Débordements #2 : des Fleurs et des Peaux

Dans le sillage des Chambardements, l’idée d’exploration thématique de grands genres du cinéma nippon fait son petit bout de chemin, puisqu’après le film de sabre c’est au tour du film érotique (pinku-eiga et autres plaisirs coupables) d’être mis sur les devants de la scène. Pour notre plus grand plaisir ça va de soi, le genre ayant accouché de quelques belles réussites (et pour des raisons plus terre-à-terre : nous aimons les films mosaïqués).

A lire avant toute autre chose : Débordements #1 : esclavagisme et domination

Aujourd’hui un article tout en douceur – vous pourrez donc évoquer ces films dans un dîner sans (trop) passer pour un pervers –, à fleur de peau j’oserais même dire, puisqu’on va s’intéresser à cet art délicat et douloureux du tatouage. Qui non content de s’afficher sur le dos des plus fameux yakuza décore également le corps des héroïnes de films érotiques.

L’Enfer des tortures (Ishii Teruo, 1969)

Fleuron du cinéma d’exploitation japonais, cet Enfer des tortures est le deuxième de la série « Tokugawa » – série consistant grosso modo à montrer comment c’était trop cool les tortures durant la période Edo. C’est aussi le meilleur, probablement parce que contrairement aux autres il s’agit d’une histoire unique (même si on distingue plusieurs actes, aux articulations plus ou moins artificielles) et pas un film à sketchs de qualité inégale.
Déjà dans le premier opus un des segments mettait en scène un tatoueur exerçant son art sur des vierges à la peau douce, Ishii Teruo reprend ici l’idée et la tisse sur la longueur du film, y mêlant art, érotisme et violence. L’action se déroule au sein d’une maison close où les filles sont toutes tatouées, puis dans la maison des supplices où certaines sont ensuite emmenées pour le divertissement de quelques riches gaijin ; ainsi qu’autour de la rivalité entre deux tatoueurs qui se disputent le titre de meilleur artiste d’Edo mais également le coeur d’une femme (avec malheureusement un fond un tantinet misogyne où, non contente d’être une marchandise, une fois son hymen déchiré et/ou sa peau gribouillée par un autre une femme ne vaut plus rien).
L’histoire a beau être plus développée que dans le premier opus, il n’en reste pas moins que beaucoup de ses éléments restent de gros prétextes, Ishii ayant par exemple bien compris que les exhibitions de tatouages étaient autant d’occasions de plan nichon. Ça racole donc pas mal, et on aime ça en plus. Surtout que le résultat est plutôt beau, cet opus faisait preuve d’un soin particulier dans la mise en scène et les décors. Et les tatouages forcément, qui n’étant pas à une incohérence historique près mêlent habilement des styles traditionnels et d’autres plus modernes.

La Vie secrète de madame Yoshino (Konuma Masaru, 1976)

Dans un style différent de Ishii Teruo (moins orienté exploit’ racoleuse), Konuma Masaru est lui aussi une grande figure du cinéma érotique, un réalisateur de premier plan de l’âge d’or du roman-porno made in Nikkatsu. Dans ce film il retrouve l’actrice Tani Naomi, elle aussi habituée du genre et reine des rôles SM, avec laquelle il avait déjà collaboré sur ces deux films les plus célèbres : Wife to be Sacrificed et Flower and Snake.
Elle y joue une femme, créatrice de poupées pour le théâtre kabuki, qui tombe amoureuse de l’amant de sa fille (la fille de son défunt mari pour être précis), principalement car elle retrouve en lui l’image de son père (celui de l’homme), acteur de théâtre dont elle fut folle amoureuse. Beaucoup aimer ce film ne nous empêche pas d’être honnête, La Vie secrète de madame Yoshino a l’entame bien poussive (à l’exception de la scène du bain du tout début, assez jolie), introduisant fort bien ses personnages mais y intercalant des scènes érotiques sans grand intérêt voir très gratuites (dans le bureau du bonhomme notamment, inutile). Ça reste ma foi tout de même joliment réalisé.
Mais le film ne décolle, pour un final véritablement époustouflant (oui, j’aime les superlatifs), que lorsque la femme entreprend de se faire tatouer une représentation de la légende ayant inspirer la pièce où jouait son ancien amant (le père du nouveau donc). Une scène qui commence bien innocemment, pour progressivement prendre la forme d’une expérience érotique, à forte connotation sado-masochiste. A partir de cette scène Yoshino Michiyo est transformée, le tatouage lui conférant une force nouvelle et une présence qui va littéralement hypnotiser le jeune homme qu’elle cherche à conquérir. En oubliant dans sa libération qu’elle poursuit une chimère – donc forcément ça finira mal (donc bien).

Tatouage (Masumura Yasuzo, 1966)

Réalisé à une époque où le pinku-eiga était bien plus soft et encore principalement le terrain de jeu des indépendants, je sais même pas si on peut qualifier Tatouage de pinku (ancien assistant de grands réalisateurs comme Misoguchi Kenji et Ichikawa Kon, Masumura est en effet plus proche de la nouvelle vague que des réalisateurs de pinku), probablement que non car finalement on n’y aperçoit pas des masses de viande, mais je fais ce que je veux. Surtout que finalement Tatouage s’inscrit parfaitement dans la thématique du jour (après tout, on y retrouve la maison close de L’Enfer des tortures et le tatouage aux super-pouvoirs de Madame Yoshino).
C’est donc une jeune fille qui s’enfuit de la maison familiale en compagnie de l’apprenti de son père, un riche marchand, dont elle est amoureuse. Les tourtereaux sont recueillis par une connaissance qui leur promet de les héberger le temps qu’il convainc le père de la demoiselle d’approuver leur union, mais il les trahit et vend la fille à une maison de geisha. Là, un tatoueur exercera son art sur elle, lui inscrivant sur le dos une araignée sensée lui donner l’ascendant sur les hommes. Mais à mesure que la femme accompli sa vengeance le tatoueur prend peur en réalisant que sa création lui échappe.
Il paraît que Masumura est un cinéaste assez austère, du moins peu esthétisant, mais faut croire que de lui je ne connais que des films pas représentatifs. Quoiqu’il en soit, bien que réalisé de manière des plus classiques, Tatouage est un film plutôt beau, en particulier grâce à sa photo révélant bien la chaleur des couleurs. L’ambiance flirte forcément un peu avec l’érotisme (rien de plus normal pour un film de geisha) mais c’est davantage le film d’une vengeance ambigue, où la victime humiliée en plus de détruire ses bourreaux va également instrumentaliser ceux qu’elle aime, comme dépassée par sa mythologie de femme vengeresse.

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