Cinq films de Lee Doo-Yong

Avouons le d’emblée, j’avais jamais entendu parler de Lee Doo-Yong (이두용), mais puisque la rétrospective lui consacre un hommage, tant qu’à faire allons voir ce que ça donne.

Premier film, Le Mûrier dont le titre semble m’évoquer quelque chose mais c’est sans doute mon imagination, un film bien sympathique ma foi : une jeune femme – dont le mari passe sa vie sur les routes, courant de tripot en tripot, et ne revient que deux jours tous les six mois – doit vivre sa vie malgré tout, et à vrai dire elle s’en sort pas mal. Elle est mignonne comme tout et tous les hommes du village achètent ses faveurs à l’aide de gros sacs de riz ou de bagues en argent, ce qui ne fait pas forcément plaisir à leurs femmes.
Le résultat est un film bien plaisant, en particulier grâce à une actrice douée qui sait rendre attachant un personnage pas évident, à cheval entre la garce manipulatrice et la petite fille joueuse. Mais également grâce à un scénario bien charpenté et fluide, régulièrement ponctué de touches humoristiques sans pour autant faire du film une pure comédie. Intéressant aussi le très discret arrière-plan politique (le mari se révélerait être autre chose qu’un simple joueur), jamais clairement explicité mais présent à travers des touches pince-sans-rire (le soldat japonais accomplissant sa mission avec une rectitude et un détachement tous bureaucratiques).

Le Mûrier (1985)

Tout autre style avec Le Chemin qui mène à Chungsong même si, un premier temps seulement, on y retrouvera les mêmes pointes d’humour au coeur d’une ensemble plus sérieux, dues à la forte personnalité d’un personnage haut en couleurs et fort en gueule.
Mais on est ici à l’époque contemporaine (celle du réalisateur, fin des années 80) où un voleur multirécidiviste et maintes fois condamné – tellement qu’il ne sait plus vivre ailleurs qu’en prison – se fait prendre une nouvelle fois à voler une chèvre. Et cette fois, en vertu d’une loi sur la récidive, il va en prendre pour douze ans, tout minime fut son délit.
La quasi-totalité va donc se dérouler en cellule. Un univers en huis clos qu’il faut malgré tout filmer, ce qui n’est pas forcément évident et dont il faut le reconnaître Lee Doo-Yong se sort avec un bonheur inégal. Moins figés sont les quelques flash-back éclairant le passé de l’homme, qui auraient mérité d’être plus nombreux à la fois pour une question de rythme et de narration (c’est de la recette, mais les courts flash-back ça s’utilise en nombre sur la longueur du métrage, sinon ça donne l’impression de sortir de nulle part) mais également car il aurait été intéressant de creuser davantage les motivations de l’homme.
Reste que sur la première partie ça se laisse suivre, parce que le personnage a du bagout et une bonne bouille. Par la suite ça se gâte quand même et se fait plus misérabiliste alors que l’homme tombe malade. Car comme à la sortie de la séance je le confiais à Pierre qui m’accompagnait « les films de vieux qui meurent ça m’agace ».

Le Chemin qui mène à Chungsong (1990)

Et en terme de « film de vieux qui meurent », on peut dire que j’ai été servi avec Le Fils aîné, le troisième film du réalisateur que j’ai pu voir. Présenté par la plaquette de la rétrospective comme « l’un des chefs-d’oeuvre de son auteur », il est pourtant loin de m’avoir convaincu.
Un peu bien entendu car les histoires sur la vie moderne qui met à mal le mode de vie traditionnel (et en particulier la famille), avec un regard nostalgique le plus souvent, ça me saoule rapidement – y a comme un conflit de valeur et le film a intérêt à être vachement bon. D’ailleurs pas parce que le constat fait soit erroné, c’est justement le discours tenu, le plus souvent dans la bouche des anciens, tout crédible soit-il (j’ai personnellement subit le même de la part de ma grand-mère) ne me touche absolument pas ; il me semble que pour toucher les jeunes égoïstes dans mon genre il faudrait changer d’angle d’attaque (en quelque sorte, bien que cela ne soit pas le sujet du film et ne soit présent qu’en toile de fond, c’est ce que fait Ad-Lib Night).
Mais le gros problème, et ça ça n’a rien à voir avec mon aversion des « films de vieux qui meurent », c’est que ça reste quand même très, très, mélo. Même dans des scènes assez chouette, comme la descente de cercueil finale qui était assez indignant en elle même (sans spoiler, c’est une belle illustration de profanation par négligence) et aurait bien mieux fonctionné sans concert de pleurs en bande son.

Le Rouet (1983)

Autre style encore avec Le Rouet chouette film dont le sous-titre « L’histoire cruelle des femmes » m’a un temps fait penser à un film de Ishii Teruo ; mais en fait on en est loin. Il n’en reste pas moins que la pauvre héroïne va s’en prendre plein la gueule.
Ça commence donc joyeusement par une tentative de viol de la part du maître de maison, interrompu par le mari de la jeune femme qui d’un bon coup de faucille trucide le malotru. Les mariés n’ont alors d’autre choix que de s’enfuir. Commence alors un long flash-back revenant sur la destinée de la femme, mariée très jeune à un mort et forcée d’honorer la mémoire de quelqu’un qu’elle n’a jamais connu par une belle-mère tyrannique qui veut faire d’elle une épouse modèle digne des légendes dans la plus stricte tradition confucianiste. Puis mise à la porte de la demeure suite à un viol dont elle est la victime, mariée au premier venu (elle tombe d’ailleurs plutôt bien) et aux prises à la concupiscence de son nouveau maître (nous voilà revenu au départ).
Chose presque surprenante, on a parfois du mal à croire qu’il s’agit du même réalisateur que, par exemple, Le Fils aîné. Le Rouet, surtout dans sa première moitié, fait preuve d’une grande attention esthétique (qu’on retrouve dans une moindre mesure dans Le Mûrier), aussi bien dans la photographie (beaucoup de chaleur dans les lumières, des éclairage parfois tranchés) que dans la mise en scène plus généralement (dans une ambiance volontiers contemplative, moins directement collée à l’action mais au contraire accordant une importance à l’environnement).
Cette dynamique de mise en scène (ma foi réjouissante) est bien moins présente dans la seconde partie. Et pour une fois premier et deuxième moitié du film ne sont pas une vue de l’esprit, puisque le film prend un virage à quatre-vingt-dix degré au beau milieu, au prix d’un twist par ailleurs très grossier. Tellement grossier et artificiel qu’il n’est pas plus mal de le considérer comme un nouveau départ et de voir en Le Rouet deux films différents.
Ce second film traite alors d’un sujet similaire à celui de La Mère porteuse d’Im Kwon-Taek (réalisé trois ans après), la situation d’une femme au sein d’un couple noble stérile, dans une société obsédée par le culte rendu aux ancêtres à travers la perpétuation de la lignée. A ce sujet, je ne peux m’empêcher de préférer l’approche du Rouet, tout d’abord car s’appesantissant moins sur le coté purement mécanique de la superstition, ensuite parce que mettant davantage en évidence l’accablement des femmes vis-à-vis de cette responsabilité (un couple stérile c’est forcément la faute de la femme, n’est-ce pas ?) et finalement car il est quand même vachement plus sadique et injuste (mais réaliste).
Et finalement le sous-titre « Histoire cruelle des femmes » au pluriel se justifie, l’héroïne vivant à la suite, comme si elle devaient cumuler en elle toutes les atteintes faites au femmes à cette époque, trois destinés d’exploitation et d’injustice qui chacune mettent en évidence un rapport de force fondamentalement asymétrique. Comme dirait l’autre, « c’était le bon temps ».

Les Eunuques (1986)

Dernier film présenté, Les Eunuques commence comme un film de cour des plus classique ; un genre que j’apprécie très moyennement, disons que je regarde le plus souvent d’un ennui poli, puisqu’après tout c’est toujours la même ritournelle : il faut un héritier pour le roi, sa mère lui envoie tout plein de courtisanes dans le pieu, les nobles s’escriment à y placer leur fille pour prendre du galon s’il lui arrive de tomber enceinte,… les courtisanes tant qu’à elles il y en a de deux sortes, les arrivistes qui font tout pour avoir les faveurs du suzerain et celles pour qui c’est une souffrance insupportable d’être séparées de leur fiancé pour satisfaire l’appétit de pouvoir du paternel (il y a aussi les figurantes, dont on ne sait pas grand chose)(et les lesbiennes, qui sont malheureusement fort rares dans ce genre de prod). On avance donc en terrain balisé, d’autant plus que le carton en début de film nous prévient que si le film ne prétend pas se dérouler à une période précise il n’entend pas moins donner un aperçu de la vie de la cour où autour du roi, de la reine mère et des concubines n’étaient autorisés que des eunuques.
C’est le cas pendant une bonne heure, Lee Doo-Yong remplissant son contrat sans panache, mais sur le final le petit malin surprend son monde en faisant preuve d’une exubérance qu’on ne lui connaissait pas. Et je sais même pas trop si c’est volontaire de sa part (et/ou de celle de son scénariste). Mais qu’importe, car voilà qui a donné un peu de piment à la chose. Le scénario devient alors totalement nawak (je vais rien dévoiler, ça serait vache, mais y a des choses croquignolettes), avec des retournements de situation et autres révélations fracassantes à la chaîne, des comportements à la cohérence psychologique douteuse,… et même une scène de baston !
Il faut donc prendre son mal en patience, mais on est finalement récompensé… cela dit ça doit être mon coté déviant et bisseux qui parle, je sais pas si ça fonctionne sur tout le monde.

  • Titre : Le Mûrier / Le Chemin qui mène à Chungsong / Le Fils aîné / Le Rouet / Les Eunuques
  • Aka : Mulberry / Road to Cheongsong Prison / The oldest Son / Spinning / Eunuch
  • Titre original : 뽕 (pong) / 청송으로 가는 길 (cheongsongeuro ganeun kil) / 장남 (jangnam) / 여인잔혹사 물레야 물레야 (yeoin janhoksa moulleya moulleya) / 내시 (naeshi)
  • Mise en scène : Lee Doo-Yong
  • Pays : Corée du sud
  • Série d'articles : Rétrospective Cinéma Coréen (automne 2008), N films de...

Comments are closed.

À propos de ce texte