Cinéma et Connaissance : atout ou piège pour le spectateur ?

C’est dans le cadre du cycle cinéma japonais que la question a été posée (par Guillaume de Nihon-Eiga) : quel intérêt peut-on avoir à connaître l’histoire japonaise pour mieux appréhender les films japonais ? Vous n’êtes pas sans savoir que – même si je n’y suis pas réticent, loin de là même, et si je fais des progrès chaque jour – mes connaissances en histoire sont plutôt minces. Il n’empêche, le sujet m’intéresse. Et puis c’est moi le boss donc je fais ce que je veux (avec mes cheveux).
* consternation dans la salle que je n’avais pas habituée à ce genre de jeux de mots foireux *
D’ailleurs, toujours parce que je fais ce que je veux, je vais me permettre d’élargir le champ de la question.
Un premier temps en supprimant le mot « japonais » de la question, celle-ci ne me semblant pas restreinte au seul cinéma nippon. Même si c’est une question que se posent de nombreux amateurs de cinéma japonais alors que leur passion tourne à la boulimie et que le cinéma japonais sera un parfait exemple.
Un second temps j’élargirai le terme « histoire », et utiliserai plutôt celui de « culture » ou de « connaissance ».

Article prise de tête en perspective (vous voilà préviendus).

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Quel intérêt donc ?
Après 23,86 secondes d’intense réflexion, je distingue cinq aspects de la culture dont la connaissance peut être intéressante à la vision d’un film.

Tout d’abord vient un bagage culturel minimum sur le pays en question. Ce que j’appellerais rapidement de la « culture générale » (bonjour les multiples sens du mot « culture »)(on veillera quand même à ne pas tout inclure dans cette « culture générale », sinon ça va être ni drôle ni rigoureux). Du genre savoir que les japonais conduisent à gauche, que l’année scolaire commence en avril, que pisser dans la rue est bien plus courant que chez nous ou encore que le suicide collectif à la briquette a la cote.
L’intérêt de ce type de connaissance est multiple, notamment :
1/ ne pas s’étonner d’un fait exotique, tout à fait normal pour l’auteur et son personnage, mais qui pourra sembler étrange au spectateur (et par là même porteur de sens).
2/ pouvoir décoder des sous-entendus, des références, évidents pour le spectateur local et donc sommairement, voir pas du tout, explicités.
Pour résumer : éviter l’interprétation abusive de faits anodins et pouvoir apprécier la profondeur d’un réseau de références.
On s’accordera toutefois sur le fait que ce n’est que rarement ce genre de détails qui font la qualité première d’un film ; et donc pour considérer tout cela comme relativement anecdotique de ce point de vue. Mais il ne faut pas non plus négliger le plaisir que ce genre de détail peut procurer au spectateur, la maîtrise de cette culture générale l’amenant à voir le film d’un oeil le plus proche possible que celui d’un local. Y voir « la même chose que les japonais », voilà qui est gratifiant.

Viennent ensuite des connaissances plus pointues. Ces connaissances qui par conséquent ne sont pas forcément en possession du public, même local (un français regardant un film français ne connaîtra pas forcément l’histoire de la période où se déroule le film) et le débat n’est alors plus forcément spécifique à la découverte d’un cinéma étranger (même si dans ce cas le problème n’en est que plus prégnant puisque le spectateur est le plus souvent privé du minimum fourni, entre autres, par la scolarité) mais du cinéma tout court (voir même des arts narratifs en général, je me verrais bien écrire la même chose sur le roman)(mais on va m’accuser de trop généraliser).

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Il est tout d’abord intéressant de connaître, au minimum d’avoir des bases, la période représentée dans le film. Ce qui concerne en premier lieu les films historiques, bien entendu (dans le cas de films contemporains on est plus dans le cas de « culture générale »). L’intérêt :
1/ avoir une idée des forces en puissances (utile dans le cas d’intrigue politique ou associée) ce qui permet de situer les différents protagonistes. Et donc d’éviter le flou qui peut accompagner ce genre d’intrigue souvent touffue : en connaître d’avance, c’est autant de moins à assimiler au cours du visionnage. Corollaire : avoir moins à assimiler en cours de film permet de mobiliser son attention sur d’autres détails, souvent plus révélateurs que des données historiques parfois très mécaniques – un peu comme, d’une certaine manière, on peut s’intéresser à d’autres choses lorsque l’on voit un film pour la seconde fois.
2/ pouvoir détecter les libertés prises avec l’Histoire, libertés pouvant être lourdes de signification (ou parfaitement futiles, c’est selon).
3/ à un degré de réflexion (et d’implication dans l’oeuvre) supérieur, la connaissance de l’époque et de ses enjeux majeurs peut permettre de mettre en évidence la pertinence de ce choix de période historique, en rapport avec le propos du réalisateur et/ou la forme du film (et inversement, comment la forme se trouve parfaitement adaptée à l’époque et en quoi le propos de l’auteur est en accord avec les problématiques historiques). Attention quand même à ne pas généraliser (encore moins à y voir un critère de qualité du film), ce n’est pas la majorité des films historiques qui se trouvent être une métaphore du monde contemporain (et j’aurais envie de dire : heureusement !).
En quelque sorte, si on laisse de coté le dernier point qui tient plus de l’approfondissement, les connaissances historiques sont comme une mise en condition qui permet au spectateur de ne pas focaliser son attention et sa réflexion sur des données historiques, certes intéressantes mais qui ne révèlent en rien la vision du cinéaste, donc la singularité du film. Un film – d’autant plus s’il relève de la fiction, même historique – ne saurait de toute façon être un référent historique fiable, le regard porté sur la période, l’angle et les biais narratifs à travers lesquels elle est abordée étant presque par nature partisans et engagés. C’est alors la confrontation de la réalité historique (qu’on pourrait encadrer de guillemets, puisqu’on sait combien cette « réalité » est subjective et manipulable, mais disons que rigoureusement documentée elle peut être considérée fiable et objective) et de son interprétation par le cinéaste (sans forcément verser dans l’uchronie, mais simplement en imprimant sa vision de l’époque dans le film) qui rend intéressante un regard « historien » sur un film.

Ensuite vient la connaissance du folklore local, de sa mythologie, des légendes fondatrices de la civilisation et qui imprègnent naturellement les oeuvres de fiction (comme peuvent l’être les mythologies grecque ou nordique pour les européens). C’est la version « historique » du premier point (« culture générale »), qui lui s’intéresse plus à la culture contemporaine. C’est également la version « mythologique » de la connaissance historique. Je ne vais donc pas détailler plus, l’intérêt de ce genre de connaissance est alors un panaché de ceux déjà relevés.

Ensuite, le spectateur peut avoir intérêt à posséder un bagage de connaissances sur l’époque où le film a été réalisé (une nouvelle fois, dans le cas de films contemporains il s’agit de « culture générale »). Cette connaissance sera probablement plus utile pour le critique que pour le spectateur lambda, mais comme rien n’empêche les gens de réfléchir sur les films…
1/ un film peut, par une allégorie, faire référence à un événement particulier, à un combat politique,… Il est alors intéressant de décoder cette allusion pour saisir l’intention de l’auteur.
2/ d’un point de vue plus global et d’une manière moins intentionnelle certains thèmes sont dans l’air du temps, de même que le cinéma se fait l’écho des évolutions de la société.
La connaissance de l’époque de réalisation du film permet donc une mise en contexte du film, qui peut s’avérer profitable sur le plan critique, afin d’essayer de creuser plus loin qu’un avis au premier degré. Car si comme je l’ai déjà dit il ne faudrait pas généraliser, il n’est pas rare de trouver dans un film – qu’il soit historique, voir même de science-fiction – des éléments faisant écho à des préoccupations contemporaines de sa réalisation.

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Enfin – ce qui n’est pas sans rapport avec le dernier point soulevé mais qui me semble mériter d’être développé à part –, il est intéressant d’avoir une idée de l’histoire du cinéma et de connaître les courants artistiques. Encore davantage que la connaissance de l’époque où le film a été tourné, ceci est surtout utile au « critique ». Ce qui lui ouvre quelques perspectives :
1/ une oeuvre, même parmi les plus iconoclastes et les plus inattendues, est rarement le fruit d’une génération spontanée. Elle est inspirée par d’autres, elle se situe dans une lignée ou un courant artistique.
2/ de la même manière elle s’inscrit dans la filmographie d’un réalisateur – il ne s’agit pas de cautionner une « politique des auteurs » à tout crin (chère à nos Cahiers du cinéma préférés), seulement de souligner l’intérêt que cela peut avoir au sein d’une critique plus globale.
3/ certains aspects du film (esthétique, technique narrative, direction d’acteur,…) peuvent peuvent être le fruit de positions théoriques de l’auteur (en particulier chez des cinéaste très intellos, nouvelle vague française en tête). Idem pour ses engagements idéologiques.
4/ inversement, le film peut aussi être particulièrement novateur et avoir une influence sur d’autre qui suivront. Et c’est toujours intéressant à remarquer.
L’intérêt est donc double. Premièrement, comme pour la connaissance historique, la connaissance de l’histoire du cinéma permet une mise en contexte, particulièrement si on suit un auteur ou un mouvement particulier. Deuxièmement, et c’est en fait un corollaire du premier point, cela évite au spectateur, autant que faire se peut, de prendre des vessies pour des lanternes : combien de fois a-t-on été (moi le premier) subjugué par tel ou tel effet de mise en scène, thème particulièrement audacieux ou traitement narratif astucieux, avant de nous rendre compte par la suite que trente ans avant quelqu’un l’avait déjà fait (parfois en mieux) ?

J’espère ne rien avoir oublié de fondamental. Je résume donc :
– culture générale
– connaissance historique de la période représentée
– connaissance des fondements légendaires et mythologiques
– connaissance historique de la période où le film a été réalisé
– connaissance de l’histoire du cinéma et des courants artistiques

Voilà qui répond à la question ; de manière assez complète et mesurée j’ai l’impression. Mais comme chez l’Insecte Nuisible on fait les choses bien et pas qu’à moitié, je ne l’arrête pas à ce simple constat.
On a en effet vu que ces connaissances « historiques » avaient incontestablement un intérêt, mais sont-elles nécessaires à l’appréciation d’un film ? Quand bien même elles le seraient, sont-elles importantes comparées à d’autres connaissances et d’autres attitudes de spectateur ? Pire, ne pourrait-on pas y déceler des travers ?
(c’est le petit plus Insecte Nuisible, où je me permets de partir en live)

Hitokiri de Gosha Hideo : le christianisme est-il soluble dans le cinéma japonais ?
(et/ou inversement)

Je ne développerai pas ma position sur la question – cela nous ferait trop dévier, et nécessiterait un article complet – mais pour moi le cinéma est avant tout une expérience émotionnelle (du « divertissement » pour utiliser un gros mot). Ce qui me fait aimer profondément des films qui apparemment « ne disent rien » (ce qui serait oublier que si c’est ces films provoquent chez le spectateur une réponse émotionnelle c’est justement parce qu’ils leur « disent » quelque chose) au détriment d’autres qui parait-il on un propos hyper profond, si ce n’est qu’ils le disent mal (comprendre : sous une forme non cinématographique).
Dès lors, le fait comme quoi les connaissances historiques seraient utiles au spectateur en lui permettant de comprendre le film ne me semble plus si déterminant que ça : le plaisir au cinéma n’est pas tant une histoire de compréhension que de ressenti ! On peut très bien apprécier un film que l’on ne comprend pas, tout comme il est fréquent de ne pas aimer un film que l’on a pourtant très bien compris. Justement car la compréhension n’est pas primordiale – il en va alors de même pour les connaissances historiques qui serviraient cet objectif.
Il faut cependant nuancer. Car si la compréhension n’est pas nécessaire à l’appréciation d’un film, la non compréhension peut bloquer certains spectateurs un peu butés – sur le mode « je ne comprends pas, ça m’énerve, et je n’arrive pas à m’intéresser à un autre élément du film » ; c’est triste, mais ça arrive. Dans cette optique une base de connaissances historiques peut être très utile, puisqu’on a vu que quelques connaissances permettaient de ne pas mobiliser l’attention sur la reconstitution du background historique et social (puisqu’il est déjà connu du spectateur), pour mieux être utilisée ailleurs. Ainsi un socle de connaissance permet de dispenser le spectateur de l’ingrat travail de compréhension et de le laisser apprécier pleinement le film en lui même. Bon point, même si c’est surtout histoire de décoincer certains spectateurs obtus, le spectateur label rouge n’en ayant pas besoin.
On voit donc (même si cela découle d’une position presque idéologique à laquelle certains n’adhéreront pas) que si c’est toujours mieux d’avoir des connaissances, c’est loin d’être primordial. Comparé à, pour commencer, l’ouverture d’esprit et la curiosité face à une oeuvre.

Et même, « toujours mieux », je n’en suis même pas sûr.
Car justement un regard trop « historique » sur un film peut amener à valoriser, de manière incompréhensible, des oeuvres donnant la primeur à leur propos, quitte à ce qu’elles le déballent de la pire manière qui soit – la plus bêtement didactique le plus souvent. En gros, aimer un film car il dénonce telle ou telle injustice, parle de telle ou telle guerre, etc… en faisant abstraction de son absence totale de mise en scène comme du moindre regard de cinéaste. C’est une dérive, on est d’accord, mais une dérive plus fréquente qu’on ne le croit. Un film n’est pas bon parce qu’il dit des choses, mais parce qu’il les dit bien, et c’est ce qu’une vision trop historiquement analytique et intellectualisée (attitude d’autant plus tentante qu’on a les connaissances pour) fait oublier.
Le problème, c’est que d’un point de vue du discours le cinéma est à la ramasse. Rien ne vaudra un essai (écrit) ; sur le plan du discours tout ce dont est capable le cinéma est de la vulgarisation (ce qui a son intérêt). Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur, mais au contraire d’arrêter de se servir d’un outil de manière inadaptée. Le cinéma provoque une réponse émotionnelle du spectateur, c’est justement ce vecteur de sens qu’il faut privilégier : s’il y a un « message » à faire passer par le cinéma, autant qu’il soit ressenti par le spectateur, qui ainsi ne l’aura pas seulement « écouté » mais aussi intégré, fait sien. C’est notamment pour cette raison qu’au cinéma la forme est plus importante que le fond.
Une vision strictement historisante du cinéma, axée sur le « propos », néglige totalement cet aspect (il est bien probable qu’elle soit en désaccord avec l’idée qu’il y a derrière), privilégiant une caractéristique accessoire (cf paragraphe précédent).
Mis à part les auteurs qui ne sont pas épargnés, chez le spectateur ce genre de travers est surtout celui du « critique » (car tout le monde sait que le critique est celui qui connaît plein de choses), les deux derniers points (des connaissances surtout utiles au critique) sont donc les premiers concernés :
1/ surinterpréter le contexte de réalisation (ne comptons plus les films qui sont soi-disant des allégories de la guerre du Vietnam).
2/ survaloriser les références et les filiations prestigieuses (charger de références et s’inspirer de chefs-d’oeuvre n’a jamais donné un bon film).

Eros + Massacre de Yoshida Kiju : où tout se fait soudainement plus clair

Je suis peut-être allé trop loin, fleuretant parfois allègrement avec le hors sujet.
J’espère toutefois avoir montré que :
– si les connaissances « historiques » ont leur intérêt et peuvent même enrichir l’expérience du spectateur, elles ne sont pas les premières compétences indispensables à un spectateur.
– vouloir privilégier l’utilisation de ces connaissances lors de la vision du film peut entraîner un glissement vers une vision « non cinématographique » de l’oeuvre.

Aller, dernier bonus, et j’en aurai fini : un petit exemple avec Eros + Massacre de Yoshida Kiju, grand film que comme vous le savez tous je n’ai « pas compris » :
1/ le film a une trame historique complexe, et avoir des notions sur l’anarchisme au Japon au début du XXe siècle peut être d’une aide précieuse.
2/ le film fait écho à des préoccupations fortes de son époque (fin des 60s), on peut en négliger certains aspects si on n’a pas cela à l’esprit.
3/ le film s’inscrit dans le courant de la nouvelle vague japonaise, et c’est pas plus mal de ne pas être tout à fait ignorant sur ce mouvement cinématographique.
4/ mais on peut parfaitement bien se passer de tout cela, c’est même un premier temps secondaire, car le film est beau, sa forme originale, ses personnages développés de manière intéressante,…

Ont également réfléchi sur le sujet :
Nihon-Eiga
HKCinéma
Asiaphilie
Force est de constater qu’il n’y a pas de franche opposition entre nous tous. Mais, la rédaction des articles ayant été pour beaucoup effectuée en aveugle, les angles d’attaques et les points de vues sont différents et complémentaires, ce qui en soit n’est pas inintéressant.
Un dernier détail : si vous voulez réagir à un point de détail de mon texte, vous pouvez le faire ici. Mais si vous souhaitez donner un avis plus général sur la question (et n’hésitez surtout pas) je vous invite à le faire sur Wildgrounds où une page centralise le débat.

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