’est son atypisme qui légitime réellement sa présence ici.

Commençons par la mise en scène, puisque Kathryn Bigelow est devenue au passage la première femme obtenant l’Oscar de la meilleure réalisatrice – une reconnaissance tardive, mais logique pour celle qui a accouché de la meilleure scène de sexe de l’histoire du cinéma.
Démineurs détone de cette mauvaise habitude de « ne surtout pas filmer ce qu’on filme ». La majorité des films américains actuels sont réalisés à la règle graduée suivant un académisme austère. Leur mise en scène conventionnelle n’est pas conçue pour donner corps à ce qu’elle représente, elle est juste calibrée pour être conforme aux attentes du public. Certes, elle est généralement efficace ; en revanche, elle est totalement dénuée de sens.
Dans Démineurs, nous ne sommes plus dans une réalisation fonctionnelle, mais dans la recherche permanente du plan, du cadre, du mouvement qui va traduire l’état d’esprit ou le positionnement des personnages : nervosité de la caméra portée ; attentisme et angoisse du plan large ; urgence et inéluctabilité du plan-séquence. Kathryn Bigelow alterne les échelles : les vues d’ensemble pour situer l’action ; les vues embarquées pour traduire l’action. Ainsi, le spectateur n’est plus simple observateur ; son regard est intégré à l’action, il a conscience des mêmes repères spatio-temporels que l’équipe de déminage. Plus intéressant en regard de l’intrigue (rappelons que Démineurs suit le quotidien en Irak d’une escouade de démineurs), chaque séquence de désamorçage est personnalisée par sa mise en scène qui s’adapte à la narration propre à chacun de ces « épisodes ».
Ces épisodes sont prenants, là où les scènes d’action d’un film lambda au mieux se laissent regarder, au pire sont répétitives.
Ce soin porté à la réalisation est amplifié par le travail sur la photographie qui donne au film une teinte moyen-orientale nécessaire à sa crédibilité. On appréciera notamment le rendu de la lumière et, comme souvent chez Kathryn Bigelow, les scènes crépusculaires ou nocturnes.

Rien que dans sa mise en scène Démineurs s’oppose donc aux courants actuels, en donnant par ses choix cinématographiques du sens à la matière filmée. La caméra n’est plus seulement un moyen de retranscription, mais un langage exprimant l’action au lieu de la filmer prosaïquement.

Point suivant (après tout me diront certains, la réalisation on s’en moque, le principal c’est que ça reste lisible) : la narration (un point qui, si vous êtes attentifs, nous est cher ici).
[NdE : scrogneuhgneuh, « on s'en moque » ? « le principal c'est que ça reste lisible » ? de qui se fout-on ? Monsieur A.K. vous êtes convoqué dans mon bureau pour un entretien préalable à votre licenciement pour faute grave.]
Le scénario de Démineurs écarte la structure classique « situation initiale / événement perturbateur / péripéties / résolution / état final » pour proposer une succession d’épisodes. On suit au quotidien, sur une trentaine de jours, le travail d’une équipe de déminage – il ne s’agit pas d’un mode continu façon télé-réalité, mais d’un regard porté sur plusieurs missions effectuées. Certains épisodes sont indépendants, d’autres entrent en résonance ; le regard des démineurs envers leur travail et entre eux évolue. Même si les relations entre les personnages constituent l’un des fils rouges du film, sa narration ne repose sur aucun schéma type. Kathryn Bigelow et son scénariste portent un point de vue de l’intérieur sur l’équipe ; les spectateurs sont amenés à forger leur propre point de vue depuis cette focale. Là où les films traditionnels imposent un sens pré-établi à leur intrigue (et donc connu à l’avance par les spectateurs), Démineurs propose à son audience de rechercher eux-mêmes un sens aux événements dont ils sont témoins.
À ce titre, la tentative du sergent James de venger la mort d’un jeune irakien échoue – d’autant qu’elle part d’une méprise. Dans ce ratage, on peut lire l’échec de la recherche d’un sens narratif traditionnel (le film aurait pu basculer dans le schéma classique et devenir une histoire de vengeance à partir de l’événement perturbateur que constitue la mort du jeune irakien).

Cette démarche forcément stimulante est mise en perspective par son usage moderne de l’archétype du héros. Dans Démineurs, Kathryn Bigelow s’inscrit dans le décalage proposé par McTiernan dans Die Hard, Die Hard 3 et Last Action Hero (rappel : un homme de la rue devient un héros de film d’action / un héros de film d’action est envoyé dans la rue / un héros de film d’action est envoyé dans le monde réel). En l’occurrence, la réalisatrice et son scénariste reprennent le principe de Die Hard 3 en envoyant leurs « héros » dans la rue pour accomplir des missions imprévisibles et face à des spectateurs indifférents, voire complices et hostiles (voir notamment la scène où ils se font caillassés par des gamins) – l’une des grandes forces du film étant la retranscription de cette menace permanente.
Après avoir relégué en second rôles (voire tués) les acteurs connus (aka les héros attendus) – Guy Pearce, David Morse et Ralph Fiennes – Kathryn Bigelow met en avant des héros aux physiques communs, menés par l’excellent Jeremy Brenner, en s’attardant sur les « coulisses » des scènes d’action : les pauses entre les missions, le temps mort du soir… La réalisatrice filme avec autant de soin et d’implication les scènes de désamorçage que les cut scenes – des passages d’un quotidien absents d’une intrigue archétypale (puisque dans celle-ci chaque scène doit avoir une fonction dans le déroulé de l’intrigue ; alors que dans un film comme Démineurs sans réelle intrigue, chaque scène est autosuffisante et n’a pas besoin de justification contextuelle).
Ce décalage s’accentue à la fin du film quand les héros de guerre sont renvoyés en repos chez eux – dans la réalité. Bigelow va alors au-delà de la fin traditionnelle du film d’action pour dévoiler leur quotidien. Il fait gris ; le héros fait ses courses comme un couillon ; il s’emmerde à jouer avec son gamin moche ; sa femme n’a rien à branler des actions héroïques qu’il a menées. Dans la réalité, les héros sont des gens comme vous, qui se font chier (certes, je simplifie, mais sur le principe c’est génial).

Dernier axe de différenciation entre Démineurs et un blockbuster à 150 millions : le propos.
Loin de dérouler un discours bien pensant, à tendance écologiste, sous couvert d’un marketing matérialiste, et prompt à dénoncer les mondes virtuels, Démineurs adopte une position là encore inverse à la norme. En replaçant le héros dans son contexte quotidien, dans le monde réel, dans un environnement inadapté, Bigelow montre que cet environnement est incompatible avec son individualité ; et, à l’inverse, que cette individualité ne peut s’épanouir que dans l’accomplissement des missions de déminage, leurs conditions extrêmes et leur aura irréelle. N’entrant jamais comme on l’a dit dans aucun discours politique (du genre « les démineurs travaillent pour la paix »), le film de Kathryn Bigelow se contente de montrer dans son épilogue qu’il y a d’autres réalités que celle du quotidien. Il est alors facile d’extrapoler et de faire un rapprochement avec les FPS militaires – même si je doute que ce soit l’objectif premier de la réalisatrice qui semble avant tout fascinée et motivée par le côté obscur de la réalité et les bad boys (le sergent James se posant comme un décalage militaire du Severen de Near Dark). La narration par « niveaux » du film et l’utilisation de nombreuses vues subjectives, même si elles sont là pour renforcer l’immersion, nous y obligent – en notant qu’un des passages hors mission montre un des coéquipiers de James jouer à un FPS. Souvent décriés et cloués au pilori dans des reportages télévisés abracadabrants, les jeux vidéos sont présentés à la populace comme étant violents et coupant les joueurs de la vraie réalité de la vraie vie [un peu comme l'étaient les jeux de rôles dans les années 80]. Une vaste fumisterie, il va de soi, mais qui est celle que véhicule un certain film dont on m’oblige à taire le nom et qui est proclame le débranchement de tout avatar pour sauver notre belle planète bleue (sic). Au contraire, Démineurs prend le parti d’être objectif et de montrer que c’est dans cette réalité extrême et en quelque sorte virtuelle que le héros / le démineur / l’hardcore gamer s’épanouit et devient réel – « War is a drug » prévient une citation en préambule du film. Cette absence de jugement, cette acceptation de la guerre en tant que substitut d’un rêve suburbain obsolète est une profonde marque d’intelligence du film de Kathryn Bigelow.

La force de sa réalisation, alliée à une narration hors-norme, impose Démineurs comme une œuvre ancrée dans son temps, à la mise en scène impliquée et personnelle, réflexive et novatrice, et soucieuse de ne pas délivrer de pseudo-messages à l’emporte-pièce, mais de montrer la réalité telle qu’elle est – ou plutôt les réalités telles qu’elles sont.

§ 9 commentaires sur “Démineurs (Kathryn Bigelow, 2008)”

  • Epikt says:

    Le père A.K. n’en parle pas, mais ce film recèle la scène de sniper la plus incroyable que j’ai vu au cinéma. Curieusement, puisqu’il s’agirait d’un “film sur les démineurs” (lol), les scènes de déminage ne m’ont pas plus marqué que cela, mais la seule scène plus typique d’un film de guerre je l’ai trouvé vraiment impressionnante (et immersive) : très très longue, pas frénétique pour un sou, toute en tension, avec de la poussière et tout le tralala…

  • Xavier says:

    Tain, j’étais persuadé que c’était toi qui avait écrit l’article, après avoir bien placé un “prosaïquement”. Sinon, plutôt d’accord avec A.K. Et la scène de Snipe est effectivement crevante. 20 minutes où tu ne respires plus. Reste que, finalement, la meilleure séquence à mes yeux de déminage, c’est celle de la voiture dont le coffre est blindé d’explosif : le danger est parfaitement retranscrit ET dans la voiture ET dans la rue, sur les toits.

  • Caixão says:

    Wé, démineurs ça poutre! (pis y’a des bouts de Ministry dans la bande son, c’est cool)
    (pourquoi quand c’est pas un film asiatique c’est toujours AK l’auteur? :P)

    (pas très constructif tout ça, mmh je m’en excuse

  • Epikt says:

    > pourquoi quand c’est pas un film asiatique c’est toujours AK l’auteur? :P

    Bonne question. Et c’est pas les prochaines publications qui devraient te donner tord puisque j’ai prévu du japonais, du japonais, et du japonais (si tout se passe bien). J’ai aussi un peu de comédie romantique ricaine sur le feu, mais ça devrait trouver sa place dans un double programme.

    Le fait est que tout ça vient un peu comme ça se présente. (et non, nous ne satisfaisons pas aux requêtes des lecteurs)

  • AK says:

    Ouais, les 2 niveaux les plus “intenses” sont ceux du mode “sniper” et de la voiture explosive.

    Epikt >> je laisse à ta réflexion la question suivante : “pourquoi le spectateur lambda est-il totalement hermétique à la notion même de réalisation ?”

  • Epikt says:

    J’en sais foutre rien.
    Hypothèses en vrac : d’un film il veut une histoire, donc ne le voit que d’un point de vue scénaristique (et, parce qu’il aime le people, des acteurs) ; il ne se pose pas de question, donc qu’une action soit montrée par un enchainement d’images ou un autre pour lui c’est pareil ; …

    (on devrait d’ailleurs parler de “mise en scène” plutôt que de “réalisation”)

  • Daylon says:

    La réalisation, c’est comme tout boulot d’image, à savoir: quelque chose d’ingrat. Lorsqu’elle est bonne, personne ne la remarque. Lorsqu’elle est mauvaise, on ne remarque que ça.

  • Epikt says:

    Je ne suis pas tout à fait d’accord.
    Je ne pense pas qu’on puisse dire que tout travail d’image se doit d’être invisible (mais venant de toi ça me surprend pas ^^). Il faut notamment distinguer “mise en scène” et “effet special” (quoique la frontière soit floue) : si je conçois que le second est mieux quand il est invisible, intégré (quoique ça se discute), c’est pas le cas de la première. Le problème quand on doit en parler (et globalement ne plus y être “hermétique”) c’est que même si elle peut être décrite et analysée, la mise en scène reste abstraite.

  • Daylon says:

    Epikt > Alors, oui, ok, pour les effets spéciaux, mais je pensais aussi à la mise en scène elle-même.
    Je veux dire: on aime repérer de belles mises en scène, on apprécie les petites idées discrètes qui changent la lecture d’une scène ou les grosses ficelles utilisées habilement. Mais une personne, disons, “standard”, se contrefout de toutes ces considérations. Et à ce niveau, je suis convaincu que nous parlons de la même chose que pour les effets spéciaux: le rendu final doit être fluide par rapport au propos (càd heurté si le propos doit être heurté, etc)… Et que personne (dans la limite d’une audience “non éclairée”) ne notera tel outil pour tel effet si c’est bien fait.

    Je m’inquiète lorsque j’entends un spectateur lambda me dire “oulah, mais c’est quoi cette réalisation?”.

    À débattre, mais je pense que ces deux métiers (la retouche d’image pour aller vite et la mise en scène) suivent des réflexions que l’on peut mettre en parallèle…

À propos de ce texte