Cloverfield (Matt Reeves, 2008)

Tout va de plus en plus vite. Souvenez-vous, il y a même pas un mois je me félicitais qu’il se trouve encore des films pour refuser la télévisualisation du cinéma, mais la télé elle-même est appelée à disparaître. Du moins à céder du terrain devant les YouTube-like et autres services de partage de vidéos en ligne, en particulier au jeu des breaking-news en un temps où un événement, tout imprévu soit-il, est susceptible d’être filmé par coup de bol par un pékin avec un téléphone portable. Et à ce titre Cloverflied est plus qu’intéressant, ne serait-ce parce qu’il s’inscrit parfaitement dans son époque. Vous le dites si décidément ça fait trop introduction de journaleux à sensations, hein ? J’ai toujours du mal pour écrire ces $@&#§¤ d’intros.

Cloverfield commence donc par une fête en l’honneur d’un beau gosse new-yorkais qui part au Japon pour y devenir vice-président d’une filiale de sa boite. Un type cool quoi, beau comme un acteur de série télé et qui couche avec une fille qui le matin quand elle se lève est déjà maquillée et n’a ni cernes, ni cheveux ébouriffés, ni (grands dieux !) mauvaise haleine. Bref, le genre de personne qui m’énerve particulièrement, donc je suis hyper content de voir leur soirée interrompue par une sorte de grosse bébête venue d’on ne sait où qui se met à détruire Manhattan. Cool.
Si ça ce limitait à ça, c’est à dire à un N-ème film catastrophe (d’autant que les ricains savent pas y faire les films de monstres géants, ça manque de costumes en caoutchouc), l’intérêt eut été plus que limité. Mais Cloverfield fait un pari un brin ambitieux, celui de narrer cette histoire du seul point de vu d’un personnage qui filme la scène avec la caméra qu’il utilisait pour immortaliser la soirée de son ami. En effet, le film est présenté comme la cassette d’une caméra retrouvée dans Manhattan dévastée, reprenant ainsi un principe déjà utilisé par Cannibal Holocaust de Ruggero Deodatto (auquel Cloverfield emprunte, entre autres, un plan célèbre) ou, plus connu de la jeunesse décervelée, The Blairwitch Project. Pas véritablement novateur donc, mais assez rare, et pour le coup véritablement en phase avec son temps comme je le faisais déjà remarquer, tant au niveau de sa technique de capture et de transmission d’image que de son évident (quoi que non exploité, ce qui est finalement pas si mal) sous-texte post 11 septembre.

Mais il faut tout de même reconnaître que, à cette petite caractéristique près, Cloverfield reste un film catastrophe à la con comme les autres. Parce que ce que je vous ai pas raconté, c’est que le moteur de l’histoire du film, loin d’être une simple fuite loin du chaos, n’est rien autre que le héros qui part sauver sa petite amie ! Ce qui à quelques variations près, mineures dès qu’on parle de structure d’histoire, n’est rien d’autre que (exemples parmi de nombreux autres) Le Jour d’après de Roland Emmerich (dans lequel un père brave des conditions climatiques post-apocalyptiques pour sauver son fils), ou si on veut se la jouer moins américanocentriste de The Host de Bong Joon-Ho (mettant en scène une famille partant à la recherche de la cadette enlevée par un gros monstre dévastant Séoul)(je ne serais d’ailleurs pas vraiment surpris d’apprendre que The Host ait influencé certaines scènes de Cloverfield). Je ne fais pas la comparaison dans l’optique de dénigrer qui que ce soit, mais simplement pour exposer un fait : malgré son apparente originalité, Cloverfield reste dans les rails de la grosse production catastrophe hollywoodienne de base. Les protagonistes mis en scène, s’ils ne joueront pas un rôle central dans le déroulement de la « grande histoire » (comme dans Independance Day, toujours de Emmerich, où on suit le bonhomme qui ira attaquer le vaisseau extraterrestre et est donc artisan principal de la victoire) à laquelle ils assistent en spectateurs (par ailleurs privilégiés, puisque leur expérience suffit à se faire une idée assez complète de la situation), n’en accompliront pas moins leur petit acte héroïque. Une similarité de structure et d’enjeu qui en fait va plus loin que ce dont cela a un premier temps l’air, mais j’y reviendrai. Reste qu’en l’état Cloverfield est plutôt plaisant et entraînant, justement parce qu’il nous place en première ligne de l’action, avec au menu affrontement entre grosse bébête (petites bébêtes aussi) et militaires qui balancent des missiles. Alors même si l’apparente et auto-déclarée originalité ne ressemble rapidement plus qu’à un bel outil marketing, le pari du divertissement est au moins réussi, ce qui n’est pas toujours gagné – cf dans le même genre la très ridicule version ricaine de Godzilla (oui, aujourd’hui j’ai décidé de citer la complète filmographie de Emmerich). C’est d’ailleurs bien ce caractère bassement divertissant qui motivera ma clémence envers ce film, clémence que certains jugeront disproportionnée eu égard aux reproches que je vais lui faire (mais aujourd’hui je me sens d’humeur magnanime).

Un argument marketing je disais, car justement le point de vu caméra amateur de Cloverfield ne résiste pas une seconde à un examen et à une réflexion pas trop sommaires. Passons rapidement sur le fait que l’image est beaucoup trop belle : sérieusement, vous filmez vos soirées avec une caméra numérique HD professionnelle vous ? Indéniablement l’image – trop propre, trop définie – dessert la crédibilité du film sur le plan du réalisme. Mais bon, nul doute que si le réalisateur avait eu la bonne idée de filmer ça en mini-DV j’aurais fait remarquer que sur un écran de cinéma ça pixelise et que c’est laid (jamais content le gars). Et en fin de compte, le spectateur pas trop obtus peut facilement faire l’impasse sur cette petite concession de la production à son confort visuel. Mais malheureusement Cloverfield fait preuve de bien trop de concessions du même style, celles-là bien plus regrettables, partant de cette volonté de laisser le spectateur dans un environnement connu et balisé – un infantilisme du public qui a le don de m’exaspérer, pas tant parce qu’il démontre d’un certain cynisme de la part des auteurs, mais parce qu’il sabote allègrement des idées de cinéma riches en potentiel. Et pour le coup Cloverfield salope son idée à tous les niveaux, trahissant sa soi-disant idée de mise en scène à chaque point où pourtant elle se serait trouver intéressante : un premier temps au niveau du cadre, puis de la séquence, finalement de la structure du film elle-même.

Comme la photographie, le cadre est bien trop propre pour être honnête. Jusque dans sa volonté à trop souvent casser la bulle à 30° (arc sinus 1/2, ça s’invente pas) il est beaucoup trop travaillé. Ou pas assez négligé, au choix. Ce qui n’a rien d’étonnant lorsque l’on découvre que pas moins de trois opérateurs caméra ont bossé sur le film, alors qu’en se la jouant radical ce rôle aurait du échoir à l’acteur ! Il va de soit que le personnage-cadreur fait de son mieux pour saisir des images le mieux possible (même si on trouve parfois douteux son application à faire des champs-contrechamps lors des dialogues), mais il n’empêche que dans la précipitation il devrait davantage perdre la main, voir même sous l’effet de la surprise oublier que la caméra tourne (ce que serait tout à fait envisageable mais n’arrive jamais). Après une légère interrogation à ce sujet, j’ai l’impression que Matt Reeves a confondu caméra au poing et caméra subjective, tant l’impression est grande de ne pas voir à travers la caméra, mais à travers l’oeil du caméraman – il aurait justement été intéressant d’explorer la différence entre les deux : nulle en condition normale, mais en état de stress ou de stupeur ? (Exemple tout con de mon cru, le caméraman tombe interdit devant je ne sais quoi, en oublie qu’il filme, laisse tomber ses bras le long du corps : la caméra voit derrière lui et à l’envers !)(ce qui n’arrive jamais, remboursez !) Alors les passages de caméra gigotante (plutôt rares par rapport à ce dont on pouvait s’attendre) sonnent d’autant plus comme des gimmicks rappelant lourdement la fausse authenticité de l’image (non mais franchement, le bonhomme qui, dans une des dernières scènes, tout en consolant sa copine prend la peine de bien nous cadrer leur deux visages, il a trois bras ?). Il est très regrettable que Cloverfield s’évertue constamment à tout montrer, de manière relativement complète qui plus est, à des moments où les personnages auraient légitimement laissé la caméra par terre, filmant le vide (ou pas). Encore et toujours cette volonté très discutable de ne surtout pas perdre le spectateur en route, quitte à que cette prédigestion trahisse totalement le parti pris initial.
Dans le même ordre d’idée (nous restons à l’échelle du plan et de la saisie des images) le mixage audio est lui aussi beaucoup trop clair, en particulier sur quelques scènes (la première lorsque le type filme tour à tour trois télés cote à cote, on entend à chaque fois parfaitement celle visée par la caméra alors que le micro devrait faire une belle bouilli des trois flux audio, la deuxième lorsque ce même micro arrive à entendre les deux interlocuteurs d’une conversation par téléphone portable).

Au niveau de la séquence aussi le film manque d’intégrité vis-à-vis de son parti pris. En effet, dans l’absolu le film étant constitué de la cassette livrée in-extenso et sans montage, il devrait être exclusivement composé de plans séquences, uniquement interrompus par l’acte d’éteindre puis d’allumer la caméra. Ce qui semble être le cas, mais qui ne l’est pas : ces séquences contenant parfois de nombreuses coupes, le plus souvent des jump-cuts et assimilé (rien qui ne soit filmable à une seule caméra, soyons rassurés, pas de champs-contrechamps avec coupe par exemple), dans les scènes de course en particulier. Ces petites ellipses participent de toute évidence au rythme du film, intensifiant l’action par morcellement, mais ne sont pas moins un contournement du principe de base du film. Qu’on ne se méprenne surtout pas, ces coupes ne sont pas causées par un arrêt momentané de la caméra par le personnage (ce qui aurait été d’autant plus absurde, vous vous voyez en train de courir en faisant à plusieurs reprises l’alternance play / stop ?), ces dernières sont facilement repérables par le rapide fondu au noir qui les accompagne, mais bel et bien des coupes franches, comme sorties de la table de montage. Et oui, il y a tromperie sur la marchandise, il y a montage !
Mais c’est finalement un détail, même si les pointilleux dans mon genre feront la gueule, car sauf à les traquer ces coupes sont finalement peu visibles. Le spectateur de cinéma est tellement habitué aux coupes qu’elles ne le heurtent plus et ne les remarquent plus. Je ne me souviens plus sous quelle plume j’ai un jour lu cette réflexion (qui m’avait alors marqué par sa pertinence) au sujet de La Corde de Alfred Hitchcock – film à première vue composé d’un unique plan séquence, mais en fait de plusieurs mis bout-à-bout, principalement pour des raisons techniques : un premier temps limité par la longueur de bobine de la caméra (les plans s’enchaînent donc en profitant du passage devant un meuble ou un acteur, simulant une continuité), un second temps part la longueur des bobines de projection (la première technique ne pouvant être appliquée, la transition se fait par un bête champ-contrechamp). Donc bref, vu de nos jours autant les grossiers artifices pour passer d’un plan à l’autre sans en avoir l’air sautent au yeux, autant les champs-contrechamps passent inaperçus, le spectateur étant tellement habitué au montage qu’il n’y fait pas forcément attention, d’autant plus qu’il a un premier temps intégré qu’il avait affaire à un (supposé) plan séquence. C’est en faisant confiance à ce processus que Cloverfield passe (plus ou moins) à travers les mailles du filet.

Plus grave – et c’est peut-être finalement le seul point réellement grave que je lui reprocherai – le mode de prise d’image n’est absolument pas pris en compte dans la structure du métrage. Monumentale erreur !
En évoquant l’histoire de Cloverfield je faisais remarquer qu’on avait affaire à un film catastrophe des plus traditionnels, j’avançais par la même occasion que cette remarque s’appliquait à bien plus qu’on était en droit de s’attendre à première vue, nous y voilà : la structure narrative de Cloverfield ne tient absolument pas compte de son point de vue particulier. Imaginez cette histoire mise en scène traditionnellement (par Roland Emmerich tiens !), imaginez les scènes auxquelles vous assisteriez. Cloverfield c’est le même film, à la seule différence que ces scènes sont filmées par un des personnages. Rien de vraiment choquant à priori, c’est le principe du film me direz-vous, mais justement non. Un film réalisé à l’arrache par un amateur qui tente tant bien que mal de capturer des images d’un événement épouse-t-il la même structure qu’un classique film scénarisé ? De toute évidence non, mais c’est pourtant ce que fait Cloverfield.
C’est vraiment sur ce point précis que le film prend son spectateur pour un veau. Comment aurait été « structuré » (entre guillemets, car bien entendu cette structure eut été involontaire et non réfléchie) un film uniquement réalisé à base de séquences prises sur le vif et enchaînées au rythme de leur capture ? De longs (le plus souvent) plans séquences tout d’abord, mais on en a déjà parlé. Mais surtout des ellipses très importantes, passant sous silence une bonne part de ce que vivent (en off) les protagonistes ! Or dans Cloverfield, toujours obstiné à nous prendre la main, on assiste à toutes les scènes importantes et signifiantes, comme dans n’importe quelle fiction « à la troisième personne ». Cela eut été recevable si le caméraman ne coupait jamais la caméra, mais plus dès qu’il y a coupe ! Une vraie réflexion sur une narration pertinente par rapport au parti pris de base aurait du mener à une structure hyper elliptique, passant parfois sous silence des événements clés – parce que le caméraman n’aura pas eu la présence d’esprit d’allumer la caméra, ou au contraire qu’il aura eu la décence de l’éteindre (je pense à la scène de l’appel de la mère). Inversement, il devrait s’y trouver de nombreux passages « sans intérêt », filmant le vide, le rien ou le « hors champ » (ce qui se trouverait hors champ dans un film traditionnel), l’avant et l’après d’un instant signifiant, justement parce que cet instant est saisi au vol quasi par hasard, par le jeu de la contingence – ce qui même dans un film traditionnel peut donner quelque chose de savoureux, le principe aurait du être d’autant plus creusé dans Cloverfield. Or le film de Matt Reeves, en bonne production de studio ras du front, s’évertue à ne jamais frustrer le spectateur (ce qui est pourtant un ressort cinématographique, et artistique en général, vraiment fabuleux), à ne rien laisser hors champ, à ne rien éluder. Jamais un événement ne sera caché au regard, jamais on ne demandera au spectateur de reconstituer l’action à partir des bribes qu’il aura pu en voir, en gros jamais on ne lui demandera une implication active dans le visionnage du film. Il semble malheureusement que pour les auteurs dix malheureuses secondes de caméra tombée à terre et ne filmant rien d’autre qu’un mur semble constituer le summum du jusqu’au-boutisme filmique et ce que son public décérébré peut admettre. Mépris du spectateur, mépris des potentialités du médium, tout ça.

Dès lors, Cloverfield ne va malheureusement pas plus loin que son sujet, bateau mais porteur (ou inversement suivant votre humeur), sans explorer ni exploiter les possibilités que lui offrait pourtant son principe de prise de vue – malgré quelques rares idées assez sympa (laisser apparaître le film préalablement présent sur la bande et écrasé par l’enregistrement du film témoignage de la catastrophe, le premier faisant écho au second). Alors c’est divertissant, soit, et à sa manière c’est suffisant. Reste un manque flagrant d’ambition et de radicalité, qu’on peut parfaitement voir comme une tendance à prendre les spectateurs pour des gorets.
Alors de notre coté, nous autres cinéphiles exigeants et frustrés attendons avec impatience [REC] de Jaume Balaguero, qui espérons-le devrait sur un principe similaire pousser la réflexion au delà du simple argument marketing (edit : en fait pas tant que ça).

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