Coma (OCN drama, 2005)

On va pas y aller par quatre chemins, les séries télévisées coréennes (les K-drama comme disent les gens biens) c’est dans 99% des cas un peu comme Plus belle la vie, mais avec des jolies filles (ce qui est très loin d’être négligeable si vous voulez mon avis). En gros, une production hyper normée, constituée dans sa quasi-totalité d’amours impossibles entre un beau gosse pété de thunes et une prolo top bonnasse (qui bosse souvent dans la boite du papa du beau gosse), policée à l’extrême (n’allez pas y chercher du cul, c’est peine perdue) et alourdie par des figures scénaristiques imposées aussi incontournables qu’incongrues à nos yeux (essayez de trouver un drama dans lequel personne n’a le cancer : pas évident).
C’est dans ce genre de contexte que débarque Coma, qui possède ne serait-ce l’originalité de ne pas être une love story, puisqu’il s’agit un drama fantastique voir même plus ou moins d’horreur. Ce qui en soit n’est pas un gage de qualité, surtout quand on connaît la production horrifique coréenne actuelle, qui va du très médiocre au tout juste potable et qui malgré ses soi-disant audaces (oh ! du sang !) peine à se défaire des archétypes du « film fantastique asiatique post-Ring » – à quelques exceptions près qui tiennent davantage du thriller psychologique que du film fantastique (The Uninvited de Lee Su-Yeon, sorti en France sous le titre Apparition) et qui ne sont pas inoubliables pour autant. Mais il n’empêche que le projet est assez excitant pour retenir l’attention.
Produit et diffusé par OCN – chaîne coréenne câblée qui commence à trouver sa place dans mon estime avec la diffusion de programmes moins cons et moins codifiés que la masse, comme le récent Someday (oué c’est avec Bae Doo-Na, et oué c’est pas mal du tout) – et co-produit par SOI Films (producteurs de R-Point et qui embarquent donc leur poulain dans l’aventure), Coma est une mini-série composée de 5 épisodes d’une heure chacun fonctionnant quasiment comme un mini film indépendant, centré sur un 5 personnages différents.

Birthday Party (생일파티), réalisé par Kong Soo-Chang, pose le décor : un vieil hôpital qui ferme ses portes, une patiente dans le coma à transférer, et comme il se doit un (des) inavouable(s) secret(s) qui refait (refont) surface. Débarque donc Yoon-Young, une agent d’assurance sur laquelle est centré l’épisode : un premier temps sur place pour décider si sa compagnie va couvrir les frais de transfert de la comateuse, elle se laisse peu à peu happer par des souvenirs douloureux liés à l’hôpital.
D’un point de vue de la réalisation c’est ma foi fort correct, et on pouvait je pense en attendre autant, mais peut-être pas davantage, de la part du réalisateur de R-Point (petit film d’horreur sur fond Vietnam qui pète pas bien haut mais dans le genre assez honnête quand même). On ne peut pas dire non plus que le bonhomme se foule mais au moins il n’y a pas de fausse note, c’est propre, c’est carré, du coup c’est aussi sans grande personnalité. C’est le moins qu’on puisse dire, entre apparitions furtives d’ombres appuyées par des grands coups de musique stridente, longs couloirs déserts, lumières qui s’éteignent subitement, la fille qui entend des voix,… sans compter l’éternel fantôme de petite fille, le scénariste use et abuse des ressorts classiques du genre.
Cette omniprésence de grosses ficelles n’a malheureusement pas pour seule incidence de donner une impression de déjà-vu. En effet, agacé par ce classicisme, le spectateur aura tendance à y assimiler certains éléments bizarres (la malade qui ouvre subitement les yeux, le rideau de fer fermé,…) qui trouveront leur sens dans les autres épisodes mais qui sous un oeil désormais suspicieux paraissent d’autant plus artificiels.
Mais malgré cela, ce premier épisode s’avère prometteur. Une bonne ambiance qui s’installe, des pistes narratives lancées ça et là,… de quoi mettre la machine en route. C’est aussi une belle histoire de culpabilité, pas extraordinaire non plus, mais donnant lieu à quelques scènes fort réussies, comme ce « face-à-face » entre la femme et son avatar enfantin, lorsqu’elle se retrouve prisonnière de la même morgue où 10 ans plus tôt elle avait enfermé sa soeur ; le film alternant entre l’adulte prisonnière et l’enfant bourreau, établissant un « dialogue » entre les deux.

Comme cela sera aussi le cas pour les épisodes trois et quatre, le deuxième épisode, intitulé Crack (틀), est réalisé par un nouveau venu. C’est donc un certain Jo Gyoo-Ok qui s’y colle et on peut sans trop exagérer affirmer qu’il s’en tire mieux que monsieur Kong « j’ai fait un premier film super remarqué mais qui casse pourtant pas des briques » Soo-Chang. La réalisation est moins plate que celle du premier épisode, moins statique, la caméra se fait plus mobile. Les changements de rythme sont plus brutaux et l’ensemble finalement plus nerveux.
Ainsi, si scénaristiquement – à travers le portrait d’une infirmière pas toujours très nette – cet épisode constitue un contrepoint du premier, c’est aussi le cas quand au style qu’emprunte le film. Alors que le premier épisode restait très soft et se basait principalement sur l’aspect psychologique, celui-ci se révèle d’emblée plus crade et violent, avec même quelques (minces) débordements gore (on pourrait presque parler de conception japonaise de l’horreur d’un coté, et de conception coréenne de l’autre). Même si cela est moins prononcé que dans le premier, ce second épisode n’est pas pour autant exempt de clichés, mais il en offre parfois des variations intéressantes, comme ce spectre de petite fille bien plus crade qu’à l’accoutumée (voui, je sais, c’est pas grand chose). Ceci associé à une photographie plus crue (revers de la médaille, cela accentue le rendu « DV ») et le résultat est finalement bien plus prenant.

Le troisième épisode, Necklace (목갈이), continue sur la même lancée et suit l’inspecteur de police ayant enquêté dix ans auparavant sur l’affaire évoquée dans les deux premiers épisodes et qui par un malheureux « hasard » retourne sur les lieux au moment des règlements de compte. Cet épisode est sûrement le plus faible des cinq, en raison d’une mise en scène parfois à la traîne. Musique trop insistante, sur-découpage des conversations téléphoniques (mais pourquoi cela me fait-il tiquer ?), abus de légères contre-plongées pour augmenter la tension, celle-ci rappelle trop la « réalisation de série télé » et ses tics pas toujours agréables, impression renforcée par une image trop lisse et trop claire et quelques touches de sur-jeu de la part de l’acteur principal (malheureuse habitude des séries télé locales). Pas que le résultat soit mauvais d’ailleurs, et c’est d’autant plus dommage qu’on y trouve pourtant de bonnes idées, de scénario comme de mise en scène.

Le quatrième épisode est encore réalisé par un petit nouveau inconnu au bataillon, Kim Jeong-Goo, et qu’une fois n’est pas coutume on a bien envie de connaître et de voir ce qu’il va donner par la suite. Car sans aucune espèce de contestation possible Crimson Red (붉을 홍) est le meilleur épisode de Coma. On osera même affirmer « et de loin ». Et pas uniquement parce qu’on y retrouve la magnifique et trop rare Lee Young-Jin, actrice coréenne la plus classe du monde, qu’on a pu voir dans Memento Mori ou encore Afrika.
Rompant avec le fil directeur des trois premiers épisodes, Crimson Red introduit un nouveau personnage, Hong-Ah (qu’on entraperçoit pendant un ou deux plans dans l’épisode trois), une médium irrésistiblement attirée par l’hôpital. Cette nouvelle orientation permet au film de s’épanouir comme une entité quasi indépendante, s’affranchissant des épisodes précédents pour pouvoir être apprécié par lui même ; là où le premier épisode, partant lui aussi en terrain vierge, n’avait su en tirer profit, empêtré dans sa mise en place des différents éléments. Crimson Red se voit donc comme une étrange histoire d’amitié (d’amour ?), suspendue au centre de la série. Mais ce quatrième épisode est surtout bien au dessus du reste de la série au niveau de la mise en scène (qui jusque là se cantonnait au plutôt correct).
Dès la première scène, Crimson Red enthousiasme et pose les bases de ce que sera l’épisode (et quoi de plus naturel pour ce qui se révèlera un rêve prémonitoire ?) : un montage sec, de francs contre-champs mettant en confrontation l’héroïne et son environnement (les couloirs comme les fantômes), des variations brutales d’échelle de plan, des angles de vue prononcés, des sautes de rythme,… le tout dans une atmosphère rougeâtre des plus oniriques. Kim Jeong-Goo réutilisera tous ces éléments durant le film, parfois assortis de légères distorsions de l’image donnant aux scènes une teneur instable – instabilité renforcée par les apparitions/disparitions d’éléments au détour d’une coupe ou d’un hors-champ et invitant au doute. Le son, élément critique dans un « film d’horreur », est plutôt bien utilisé pour souligner les effets, sans ostentation et surtout sans les parasiter par de grands staccatos inutiles (pas trop en tout cas). Dans l’ensemble plus contemplatif et moins bavard que les autres épisodes, Crimson Red se vit (en particulier dans sa première partie) comme une déambulation, une errance dans un musée fantôme habité de spectres et de tourments, l’héroïne se faisant alors spectatrice. Le film oscille donc entre deux tendances, d’un coté une mise en scène vive et tendue, de l’autre un esprit contemplatif et posé. Deux tendances qu’illustrent deux scènes à mon sens emblématiques.
La suscitée première scène tout d’abord, qui joue de façon évidente sur la profondeur. Dans cette scène se déroulant dans un couloir sous un éclairage néon déficient (quasiment stroboscopique), le regard change constamment de niveau de plan, commençant par un brutal recul du point de vue (une coupe par ailleurs agrémentée d’un changement d’assiette bien senti), suivi par un contre-champ en gros plan (et focale courte) sur le visage de l’actrice, puis d’un retour au premier cadre dans lequel va une nouvelle fois opérer un changement de valeur de plan, mais cette fois en « téléportant » le sujet, qui apparaît subitement au premier plan.
La seconde scène se passe dans le bloc opératoire du sous-sol où Hong-Ah a suivi So-Hee, et à travers un trou dans le mur observe impuissante la jeune fille se livrer à un étrange et grotesque ballet. Cette scène est entièrement filmée depuis le même endroit, quasiment sans variation de profondeur : seuls quels légers panoramiques et quelques coupes viennent dynamiser l’ensemble et accompagner So-Hee dans sa représentation. Car c’est vraiment l’impression que cela donne (chez le spectateur et chez l’héroïne – spectatrice elle aussi comme je l’ai déjà fais remarquer), de se retrouver subitement devant une scène de théâtre, étrangement accompagnée de la musique associée dans le reste du film aux scènes bucoliques.
Les plans qui closent cette dernière séquence mettent en évidence cette opposition de style : de part et d’autre de la cloison, deux yeux s’observent par un petit trou, l’un dont la pupille se dilate à l’extrême sous l’effet de la terreur, l’autre clignant frénétiquement de la paupière sous le coup de je ne sais quelle folie. En fait, sans même besoin d’exagérer, Crimson Red est le plus beau film fantastique coréen réalisé depuis au moins cinq ou six ans.

Comme pour boucler la boucle, Dr. Jang Seo-Won (의사, 장서원), le cinquième et dernier épisode est de nouveau signé Kong Soo-Chang, réalisateur du premier. On retrouve donc les mêmes qualités de réalisation (cad très correcte mais sans éclat), mais cette fois l’ambiance est bien plus sale et glauque, moins sous influence japonisante, à l’image de l’épisode deux.
Suivant le docteur Jang (celui du titre) puis Yoon-Young, la jeune femme déjà au centre du premier épisode, cet épisode lie entre elles les deux histoires principales entamées dans les quatre premiers épisodes, ces deux personnages se trouvant finalement au centre de toutes les intrigues, unifiant le tout. Et il le fait ma foi de belle manière, levant le voile sur les dernières zones d’ombre, en développant entre autres le rôle du concierge, personnage secondaire jusque là énigmatique. Cet épisode éclaircit finalement les différentes motivations des personnages et comble les derniers flous du scénario. Revers de la médaille (si toutefois cela est gênant), il est pour le coup très dépendant des autres épisodes et manque de personnalité marquée – tout en constituant une conclusion qui n’a vraiment rien de honteux.

Jusqu’à présent, j’ai principalement disserté sur les différents épisodes vus un par un, mais ai plus ou moins tu leurs articulations dans le cadre de la série. C’est pourtant un point sur lequel Coma apporte un plus indéniable et se distingue de la série lambda. Comme j’ai déjà pu le dire, chaque épisode se concentre à chaque fois sur un personnage différent, contant depuis différents points de vue des événements se déroulant dans un cadre spatiotemporel restreint. Un tel procédé a déjà été utilisé, par exemple dans le superbe Boogiepop Phantom (du studio Mad House), avec d’ailleurs davantage d’ambition. Chaque épisode (ou presque) est aussi signé par un réalisateur et un scénariste différents, comme avait pu l’être le très chouette Six Love Stories (la meilleure série sentimentale coréenne du monde), guidés par une trame commune avec laquelle ils peuvent prendre des libertés. Ainsi, il n’est pas rare de voir la même scène présentée de façon différente d’un épisode à l’autre. Même Kong Soo-Chang qui signe les épisodes 1 et 5 se permet entre les deux de modifier ses scènes selon les points de vue. Variante (certes rare), il arrive qu’un réalisateur reprenne une scène d’un épisode en la reproduisant avec un autre personnage, jouant notamment sur la confusion entre les deux fantômes (confusion que les grincheux trouveront peut-être artificielle). Chaque épisode, malgré certaines similitudes, adopte ainsi un style propre, de l’horreur policée à la japonaise de Birthday Party au fantastique visuel de Crimson Red, en passant par le glauque Crack, développant par la même occasion différentes facettes des personnages.
En résulte finalement certaines inévitables « incohérences » entre les différentes versions. Incohérences loin d’être handicapantes, mais donnant au contraire à Coma l’instabilité d’un événement que l’ont tente de cerner à travers un ensemble de témoignages parfois contradictoires. Alors du coup, Coma est indiscutablement une surprise. Et ce qui ne gâche rien, une excellente surprise.

§ 3 commentaires sur “Coma (OCN drama, 2005)”

  • Jean-Pierre Keanu Rives says:

    Aller nous chercher une série télé d’une chaine cablée coréenne, tu cherches à être le seul à en parler en occident? Sinon, est-ce que ce genre de format est courant en corée(non isolé tout du moins) pour une série télé ou est-ce une exception parmi les feuilletons et les séries en 24 épisodes?

  • Epikt says:

    Disons que je vais chercher les séries télés où elles sont bien.
    Sinon, voué, je dois être le seul en France à avoir écrit un article dessus (j’ai fait travailler google, il y a quelques posts sur des forums, mais pas des masses).

    Concernant le format, c’est à ma connaissance (loin d’être nulle, mais pas pour autant sans failles, je ne suis que d’assez loin la production télé, la plus grande partie étant vraiment daubique) un cas très isolé. D’abord par le nombre d’épisodes, très réduit et qui rapproche de l’idée de mini-série (j’ai pas l’impression que cela soit courant en Corée), mais aussi par l’importance accordé aux différents réalisateurs, d’habitude anonymes. On serait même plus proche d’une série de téléfilms que d’un véritable drama (mais c’est jouer sur les mots). Par contre, le format d’une heure environ par épisode est le format standard en Corée.
    Comme je l’ai signalé dans l’article, Six love stories (sorti en 2005 sur MBC, cette fois une major télévisuel) était bati sur un concept similaire, cette fois en six épisodes (découpés en deux fois une heure pour des raisons de format) réalisés par des réalisateurs différents qui pouvaient y apporter leur personnalité.

    Pour ce qui est du format standard, c’est assez libre, même si 16 épisodes (d’une heure) est il me semble fréquent. Mais on trouve aussi des dramas de 20 ou 26 épisodes, voir (beaucoup) plus si affinités.

  • Slimdods says:

    Tu n’est pas seul Epikt ^^!
    J’ai aussi écrit quelque chose sur cette superbe série qui m’a agréablement surpris. Je suis pourtant pas un fan du film de fantôme (même Ring, j’ai du mal parfois) mais cette série, c’est autre chose ! Une superbe ambiance, une réalisation top, des épisodes complémentaires (j’ai aimer tous les épisodes et leurs points de vue : l’inspecteur et ces idées matérialisées, le 4 ème complétement hallucinant, ect) puis l’histoire aussi fonctionne du tonnerre. j’ai le coffret dvd corée et techniquement, c’est nickel ! Cette série st à découvrir absolument ! Quand je repense à certains passages cultes (tel ce happy birthday qui résonne dans ma tête…) j ‘en frisonne hihi!
    Merci pour l’article, les souvenirs abondent d’un coup ! ^^

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